Il y a quatre ans, lorsque la Russie a lancé son invasion massive de l’Ukraine, d’aucuns se sont demandé si le monde n’entrait pas dans une troisième guerre mondiale. Avec l’actuelle guerre avec l’Iran, la même inquiétude refait surface. Et la question n’a vraiment rien d’idiot.
Contrairement à la Première Guerre mondiale, qui éclate en 1914 lorsque les empires européens activent leurs plans de guerre quasi de concert, la Seconde Guerre mondiale ne débute pas comme un conflit unique. Elle naît d’une série de conflits régionaux qui ne se rejoignent en guerre mondiale qu’à la fin 1941. L’attaque japonaise contre la Chine en vient à s’intensifier à partir de 1931. La remise en cause par l’Allemagne de l’ordre européen issu de 1918 commence en 1936 et ne va déclencher la guerre que trois ans plus tard, en 1939, lorsque l’Union soviétique s’aligne sur Berlin. La guerre en Méditerranée démarre en juin 1940, lorsque l’Italie déclare la guerre au Royaume-Uni et à la France.
Nous avons vu la guerre éclater en Europe de l’Est en 2022, puis au Moyen-Orient en 2023. La dernière offensive américano-israélienne contre l’Iran pourrait, aux yeux des historiens de demain, apparaître comme une étape vers une conflagration mondiale.
Je dis bien « pourrait ». Car on pourrait n’y voir que la troisième guerre du Golfe. Les plus perspicaces la replaceront peut-être dans un cadre plus large : celui de la seconde guerre froide.
Le premier acte d’un embrasement mondial ?
Mon scénario de base est le suivant : la guerre américano-israélienne contre la République islamique d’Iran ne peut pas – et ne sera pas – soutenue longtemps au niveau d’intensité actuel. Quelques semaines, tout au plus. Dans ce cas, ses effets sur le marché pétrolier seront ni aussi forts ni aussi durables que lors de la première guerre du Golfe (1990-1991, lorsque le président George H. W. Bush chassa Saddam Hussein du Koweït) et de la deuxième guerre du Golfe (lorsque son fils renversa Saddam Hussein avant de s’enliser dans l’insurrection irakienne). Ils resteront surtout très en deçà des chocs pétroliers de 1973-1974 et de 1979.
Cependant, le calendrier reste incertain. Aucune voie claire ne se dessine encore vers un « changement de régime » sans heurts – autrement dit, un remplacement à la tête de l’État qui neutraliserait la menace que l’Iran fait peser sur les États-Unis et leurs alliés. Tant que ce qu’il reste du régime théocratique continuera de lancer missiles et drones contre ses voisins, leurs populations vivront dans la crainte.
Pendant ce temps, le reste du monde – en particulier l’Europe et l’Asie de l’Est – devra en supporter le coût économique, sous l’effet de cette nouvelle poussée d’incertitude géopolitique et économique.
Des questions ouvertes
« Nous sommes en bonne voie pour atteindre les objectifs de #EpicFury », a écrit le 4 mars sur X le secrétaire d’État américain Marco Rubio. « Détruire leurs lanceurs de missiles. Détruire leurs usines de missiles. Détruire leur marine. Pour qu’ils ne puissent plus jamais s’abriter derrière pour se doter de l’arme nucléaire. » C’est une bonne chose, même si cette formulation laisse de côté l’objectif affiché au départ par Donald Trump : aider le peuple iranien à se débarrasser de ses dirigeants tyranniques.
Reste que dix questions demeurent ouvertes pour savoir s’il s’agit de la troisième guerre du Golfe, du dernier épisode de la seconde guerre froide, ou d’un événement d’une gravité comparable à celle d’une Troisième Guerre mondiale :
- Combien de temps va durer cette guerre ?
- Avons-nous une puissance de feu suffisante face à l’Iran ?
- Les Iraniens peuvent-ils maintenir la fermeture du détroit d’Ormuz ?
- Peuvent-ils frapper les infrastructures pétrolières saoudiennes et des autres États du Golfe ?
- À quel moment le régime iranien va-t-il tomber ?
- Jusqu’où cette guerre peut-elle s’étendre ?
- Les États-Unis pourront-ils continuer à s’approvisionner en pétrole si le conflit se prolonge ?
- Quel niveau de choc serait susceptible d’ébranler l’économie américaine ?
