La milice chiite a de nouveau précipité le pays dans la guerre avec Israël, ruinant les efforts de consolidation de l’État libanais.
Ancien ministre de la Défense (2012-2017) et ministre des Affaires étrangères (2017-2022), Jean-Yves Le Drian a été nommé en 2023 envoyé personnel du président Emmanuel Macron pour le Liban. Il aide alors à trouver une issue à la vacance de la présidence libanaise et à la crise institutionnelle que connaît le pays. En 2025, Joseph Aoun est finalement nommé président. Pour Jean-Yves Le Drian, il faut soutenir les responsables libanais pour désarmer le Hezbollah.
Le Point : Le Liban se trouve-t-il face à un danger existentiel?
Jean-Yves le Drian : Il est dans une situation critique. L’épreuve et la tourmente qu’il traverse sont très inquiétantes et peuvent le mettre en péril. Le Liban sortait d’une crise financière, économique et sociale, qui durait depuis 2019. Le président Aoun et le gouvernement de Nawaf Salam étaient en train de s’engager dans la reconstruction de l’Etat et de rétablir la souveraineté du Liban. Des réformes importantes avaient été engagées. Ce nouveau drame risque de casser cette dynamique.
Qui est responsable de l’escalade depuis le 2 mars ?
C’est bien le Hezbollah qui a choisi l’Iran contre le Liban. Le Hezbollah prétendait être l’incarnation de la résistance contre l’occupation et le protecteur du Liban, il s’est comporté en sous-traitant de l’Iran. C’était une provocation délibérée, le Hezbollah savait parfaitement ce qu’il faisait. Il a précipité le Liban dans la guerre.
On a vu ces derniers jours des frappes menées de manière coordonnée par le Hezbollah et le régime iranien. Il faut savoir que, depuis la mort de Hassan Nasrallah, le guide du parti, et de nombreux cadres en 2024, le poids des pasdarans dans la structure militaire du Hezbollah s’est renforcé, le rendant encore plus dépendant de Téhéran. Le Hezbollah n’a pas su protéger le Liban d’un affrontement sur son sol entre puissances étrangères, au contraire, il est sous contrôle des pasdarans, et le Liban en est victime pour des intérêts qui ne sont pas les siens.
Comment jugez-vous l’intervention militaire israélienne ?
La riposte israélienne, par la menace qu’elle fait peser sur la population civile, est totalement disproportionnée et contre-productive. Alors même que le choix du Hezbollah provoquait des dissensions au sein de la communauté chiite. Le fait qu’Israël frappe si largement force 800 000 personnes à partir de chez elles – un Libanais sur six est déplacé. Cela contribue à ressouder la communauté chiite autour du Hezbollah, qui pourra de nouveau invoquer son rôle de protecteur contre l’invasion. Cette intervention aboutit à fragiliser le gouvernement libanais de Nawaf Salam alors que celui-ci est le meilleur possible pour tenir les engagements pris.
Quels sont les risques pour le Liban ?
Il faut éviter deux périls majeurs. L’un vise l’intégrité du territoire libanais. L’autre menace l’unité du pays, ce nouvel afflux de déplacés peut finir par remettre en cause le modèle libanais par l’émergence de violences entre communautés. La situation est grave. Bien sûr le Liban en a vu d’autres. Mais cette configuration est sans précédent, car elle est le fruit de la guerre entre l’Iran, les États-Unis et Israël.
L’action du président Joseph Aoun en faveur du désarmement du Hezbollah a-t-elle été suffisante ?
Le président Aoun, dès son investiture, a déclaré que le monopole des armes au Liban appartenait à l’État. C’est la première fois que de tels propos sont tenus. L’activité militaire du Hezbollah a été interdite. Le président et le gouvernement Salam ont eu le courage de lancer ce processus, avec le soutien de la communauté internationale et d’une large partie de la population.
Il a fallu du temps pour mettre un plan sur pied pour le déploiement de l’armée libanaise. Un plan en cinq étapes a été validé, y compris par les représentants de la communauté chiite, et la première phase de ce plan – le désarmement du Hezbollah au Sud du fleuve Litani – a été appliquée. Tout ce processus résultait de la guerre de 2024 après l’attaque du Hamas sur Israël le 7 octobre 2023. Un cessez-le-feu, certes imparfait, avait été signé. Un mécanisme de vérification de ce cessez-le-feu, sous l’égide d’un général américain et d’un français, était en place. Preuve que c’est possible.
L’armée libanaise a-t-elle les moyens de mettre en œuvre ce désarmement ?
Il fallait lui donner la capacité de poursuivre sa tâche. Elle n’a pas de moyens suffisants. La France, avec les pays du Quintette, avait fixé au 5 mars à Paris une conférence de soutien à l’armée libanaise. Il était devenu impossible de faire venir les responsables de la région alors qu’ils étaient sous les bombes. Mais cette conférence devra avoir lieu. Joseph Aoun a rappelé que lorsqu’Israël occupait le sud du Liban, son armée n’avait pas non plus été en capacité de débusquer toutes les armes du Hezbollah. Il faut que toutes les conditions soient réunies, à commencer par l’arrêt des frappes. Enfin, il faut être prudent sur la méthode. Car dans l’armée, il y a au moins 30 % de chiites, comme dans le reste de la société libanaise.
Comment analysez-vous la puissance de feu du Hezbollah?
Ils ont sans doute des moyens plus importants que ceux que l’on avait imaginés. Le Hezbollah a repris ses positions au Sud du fleuve LItani, celles qu’il avait évacuées, il a déplacé une partie de son arsenal du Nord vers le Sud pour tirer vers le territoire israélien. Et puis surtout, il a bénéficé de l’aide iranienne. Depuis 2024, les Gardiens de la Révolution ont clairement mis la main sur le mouvement.
Quel rôle peut jouer la France ?
Le Liban est un pays cher à la France, les liens mutuels sont forts, grâce à une relation de cinq siècles. Le rôle de Paris est très important, dans le dialogue avec les voisins du Liban et avec les autres pays arabes. Le président de la République parle avec tous, Benyamin Netanyahou et Joseph Aoun, mais aussi avec le président syrien Ahmed al-Chareh, le président Trump et le président iranien… Même pour Israël, la France n’est pas un interlocuteur négligeable sur le Liban.
Le modèle communautaire libanais est-il encore viable ?
Une fois que le processus de réformes sera mis en œuvre, la crise financière maîtrisée, se posera la question des institutions. La décentralisation, la déconfessionnalisation sont des dossiers qui restent en chantier. Le Parlement s’est donné deux ans de plus, ce peut être l’occasion.

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