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Jeux paralympiques : à Vérone, le retour des athlètes russes déclenche une bataille diplomatique

Jeux paralympiques : à Vérone, le retour des athlètes russes déclenche une bataille diplomatique

Autorisés à concourir sous leur drapeau aux Jeux paralympiques, les athlètes russes et biélorusses provoquent colère et boycott côté ukrainien. Mais à Vérone, la polémique révèle aussi les liens locaux avec Moscou.

Plus de seize siècles après avoir accueilli leur dernier combat de gladiateurs, les arènes de Vérone devraient redevenir, le temps d’une soirée, le théâtre d’une âpre bataille. Cette fois-ci, pas de glaive ou de rétiaire en main, le bras de fer se jouera essentiellement sur le terrain diplomatique. À l’origine de cette tension : une décision du Tribunal arbitral du sport (TAS) de Lausanne autorisant dix athlètes russes et biélorusses à participer aux Jeux paralympiques de Milan-Cortina avec leurs couleurs nationales, contrairement à leurs homologues « valides », contraints quelques semaines plus tôt à concourir sous bannière neutre.

Quatre ans après le lancement de l’invasion militaire par Moscou, la décision du Comité international paralympique (CIP) a sans surprise fait enrager les dirigeants ukrainiens. Kiev a ainsi décidé de boycotter la cérémonie d’ouverture prévue ce vendredi 6 mars dans une cité véronaise cadenassée par les forces de l’ordre. Très vite, une dizaine de pays européens, dont l’Allemagne, lui ont emboîté le pas tandis que la France, elle, a fait savoir qu’elle n’enverrait aucun officiel dans les tribunes.

Mais pas de quoi consoler la communauté ukrainienne de Vérone. « On est indigné par le choix du Comité paralympique. Cela crée un dangereux précédent de légitimation de la violence », s’inquiète ainsi Marina Sorina, guide touristique et traductrice, installée dans la ville vénète depuis trois décennies.

Et de faire remarquer comment la Russie venait déjà, au même moment, de récupérer son pavillon pour l’édition 2026 de la prestigieuse Biennale d’art contemporain de Venise. « Cela laisse penser qu’un criminel, s’il est bon sportif ou un artiste de talent, peut être pardonné. C’est un autre aspect de la guerre hybride menée par la Russie », avance l’activiste.

Divisions au sommet de l’État

Aujourd’hui, pas de trêve olympique qui tienne, soutient Marina Sorina, assurant que certains membres de la délégation russe ont ouvertement soutenu l’effort de guerre quand d’autres, inscrits dans l’équipe réserve, sont suspectés d’avoir pris directement part aux combats. Il en serait ainsi d’Ivan Shiryaev, para-snowboarder amputé d’une jambe pendant la bataille pour Bakhmout.

L’affront de trop pour Nastia, bénévole lors des JO, qui a décidé de faire l’impasse sur les paralympiques. « Je ne pouvais pas accepter de voir la bannière russe », explique cette réfugiée de 19 ans, aujourd’hui étudiante dans une faculté italienne. Et de s’alerter : « Ces Jeux peuvent devenir un outil de propagande pour Poutine. La participation des athlètes est déjà une victoire pour la Russie. En cas de victoire dans les épreuves, avec l’hymne, c’en serait une deuxième. Cela ne ferait que normaliser un peu plus la présence russe. »

Un retour en grâce des sportifs russes qui divise jusqu’au sommet de l’État italien. Si Giorgia Meloni a reconnu « un problème sérieux » et que son ministre des Affaires étrangères, Antonio Tajani, a exprimé son « opposition absolue » au choix fait par les instances paralympiques, la troisième figure de l’exécutif a fait entendre une tout autre position. En effet, le patron de la Ligue, Matteo Salvini, déjà taxé par le passé de penchants russophiles, a préféré saluer un « signe de détente, de dialogue et de diplomatie », attaquant au passage les partisans du boycott.

Un peu esseulé au sein de l’exécutif, le discours du vice-Président du conseil a cependant trouvé un écho dans certains territoires du pays, notamment les plus septentrionaux, dont celui de Vérone. Ainsi, le conseiller régional de Vénétie, Stefano Valdegamberi, n’a pas mâché ses mots contre le chef de la diplomatie de sa propre majorité gouvernementale (« honte à lui ! ») et salué une décision « clairvoyante » du CIP. « Nous devons séparer le terrain de sport et celui de la politique et ne pas confondre les gouvernements et les peuples », soutient ce natif du territoire véronais, connu ici pour ses régulières prises de position critiques contre Kiev et ses voyages en Crimée occupée.