- Combien de temps, en cette année d’élections de mi-mandat, le Parti républicain pourra-t-il soutenir cette guerre sur le plan intérieur ?
- Que signifie la guerre contre l’Iran pour les autres conflits, en cours ou potentiels ?
1. Combien de temps va durer cette guerre ?
La meilleure façon d’aborder cette question est de la regarder sous l’angle de l’énergie. Si le conflit se prolonge et perturbe le marché mondial du pétrole, le scénario noir serait un retour aux années 1970.
En 1973, après le soutien des États-Unis à Israël pendant la guerre du Kippour, l’Organisation des pays arabes exportateurs de pétrole (Opaep) réduit ses objectifs de production et décrète un embargo contre Washington. Entre octobre et novembre, la production mondiale recule de 7,5 %. En mars 1974, les prix du pétrole – corrigés de l’inflation – ont bondi de près de 300 % par rapport à leur niveau d’avant-guerre. Même après la levée des restrictions par l’Opaep en mars, les prix ne reculent que de 21 % jusqu’à la fin de 1974. Le choc fait grimper l’inflation au-delà de 9 %, précipite la chute des marchés boursiers et contribue à l’effondrement de la présidence de Richard Nixon.
Un deuxième choc survient avec la révolution iranienne. Entre octobre 1978 et janvier 1979, elle perturbe 7 % de l’offre mondiale et fait bondir les prix du pétrole de plus de 150 %. Il faudra attendre 1988 pour que les prix retrouvent leur niveau d’avant la révolution. Cette fois, l’inflation atteint près de 15 % au début de 1980. Jimmy Carter sera le deuxième président à payer le prix politique d’un choc pétrolier.
La première guerre du Golfe éclate lorsque Saddam Hussein envahit le Koweït en août 1990. Le prix du pétrole bondit alors de 151 %. Mais lorsque les États-Unis lancent l’opération « Tempête du désert » en janvier 1991, la tendance s’inverse : le prix du baril chute d’environ 35 % dès le lendemain du début de l’intervention américaine. L’impact sur l’inflation est nettement plus limité – le pic atteint 6,2 % en décembre 1990 – mais cela n’aide pas George H. W. Bush dans sa tentative, finalement infructueuse, d’obtenir un second mandat.
Dans le cas de la deuxième guerre du Golfe, le prix du pétrole augmente de 48 % dans les mois qui précèdent l’invasion de l’Irak par les États-Unis. Il recule lorsque la chute de Saddam devient évidente, mais reste élevé à mesure que la guerre contre le terrorisme s’enlise pendant des années.
L’impact de l’opération « Fureur épique » dépasse déjà le pic observé lors de l’opération « Marteau de minuit », soit les frappes aériennes américaines contre l’Iran en juin dernier. Au moment où j’écris ces lignes, le Brent s’échange à 85,37 dollars le baril, soit 18 % de plus qu’à la veille de la guerre. Si le détroit d’Ormuz reste fermé plusieurs semaines, la perturbation des flux pétroliers pourrait commencer à rappeler les deux grands chocs des années 1970 : les prix grimperaient et resteraient élevés. Mais le scénario inverse reste possible. En juin dernier, après les frappes israéliennes contre des sites nucléaires et militaires iraniens, le prix du pétrole avait bondi d’environ 18 % en quarante-huit heures, atteignant 80 dollars, avant de retomber à 67 dollars après un cessez-le-feu.
Alors, combien de temps cela peut-il durer ? Selon le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, « on peut dire quatre semaines, mais cela pourrait être six, huit ou trois ». Soit une assez bonne fourchette. Au Moyen-Orient, on sait que certaines guerres ont pu durer six jours. Par contre, celle lancée par George W. Bush a duré huit ans. Un article publié dans Politico le 4 mars indique que le Pentagone envisage un conflit pouvant se prolonger jusqu’en septembre. Ce qui serait fâcheux.
2. Avons-nous une puissance de feu suffisante face à l’Iran ?
La blitzkrieg ne fonctionne que si le blitz ne vient pas à manquer. Ce qui dépendra de la durée pendant laquelle les États-Unis et Israël pourront soutenir leur campagne de bombardements intensifs – et de la vitesse à laquelle ils parviendront à neutraliser la capacité de l’Iran à lancer missiles et drones.
