Dans le sud de l’Irak, l’Iran a utilisé l’un de ses relais locaux pour frapper des soldats français déployés pour lutter contre l’État islamique. L’analyse de notre reporter sur place.
Les militaires français de l’opération Chammal font les frais de la guerre que les Américains et les Israéliens ont lancée contre l’Iran. L’une des milices pro-iraniennes alignées sur la ligne dure de Téhéran a attaqué une base militaire kurde en Irak. Sept militaires français parmi ceux qui s’y trouvaient comptent parmi les victimes de cette guerre par proxys : l’adjudant-chef Arnaud Frion, un soldat de 42 ans au parcours irréprochable, est mort, et six de ses camarades ont été blessés.
Faisant fi des nuances et du refus de Paris de s’associer au plan israélo-américain, l’Iran considère la France comme un pays ennemi et, pour cette raison, ses militaires sont devenus des cibles pour les relais des mollahs en Irak. Aux yeux de ces derniers, le déploiement du porte-avions Charles-de-Gaulle signe l’alignement de Paris sur la politique de Washington. Dès lors, quelles que soient les nuances apportées par l’Élysée, la France se trouve entraînée dans une guerre dont elle espérait se tenir éloignée.
Les soldats français sciemment visés
L’opération Chammal – qui tire son nom d’un vent qui souffle sur l’Irak du nord au sud – constitue le volet français de la coalition contre l’État islamique. Au cœur de leur mission, les troupes françaises déployées en Syrie et en Irak traquent les terroristes de Daech pour empêcher qu’ils ne conservent un pouvoir de nuisance ou qu’ils ne se sanctuarisent dans les zones arides, peu accessibles, qui échappent encore au contrôle gouvernemental syrien ou irakien.
Mais comme le rappelait le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, dans une interview au Point, les Français déployés en Irak ont aussi pour vocation de former à la lutte antiterroriste les militaires de l’armée régulière irakienne et les peshmergas kurdes, de les conseiller et de les encadrer.
Sur la base de Mala Qara, à une quarantaine de kilomètres au sud-ouest d’Erbil, chef-lieu du Kurdistan irakien, les hommes du 7e bataillon de chasseurs alpins auquel appartenaient les victimes partageaient le quotidien des peshmergas kurdes dont ils assuraient la formation. Mais, signe que ce sont les Français qui étaient visés et non leurs camarades kurdes, seuls leurs quartiers ont été ciblés par les drones chargés d’explosifs.
Un communiqué menaçant
Du fait de la lente agonie de Daech, la mission des Français était, jusqu’à présent, devenue plus calme, du moins en Irak. Rencontrés au mois de février à Erbil, des soldats français de l’opération Chammal confiaient leur espoir qu’aucune guerre ne se déclenche et que leur mission se poursuive calmement. Mais ils ont été rattrapés par le conflit.
Vendredi 13 mars matin, Quelques heures après l’attaque qui a visé les Français, Ashab al-Kahf un groupuscule armé pro-iranien quasi inconnu a publié un communiqué en forme d’aveu : « Tous les intérêts français en Irak et dans la région seront sous le feu de nos attaques. » Cette menace est assortie d’une justification : Ashab al-Kahf aurait agi en représailles au déploiement dans la région du Golfe du porte-avions Charles-de-Gaulle.
Qui se cache derrière Ashab al-Kahf ? Des dizaines de milices armées agissent en plein jour en Irak. La plupart sont affiliées aux Hachd Al-Chaabi (Forces de mobilisation populaire), des milices supplétives de l’armée irakienne qui sont rémunérées par le gouvernement de Bagdad. Ces milices font régner l’ordre dans les zones où existe une menace djihadiste, mais une majorité d’entre elles ont aussi un agenda différent et répondent à Téhéran plus qu’à Bagdad.
