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Kast président : le Chili à droite toute

Kast président : le Chili à droite toute


Costume sombre impeccable, cheveux grisonnants soigneusement coiffés, sourire calme et posé… À 59 ans, José Antonio Kast cultive une image de notable rassurant qui tranche avec les étiquettes d’extrémiste qu’on lui accole souvent. Ce père de neuf enfants est un fervent catholique proche du mouvement allemand apostolique Schoenstatt, fondé par le père Joseph Kentenich, l’un des résistants les plus tenaces et visibles à l’idéologie nazie. Kast est le fils d’un membre du parti nazi qui a émigré au Chili après la Seconde Guerre mondiale.

Après un score modeste de 8 % à l’élection présidentielle de 2017 puis une défaite au second tour face à Gabriel Boric en 2021, José Antonio Kast peut enfin savourer sa victoire. Ce dimanche 14 décembre, le leader du Parti républicain chilien l’a emporté avec près de 60 % des suffrages, selon des résultats provisoires, confirmant les pronostics des sondages qui lui donnaient gagnant contre la communiste Jeannette Jara, qui avait obtenu un score 26,8 % au premier tour et a reconnu sa défaite en début de soirée.

Entre les deux tours, Kast, qui a profité de reports des voix des candidats de droite battus au premier tour, a appliqué une stratégie de consolidation plutôt que d’expansion. Il a évité de s’exposer et d’affronter des situations de risque pour sa campagne. Il a ainsi refusé de participer à plusieurs débats, notamment celui du programme de Don Francisco, figure télévisuelle emblématique du Chili. « À Don Francisco, on ne dit pas non », avait commenté l’environnement politique chilien, surpris par ce refus inhabituel.

Mais Kast n’avait pas besoin de prendre des risques. Dès la nuit du premier tour, il avait reçu le soutien de Johannes Kaiser (13,9 %) et d’Evelyn Matthei (12,4 %), les deux autres candidats de droite éliminés. Les trois totalisaient plus de 50 % des voix. « Pour le bien du Chili et pour sortir de la crise dans laquelle nous sommes, l’unité est fondamentale. Nous devons nous unir pour une cause qui est le Chili », avait-il déclaré, Matthei à ses côtés. Le coup de grâce est venu de Franco Parisi, l’économiste populiste arrivé troisième avec 19,7 % des voix. Après une consultation en ligne, son parti a appelé au vote nul ou blanc, refusant de soutenir l’un ou l’autre candidat. Un camouflet pour Jeannette Jara qui espérait récupérer une partie de cet électorat anti-système.

L’ombre du passé

Le parcours de José Antonio Kast reste indissociable d’une histoire familiale complexe. Son père, Michael Kast, était membre du parti nazi avant d’émigrer au Chili après la Seconde Guerre mondiale, comme l’a révélé une fiche bleue d’adhésion retrouvée dans les archives fédérales allemandes. Si le président élu a toujours affirmé que « lui et toute sa famille détestent l’idéologie nazie », il n’a jamais caché son admiration pour certains aspects du régime du général Pinochet, tout en condamnant « les violations des droits de l’homme » commises pendant la dictature (1973-1990).

Lors du débat du 3 décembre, cette ambiguïté a resurgi lorsque la modératrice lui a rappelé que la possibilité d’une intervention américaine au Venezuela « apportait de mauvais souvenirs au Chili » – en référence au coup d’État de 1973. Kast s’est contenté de hausser les épaules. Il a même lancé un ultimatum énigmatique à Nicolás Maduro : « Je peux seulement dire à monsieur Maduro qu’il ferait mieux de partir et qu’il lui reste 98 jours » – une référence à peine voilée à sa prise de fonction prévue le 11 mars 2026.

La promesse d’une main de fer

En matière de sécurité, Kast a promis des mesures radicales inspirées du modèle salvadorien de Nayib Bukele. « Savez-vous quel est aujourd’hui le taux d’homicides au Salvador, y compris les féminicides et les disputes familiales ? Zéro, presque zéro », a-t-il affirmé lors d’un débat. « Tous les Chiliens, s’ils devaient voter aujourd’hui et que Bukele figurait sur le bulletin, éliraient Bukele. » Son programme prévoit notamment une réforme pénitentiaire avec des « prisons de haute sécurité où les leaders du crime organisé d’un côté et les étrangers de l’autre soient totalement isolés ». Il promet également un déploiement militaire et policier « sans précédent » pour combattre le narcotrafic. « Nous avons une réalité du point de vue du narcotrafic que nous ne connaissions pas et un gouvernement qui n’a pas été capable d’affronter cette situation », martèle-t-il.