Les stratèges de salon s’en sont inquiétés très tôt : ils comparaient le nombre limité d’intercepteurs Patriot ou Thaad déployés dans le Golfe aux quelque 2 000 missiles balistiques que l’on prête à l’Iran, sans même parler du stock, bien plus important encore, de drones. J’avoue avoir tiqué lorsque le président Trump a affirmé que « les stocks de munitions des États-Unis n’ont jamais été aussi élevés ni d’aussi bonne qualité ». La formule sonnait un peu creux.
Reste que, pour l’instant, la puissance de feu iranienne semble s’éroder vite. Elle est inférieure à ce que l’on avait observé lors de la guerre de douze jours l’an dernier. Le nombre de missiles balistiques tirés contre les Émirats arabes unis a nettement diminué depuis le premier jour du conflit – signe que les frappes américaines et israéliennes contre les lanceurs iraniens produisent leurs effets.
Les États-Unis ont frappé plus de 1 700 cibles durant les trois premiers jours de la guerre. Israël a effectué 1 600 sorties, larguant 2 500 bombes sur la même période. Des chiffres considérables. L’objectif est double : détruire le système de commandement et de contrôle du régime et démanteler son infrastructure militaire. Pour l’instant, cela semble fonctionner.
Le problème ne vient pas tant des missiles que des drones Shahed. À Davos, les Ukrainiens avaient projeté une simulation montrant des essaims de Shahed russes frappant Paris, Bruxelles – et même Davos. Personne n’y a vraiment prêté attention. Dans le Golfe, on peine encore à imaginer ces drones atteindre Dubaï ou Riyad – ce qui est paradoxal, puisque le Shahed a été conçu en Iran.
3. Les Iraniens peuvent-ils maintenir la fermeture du détroit d’Ormuz ?
Pour l’instant, la réponse est oui – mais pas parce que les Iraniens disposent d’une puissance de feu exceptionnelle. Quelques attaques contre des pétroliers, au début de la guerre, ont suffi à affoler transporteurs et assureurs. Résultat : le trafic a chuté de 90 % ou davantage.
Ce ne sont pas seulement les exportations de pétrole et de gaz du Golfe qui sont touchées. Les importations alimentaires vers les États de la région et les exportations d’engrais sont elles aussi perturbées.
4. Les Iraniens peuvent-ils frapper les infrastructures pétrolières saoudiennes et des autres États du Golfe ?
Des dégâts mineurs ont été signalés le 2 mars à la raffinerie saoudienne de Ras Tanura et dans la ville industrielle de Ras Laffan, au Qatar. Des menaces ont également visé Dhahran, où se trouve le siège de Saudi Aramco. Mais la conséquence la plus immédiate de la fermeture du détroit d’Ormuz est ailleurs : une grande partie de la production de pétrole brut irakien est désormais à l’arrêt, faute de navires-citernes et de capacités de stockage. Plusieurs champs, représentant environ 1,5 million de barils par jour, ont été mis hors service. Ce chiffre pourrait atteindre 3 millions.
En frappant les usines de dessalement saoudiennes, l’Iran pourrait également provoquer le chaos.
5. À quel moment le régime iranien va-t-il tomber ?
Si personne ne brandit le drapeau blanc, à quelle fin de régime aurons-nous affaire ? Un noyau dur du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), prêt à se battre jusqu’au bout ? Ou un pouvoir affaibli, disposé à négocier ? Quel est le risque d’une guerre civile ? D’une désintégration de l’Iran ? Ou de l’intervention d’une autre puissance ?
Si personne ne brandit le drapeau blanc, à quelle fin de régime aurons-nous affaire ?
Tuer l’ayatollah Ali Khamenei n’a pas suffi. Israël vise des dizaines de figures de la ligne dure au sein du CGRI, du clergé, des services de renseignement et du Beit-e Rahbari – la Maison de la direction, le bureau du guide suprême. Le 3 mars, un bâtiment abritant l’Assemblée des experts, l’organe chargé de désigner le nouveau guide suprême, a été détruit.
Pourtant, le fils de Khamenei, Mojtaba Khamenei vient de lui succéder. Le régime est peut-être à l’agonie, mais il n’est pas encore mort.