Même si le gouvernement et la population dans sa grande majorité ont toujours soutenu l’Ukraine, on sent bien qu’il y a une lassitude de la guerre et que c’est à chaque fois un peu plus compliqué de les convaincre.

Olena Samoylenko, activiste ukrainienne

« On vit ici, on le sait bien : Vérone est un peu une ville prorusse », constate avec amertume Olena Samoylenko, professeure de gymnastique et activiste ukrainienne. « Beaucoup de liens économiques ont été tissés et de nombreux entrepreneurs locaux ont profité du boom économique russe », rappelle cette quadragénaire, originaire de Crimée. Dans les faits, en 2021, plus de 800 entreprises véronaises exportaient encore vers la Russie leurs machines industrielles, produits agricoles, meubles, vins et autres articles de mode (pour des échanges bilatéraux dépassant les 300 millions d’euros annuels).

Sans oublier les contingents de touristes qui ont fait de la ville de Roméo et Juliette l’une des destinations italiennes préférées des Russes. L’ancien maire Federico Sboarina – encarté aujourd’hui chez les Frères d’Italie de Meloni – ne cachait pas son ambition de réussir à faire venir le président Poutine en personne sur les rives de l’Adige pour, espérait-il, « sceller la collaboration » entre sa commune et Moscou.

Une collaboration incarnée des années durant par le Forum économique eurasiatique de Vérone, étape obligatoire pour les businessmen européens désireux d’aller faire affaire en ex-URSS. Si la grand-messe a dû faire ses valises, le maître de cérémonie, Antonio Fallico, influent banquier sicilien installé à Moscou, jouit toujours du titre de consul honoraire de Russie à Vérone. Ce coin de Vénétie a même abrité un curieux bureau de représentation de la République autoproclamée de Donetsk, dirigé par Palmarino Zoccatelli, président d’une association d’amitié vénéto-russe et instigateur de la vaste campagne d’affichage à travers l’Italie au message sans équivoque : « La Russie n’est pas mon ennemi. »

Un jour ou l’autre, il faudra reprendre les liens avec la Russie quand cette guerre prendra fin.

Stefano Valdegamberi, conseiller régional de Vénétie

Un travail discret qui semble pourtant porter ses fruits, regrette Olena Samoylenko. « Les activités des prorusses ont fini par instiller le doute dans l’esprit des Italiens. Même si le gouvernement et la population dans sa grande majorité ont toujours soutenu l’Ukraine, et on les en remercie, on sent bien qu’il y a une lassitude de la guerre et que c’est à chaque fois un peu plus compliqué de les convaincre », reconnaît cette ancienne athlète.

Et bien que les attaques et frappes russes se poursuivent inlassablement en Ukraine, l’heure est venue de couper les robinets (financiers et militaires) à Kiev et de lever les sanctions qui pèsent sur Moscou, estime l’élu régional Stefano Valdegamberi : « Je pense d’abord aux intérêts de l’Italie et de la Vénétie. Et je le dis : un jour ou l’autre, il faudra reprendre les liens avec la Russie quand cette guerre prendra fin. Il faudra aller de l’avant. » En coulisses, affirme-t-il, nombre d’entrepreneurs locaux s’impatientent. « Je n’ai rien contre le peuple ukrainien mais en quoi cette guerre nous concerne ? », interroge ainsi un patron vénète, sous couvert d’anonymat.

« En Vénétie, nous avons perdu de grandes opportunités d’affaires et cela nous a rendus toujours moins compétitifs face à la Chine ou l’Inde, déplore cet industriel, qui soutient avoir vu son chiffre d’affaires sabré de plusieurs millions d’euros avec la perte de ses clients russes. Il nous faudra pas mal de temps pour relancer l’activité mais beaucoup d’entrepreneurs y sont prêts, dès que la paix sera signée. » On attend donc un premier signe. L’homme en est déjà convaincu : le retour des athlètes russes dans le grand bain paralympique à Vérone est « un symbole fort et un premier pas extrêmement positif ».