Ashab al-Kahf – qui signifie littéralement « les gens de la caverne », en référence à la 18e sourate du Coran – ne fait cependant pas partie des Hachd Al-Chaabi et a revendiqué depuis son apparition en 2019 une complète indépendance vis-à-vis de Bagdad, mais pas de Téhéran. En fait d’indépendance, le groupuscule serait plutôt un faux nez pour les actions terroristes perpétrées par certaines milices radicales et proches de l’Iran appartenant aux Hachd Al-Chaabi, notamment Harakat Hezbollah al-Nujaba, le Hezbollah irakien.
Attaques au lance-roquette
Selon le Washington Institute for Near East Policy (Winep), un think tank américain spécialisé sur le Moyen-Orient, ce groupuscule a revendiqué des attaques à l’engin explosif contre des convois et au lance-roquette, notamment contre l’ambassade américaine en novembre 2020. Il revendique aussi le meurtre d’un citoyen américain à Bagdad en 2022.
Son objectif avoué : chasser hors d’Irak les forces militaires étrangères. La responsabilité de l’Iran ne fait guère de doute ; le modus operandi apparaît d’ailleurs comme une signature : deux ou trois drones de type Shahed 136. Ces drones que l’Iran a fabriqués en milliers d’exemplaires, le régime des mollahs les as fournis à la Russie pour combattre l’Ukraine, de même qu’à ses relais comme les milices Hachd Al-Chaabi.
À Bartella, entre Mossoul et Erbil, la brigade 30 des Hachd Al-Chaabi a pignon sur rue. Elle dicte sa loi et ne cache rien de ses affiliations politiques : les portraits des « héros » de ce que Téhéran appelle « l’axe de la résistance », à savoir les ennemis des États-Unis et d’Israël, sont affichés partout comme ceux des « martyrs » de la brigade 30. Au-dessus des avenues, en format monumental, ceux d’Ali Khamenei, tué à Téhéran par un bombardement américain au début de la guerre, d’Hassan Nasrallah, l’ancien chef du Hezbollah libanais éliminé par des frappes israéliennes en septembre 2024, et de Qassem Soleimani, commandant de la force Al-Qods du corps des gardiens de la révolution islamique, liquidé à Bagdad en 2020 par les Américains.
Sur le qui-vive
Les parias iraniens sont ici des héros. Aux check-points, entre les détritus et les carcasses de véhicules en rade, les miliciens en armes filtrent le trafic. Le long de la route, louches et suspicieux, des hommes en noir scrutent l’intérieur des voitures, prêts à donner l’alarme. Ils ont de bonnes raisons d’être sur le qui-vive car, depuis qu’ils ont embrassé la cause iranienne dans la guerre et qu’ils y participent, ils sont directement pris pour cibles par les Américains.
Et pour cause. Ils auraient directement envoyé leurs Shahed 136 iraniens chargés d’explosifs sur des cibles dans le Kurdistan irakien : visant notamment la base militaire jouxtant l’aéroport d’Erbil, le consulat américain et des partis kurdes iraniens en exil. La brigade 30 comme le groupe Ashab al-Kahf sont proches du Harakat Hezbollah al-Nujaba.
Désormais, l’Irak n’est pas seulement une victime collatérale de la guerre qui fait rage à sa porte, le pays est aussi partie prenante du conflit : une partie des milices s’est rangée du côté de Téhéran, une autre du côté américain, alors que la plupart des Irakiens voudraient échapper au conflit en restant neutres.
Lors de sa visite à Erbil, le ministre des Affaires étrangères français, Jean-Noël Barrot, avait expliqué que l’opération militaire française serait appelée à durer, mais les attaques des milices chiites pourraient compromettre ces projets. D’autant que le nouveau guide suprême, Mojtaba Khamenei, a appelé jeudi tous ses alliés à « venger les martyrs » de la guerre, en remerciant les milices irakiennes pour leur soutien. La guerre par procuration n’a pas fini de tuer : vendredi, des drones Shahed ont fait deux morts irakiens dans le Kurdistan.

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