6. Jusqu’où cette guerre peut-elle s’étendre ?
D’après mes calculs, cette guerre concerne déjà plus d’une douzaine de pays de la région. Outre l’Iran et Israël, des missiles ou des drones ont frappé les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, le Qatar, Bahreïn, la Jordanie, le Koweït et Oman. Au Liban, les forces terrestres israéliennes poursuivent leurs opérations contre le Hezbollah. À Chypre, l’Iran a lancé une attaque de drones contre une base militaire britannique. En Irak, les milices pro-iraniennes entretiennent l’instabilité. L’Azerbaïdjan a désormais été touché. Et il ne serait guère surprenant que les houthis finissent par entraîner le Yémen dans le conflit. C’est, de loin, la guerre du Golfe la plus étendue à ce jour.
La situation peut-elle encore empirer ? L’Iran pourrait conserver une partie de ses missiles pour lancer une attaque massive et coordonnée contre les infrastructures pétrolières du Golfe. Mais un tel pari serait extrêmement risqué : il pourrait pousser ses voisins arabes à s’engager ouvertement dans l’offensive aérienne, et faire ainsi affluer des centaines d’avions supplémentaires dans le ciel iranien.
7. Les États-Unis pourront-ils continuer à s’approvisionner en pétrole si le conflit se prolonge ?
Voici, à bien des égards, la question décisive. Peu après le début du conflit, assureurs et autres pourvoyeurs de protection et d’indemnisation n’ont pas tardé à annuler les couvertures contre les risques de guerre pour les navires transitant par le détroit d’Ormuz. Certains exigent désormais des primes très supérieures au tarif habituel de 0,25 % de la valeur de remplacement d’un navire.
Le 3 mars, le président Trump a proposé que la Société américaine de financement du développement (DFC) « fournisse, à un prix très raisonnable, une assurance contre les risques politiques et des garanties pour la sécurité financière de TOUT le commerce maritime, en particulier celui de l’énergie, transitant par le Golfe ». Il a ajouté que la marine américaine commencerait « à escorter les pétroliers dans le détroit d’Ormuz dès que possible ». Ce qui n’a pas suffi.
Le problème tient, en partie, au plafond de 205 milliards de dollars de la DFC, très inférieur à ce qu’exigerait la couverture du flot de pétroliers franchissant normalement le détroit – plus de 350 par semaine. Le programme pourrait s’avérer coûteux. La dernière fois que les États-Unis ont offert une couverture importante contre les risques de guerre pour le transport maritime marchand – via un fonds de 250 millions de dollars pendant la Seconde Guerre mondiale –, le Trésor n’a récupéré que 91 millions à la liquidation du fonds après la guerre, soit une perte de 159 millions de dollars, l’équivalent d’environ 2,8 milliards aujourd’hui.
Quoi qu’il en soit, la marine américaine est déjà engagée dans la guerre et peut difficilement se transformer en service d’escorte pour des compagnies maritimes en grande majorité étrangères. La plupart des transporteurs et des négociants en pétrole ont accueilli la proposition de Trump avec un scepticisme marqué.
8. Quel niveau de choc serait susceptible d’ébranler l’économie américaine ?
L’économie américaine a ralenti à la fin de l’an dernier, avec une croissance annualisée de 1,4 % au quatrième trimestre, en grande partie – mais pas seulement – à cause du shutdown. L’inflation s’est établie à 2,4 % en janvier, contre 2,7 % en décembre. Des emplois continuent d’être créés, mais surtout dans le secteur de la santé.
Depuis le début de la guerre, les marchés américains ont été moins touchés que ceux des grands pays importateurs de pétrole. Les obligations ont légèrement reculé, tandis que le dollar s’est apprécié face aux monnaies des importateurs d’énergie – à l’inverse de ce qui s’était produit lors de la crise tarifaire d’avril.
La hausse du pétrole ne facilitera évidemment pas la lutte contre l’inflation ni la tâche de la Réserve fédérale si elle veut réduire ses taux cette année. Mais il faudrait des nouvelles bien plus graves – et une envolée bien plus forte des prix du pétrole – pour que Wall Street et l’économie réelle en ressentent véritablement les effets.
9. Combien de temps, en cette année d’élections de mi-mandat, le Parti républicain pourra-t-il soutenir cette guerre sur le plan intérieur ?
Contrairement à leurs cousins britanniques, dont certains pensent désormais – si l’on en croit la députée Emily Thornberry – que « les guerres ne peuvent être résolues que par la négociation », les Américains restent attachés à l’idée de victoire militaire. Les électeurs républicains devraient soutenir Trump tant que la guerre ne s’enlise pas.