Sur l’immigration, le futur président fait de la fermeture totale des frontières sa priorité absolue. « Le Chili est le pays qui a le taux d’immigration illégale le plus élevé de toute l’Amérique latine », affirme-t-il. Sa solution ? Un « programme de fermeture totale des frontières, fermeture physique, mais aussi fermeture de tout type de prestations pour les immigrants illégaux ». Il prévoit la construction dun « mur » de cinq mètres de hauteur et le transfert des étrangers sans papiers vers des centres d’internement près de la frontière pour préparer leur « expulsion immédiate ».

La réalité est pourtant plus complexe : des milliers de Vénézuéliens ont parcouru 5 000 kilomètres à pied pour fuir la dictature de Nicolás Maduro et entrer au nord du Chili par Colchane puis la ville côtière d’Iquique. Idem pour les Boliviens déçus par la gauche d’Evo Morales et Luis Arce et à la recherche de meilleures conditions de vie.

Un conservatisme social assumé

Sur les questions de société, José Antonio Kast cultive une image de gardien des valeurs traditionnelles qui ne souffre d’aucune ambiguïté. Ce catholique et père de neuf enfants s’oppose farouchement à l’avortement. Membre actif de l’organisation internationale Political Network for Values, il milite pour « la protection de la vie humaine, le mariage traditionnel, la famille et la liberté religieuse ».

Le leader du Parti républicain souhaite également remettre en place l’enseignement religieux à l’école, considérant que « les Chiliens ont besoin de Dieu ». Sur la question du mariage homosexuel et de l’adoption homoparentale, sa position reste celle d’une opposition totale qu’il justifie par sa vision traditionnelle de la famille. Un positionnement qui, loin de le desservir, a résonné avec une partie de l’électorat chilien désorienté par les transformations sociétales rapides de ces dernières années.

La bataille des 6 milliards de dollars

Sur le plan économique, Kast s’inspire de la « tronçonneuse » de l’Argentin Javier Milei pour proposer un programme radical. « Nous planifions un ajustement fiscal de 6 milliards de dollars en un an et demi. Il sera focalisé principalement sur les dépenses politiques, pas sur les dépenses sociales », promet-il. Le président élu cible notamment la fonction publique, qui compte « plus d’un million de fonctionnaires » dont le ministre des Finances lui-même « ne sait même pas qui ils sont et à qui ils paient des salaires ». Il pointe également du doigt les fraudes aux prestations sociales, notamment dans le système des arrêts maladie qui coûteraient « près de 700 millions de dollars » à l’État.

Lors de la campagne, cette promesse de coupes budgétaires a suscité de vives tensions avec le gouvernement sortant. En présentant son projet de budget 2026, le président Boric avait qualifié « d’irresponsable et indésirable la proposition de réduire les dépenses de 6 000 millions de dollars sans dire d’où viendront les coupes ». Interrogé à plusieurs reprises lors des débats, Kast a systématiquement évité de détailler ses coupes. « Pourquoi ne racontes-tu pas maintenant à tous les Chiliens du nord au sud qui t’écoutent d’où tu vas sortir l’argent ? », l’avait défié Jara lors du débat du 3 décembre. Sans répondre directement, Kast s’était contenté de dire qu’il travaillerait « pour les urgences » des citoyens.

Les défis du président

José Antonio Kast prendra ses fonctions le 11 mars 2026 dans un contexte politique fragmenté. Si son Parti républicain et ses alliés disposent de 42 députés, et que la droite traditionnelle en compte 34, ils ne détiennent pas la majorité absolue à la Chambre des députés (155 sièges). La coalition de gauche conserve 61 élus. Au Sénat, les droites ont obtenu la moitié des sièges (25 sur 50) lors des législatives du 16 novembre.

Le nouveau président devra donc négocier un minimum pour faire passer ses réformes. Son programme de fermeture des frontières et d’ajustement fiscal radical risque de se heurter à une forte opposition, non seulement de la gauche mais aussi d’une partie de la droite traditionnelle qui craint les conséquences économiques et sociales de mesures trop brutales. Sur le plan international, Kast devra également gérer les relations avec les pays voisins, notamment le Pérou où la situation migratoire à la frontière s’est tendue ces dernières semaines, Lima ayant déclaré l’état d’urgence face à l’afflux de migrants tentant de quitter le Chili.

Enfin, le président élu devra rassurer les marchés financiers et les investisseurs étrangers. Le Chili, premier producteur mondial de cuivre et disposant d’importantes ressources en lithium, a connu une croissance de 2,5 % en 2024 après une année 2023 en berne (0,5 %). Kast promet de doper cette croissance. « Les Chiliens ont besoin d’ordre, de justice et surtout de paix », martèle celui qui se présente désormais comme le candidat du « progrès » plutôt que de l’extrême droite. Dans un pays marqué par l’échec de deux processus constitutionnels et la déception du mandat du jeune président de gauche Gabriel Boric, ce discours a fait mouche. Reste à savoir si le « shérif » Kast parviendra à tenir ses promesses sans fracturer davantage une société chilienne déjà divisée.