Donald Trump a sa nouvelle guerre. C’est la troisième de son nouveau mandat, après celle, spécifique, contre les houthis au Yémen, puis contre l’Iran et ses alliés irakiens, sans parler de celle qui perdure contre l’État islamique et Al-Qaïda. C’est déjà beaucoup pour onze mois de présidence, mais ce n’est visiblement pas suffisant. Cette fois-ci, ce sont les Américains qui prennent l’initiative et, conformément à la doctrine Monroe 2.0 de contrôle de « l’hémisphère occidental », désormais clairement assumée, cela se passe dans les Caraïbes.
Une puissante armada y est réunie depuis novembre dernier, avec le groupe aéronaval le plus puissant du monde, autour du porte-avions Gerald Ford, un groupe amphibie et son bataillon d’assaut aéroterrestre des Marines (MEU), une escadre de six bâtiments de surface et deux sous-marins d’attaque disposant, notamment, d’une capacité de frappe de 250 missiles Tomahawk. L’US Air Force est également présente depuis Porto Rico, transformée en porte-avions terrestre, avec une force de frappe aérienne de 15 F-35 A et B, trois Poseidon de surveillance, six drones Reaper, des tankers, des moyens de guerre électronique, des transporteurs lourds ou légers, plus deux « bomb wings » de B-52H et B-1B disponibles en Louisiane et au Texas.
Bien entendu, les forces spéciales sont elles aussi là en nombre, y compris sur le territoire vénézuélien, représentant cependant, avec la MEU, les seuls moyens d’action avec des pieds au sol. Au bilan, une grosse machinerie de peut-être 40 milliards de dollars à l’achat et au coût horaire d’emploi de plusieurs millions de dollars (300 000 dollars pour le seul porte-avions Gerald Ford). Reste à déterminer un objectif, puis comment associer ces moyens à cet objectif – ce que l’on appelle communément « une stratégie ».
La chute du régime de Caracas visée
L’objectif affiché de l’opération « Lance du Sud » est la « lutte contre le narcotrafic ». Mais la cible à peine voilée est le régime de Nicolas Maduro au Venezuela, que Washington aimerait voir disparaître avant, peut-être, de s’en prendre au Nicaragua et même à Cuba.
Comment faire ensuite, alors que l’art de la guerre trumpien se limite depuis 2017 à lancer des frappes aériennes et quelques raids de forces spéciales, mais sans jamais prendre de risques en occupant le terrain ? Personne ne le sait très bien. La force américaine déployée est une machine à donner des coups. On donnera donc des coups dont on espère qu’ils finiront, par cumul, mais sans trop savoir comment, par faire émerger soudainement l’objectif stratégique recherché : au moins la fin du narcotrafic d’origine vénézuélienne et, au mieux, la chute du régime de Caracas.
Pour donner des coups, il faut un cadre politico-juridique et des cibles. Les guerres de Trump ont toujours été lancées sans approbation préalable du Congrès, mais en s’appuyant sur sa qualité de commandant en chef des armées, agissant pour protéger les forces américaines, parer une menace urgente contre les États-Unis, ou encore en vertu des Authorization for Use of Military Force (AUMF) du Congrès de 2001 et 2002 pour lutter contre Al-Qaïda et les groupes affiliés partout dans le monde.
Passer d’une mission de police à la guerre
C’est un peu plus compliqué face au Venezuela de Maduro, qui, quoi qu’on en dise, ne menace pas les États-Unis et n’a pas de rapport avec le djihadisme international. Qu’à cela ne tienne, il suffit, sans s’embarrasser de vraisemblance, de transformer le trafic de drogue en terrorisme et de désigner le Venezuela comme plaque tournante de la menace « narcoterroriste ».
Le Cartel de los Soles et le Tren de Aragua, groupes criminels vénézuéliens, sont ainsi opportunément inscrits en novembre sur la liste des organisations terroristes étrangères, avec le Sinaloa mexicain, ce qui permet, avec une interprétation large, de les qualifier d’ennemis et donc de passer d’une mission de police à la guerre. Et puis, cela tombe bien : le Cartel de los Soles est en fait un réseau directement associé au pouvoir à Caracas. Nicolas Maduro est lui-même mis en accusation depuis 2020 pour trafic de drogue, « narcoterrorisme » et conspiration par le ministère de la Justice de la première administration Trump.
Une mission de police devient ainsi une guerre, et l’on a enfin des cibles avec les petites embarcations de trafiquants venant du Venezuela. On les traque donc depuis fin octobre et on les détruit : au moins 25 à ce jour, avec plus d’une centaine de personnes déjà tuées ouvertement par les forces américaines. Le premier problème est que, malgré toutes les circonvolutions de l’administration Trump, ces morts restent des exécutions extrajudiciaires. Cela fait longtemps que les forces américaines utilisent la force contre les cartels sud-américains, mais cela se faisait clandestinement, comme dans Sicario, le film de Denis Villeneuve.
Un blocus pour couper les revenus pétroliers
On le fait maintenant ouvertement et on s’en vante même, à l’horreur de tous les JAG (juges-avocats généraux) des forces armées, qui ne voient pas comment cela pourrait ne pas se terminer devant des tribunaux pour les officiers qui ont accepté de mener ces actions. Le deuxième problème est que cela n’a forcément que peu d’effets sur le régime de Maduro, ni d’ailleurs sur le fléau de la consommation de drogues aux États-Unis.
On accentue alors le blocus naval contre les navires pétroliers sous sanctions, dont certains ont été abordés par les forces américaines, pour couper les revenus pétroliers de Caracas, ce qui s’ajoute au gel des avoirs en Amérique du Nord et en Europe de nombreuses personnalités. Mais comme cela ne sera pas encore suffisant, et qu’il n’est pas question maintenant de renoncer sans perdre la face, il faudra aller toujours plus loin et plus fort, sans que l’on ait sans doute la moindre idée, du côté américain, de la façon dont cela pourrait amener au « succès sans risques » recherché.

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