Le véritable casse-tête intérieur présidentiel tient à la fracture croissante au sein du mouvement Maga. Les anciens présentateurs de Fox News Tucker Carlson et Megyn Kelly comptent parmi ceux qui affirment que les États-Unis ont été manipulés et entraînés dans la guerre pour le compte d’Israël. De manière assez surprenante, un argument similaire a été repris par le New York Times. Ce qui est, à l’évidence, une lecture erronée des faits.
Il est vrai que Benyamin Netanyahou plaide depuis longtemps pour l’élimination de Khamenei et la destruction du régime de Téhéran. Mais il n’est pas dans la nature de Donald Trump de rendre service à d’autres dirigeants – surtout lorsque l’opération comporte des risques économiques et politiques aussi élevés.
La réalité est que Donald Trump lui-même a toujours été hostile à l’Iran, pour ses propres et bonnes raisons. Il n’a jamais cru à l’accord de Vienne de 2015. Il n’a jamais fait confiance aux Iraniens lorsqu’ils « blablataient, blablataient et blablataient ». Et si le mouvement Maga nourrit aujourd’hui de sérieux doutes sur cette guerre, il est étrange que ce soit le vice-président J. D. Vance qui ait conseillé à Donald Trump de « viser grand et faire vite ».
Certes, les Israéliens avaient piraté les caméras de circulation à Téhéran, ce qui leur a permis de suivre les déplacements de la sécurité de Khamenei, et mené une analyse poussée des réseaux sociaux qui aura mis à nu l’architecture du pouvoir autour du guide suprême. Mais c’est une source américaine – selon le Financial Times – qui a confirmé l’endroit où se trouverait Khamenei ce samedi matin fatidique.
En réalité, les États-Unis et Israël ont lancé cette opération conjointe parce qu’ils ont tous deux intérêt à mettre fin à la République islamique. L’intérêt d’Israël est régional. Celui des États-Unis est mondial.
10. Que signifie la guerre contre l’Iran pour les autres conflits, en cours ou potentiels ?
Les États-Unis sont engagés dans une seconde guerre froide contre la Chine. Comme je l’ai déjà expliqué, une rivalité mondiale avec une superpuissance communiste pose un classique problème à trois corps : les États-Unis sont attirés par trois régions, chacune exerçant sa propre gravité stratégique. L’Europe – ou l’Atlantique Nord. Le Moyen-Orient – ou le golfe Persique. Et l’Extrême-Orient – ou l’Indo-Pacifique (en réalité, il s’agit plutôt d’un problème à trois corps liquides).
Dans la pratique, les ressources étant limitées – et la « loi de Ferguson » imposant un plafond de fait au budget de la défense – les États-Unis ne peuvent pas s’engager pleinement sur ces trois théâtres à la fois. À l’heure actuelle, ils ne peuvent mener qu’une seule guerre.
De ce point de vue, la guerre contre l’Iran n’est pas une opération régionale menée pour le compte d’Israël. Elle ne sert pas davantage les autres alliés et partenaires des États-Unis. Pour les Européens, pour l’Inde, le Japon, la Corée ou Taïwan – tous grands importateurs d’hydrocarbures –, chaque jour de guerre signifie un coût supplémentaire, sous la forme d’une hausse des prix du pétrole et du gaz. Si ce conflit a un sens stratégique, c’est donc dans le cadre de la guerre froide mondiale que les États-Unis mènent contre la Chine.
Est-ce que cela contribue à rapprocher la paix en Ukraine, avec une Russie vue comme un proxy de la Chine – Pékin ayant permis à la machine de guerre de Vladimir Poutine de continuer à fonctionner grâce à d’importantes livraisons de technologies à double usage ? Malheureusement, non. J’ai posé la question à un ami ukrainien travaillant dans le secteur des technologies de défense. « Les gens ne captent pas que Dubaï va bientôt ressembler à Kiev, m’a-t-il répondu par SMS. Les Iraniens produisent plus de 3 000 Shahed par mois. Les États-Unis n’ont fabriqué que 650 intercepteurs Patriot PAC-3 l’an dernier. Au final, ça va juste foutre en l’air l’Ukraine : personne ne lui donnera plus de défenses aériennes, le Golfe va tout rafler. »
Aussi, il serait parfaitement inutile de rappeler à Donald Trump que l’une des raisons pour lesquelles les États-Unis manquent aujourd’hui d’intercepteurs est que son prédécesseur en a fourni en masse au président ukrainien Volodymyr Zelensky.
Par ailleurs, la hausse des prix du pétrole et la contraction de l’offre mondiale de brut sous sanctions profitent directement au budget russe, qui souffrait jusque-là de la faiblesse du prix du pétrole de l’Oural. Les États-Unis ont d’ailleurs commencé à assouplir discrètement les sanctions sur le pétrole russe afin de compenser, autant que possible, les effets de la fermeture du détroit d’Ormuz. Des pourparlers trilatéraux entre les États-Unis, la Russie et l’Ukraine devaient se tenir cette semaine à Abou Dhabi. Inutile de préciser qu’ils ont été reportés.
Reste la Chine. « Quel message adressez-vous aux alliés de l’Iran, à savoir la Russie et la Chine ? » a-t-on demandé à Pete Hegseth le 4 mars. « Ils ne sont pas vraiment un facteur ici », a-t-il répondu. Effectivement.
La quasi-totalité du pétrole exporté par l’Iran – 520 millions de barils sous sanctions américaines – a pris l’an dernier la direction de la Chine, soit environ 15 % du brut acheminé vers ce pays par voie maritime. L’Iran était ainsi le deuxième fournisseur de Pékin, juste derrière l’Arabie saoudite. À cela s’ajoutent 1,4 milliard de barils provenant des cinq autres États qui expédient leur pétrole via le détroit d’Ormuz. Autrement dit, au premier trimestre 2025, 38 % du pétrole transitant par ce passage stratégique était destiné à la Chine.
Parallèlement, le programme iranien de missiles – mené à un rythme soutenu – reposait largement sur l’appui chinois : composants, machines-outils et expertise technique, comme l’a détaillé Zineb Riboua.
L’œil de Pékin
Voyons donc cette guerre avec l’œil de Pékin. D’abord, les États-Unis ont renversé Nicolas Maduro, mettant fin au rôle du Venezuela comme client de la Chine et fournisseur de pétrole sous sanctions. Puis ils ont éliminé Ali Khamenei, affaiblissant l’Iran, autre partenaire énergétique de Pékin. Une démonstration de puissance, sans aucun doute. Un signal envoyé à la veille du sommet entre Donald Trump et Xi Jinping prévu à Pékin à la fin du mois. À moins que la guerre ne s’éternise.
La Chine dépend beaucoup moins du pétrole du Golfe que les alliés asiatiques des États-Unis, notamment parce qu’elle a constitué d’importantes réserves stratégiques. En mars 2026, ses stocks atteignaient environ 1,3 milliard de barils – de quoi couvrir plus de cent jours d’importations si le détroit d’Ormuz restait fermé. La situation est tout autre pour ses voisins : le Japon dépend de ce passage pour environ 31 % de ses besoins énergétiques, la Corée du Sud pour 30 % et Taïwan pour 38 %. Pour la Chine, la part n’est que de 10 %.
Une guerre prolongée dans le Golfe poserait aussi un problème sérieux pour la dissuasion américaine dans l’Indo-Pacifique. Elle entamerait les stocks d’armes américaines coûteuses et longues à remplacer : pas seulement les intercepteurs PAC-3, mais aussi des missiles comme les SM-6.
La course est donc engagée pour reconstituer les capacités américaines en Asie grâce à une nouvelle génération d’armes moins coûteuses et plus rapides à produire – ce que les militaires appellent « les armes bon marché ». Des missiles hypersoniques comme ceux de Castelion, des structures industrielles comme celles de Divergent Technologies, des avions de ravitaillement futuristes comme ceux de JetZero, ou encore des essaims de drones autonomes développés par Auterion.
Mais c’est bien une course contre la montre. Et plus les États-Unis s’efforcent d’appliquer les leçons tirées des guerres en Ukraine – et désormais en Iran –, en particulier la nécessité de systèmes d’armes bon marché et produits à grande échelle, plus le risque est grand que la Chine choisisse d’agir dès maintenant contre Taïwan. Avant que nous soyons prêts.
Une guerre brève, mais un monde durablement plus dangereux
Contrairement à l’invasion russe de l’Ukraine il y a quatre ans, la guerre aérienne américano-israélienne contre l’Iran devrait être brève. Mais des incertitudes demeurent : la résilience du régime iranien – autrement dit l’intensité et l’étendue de son fanatisme – et sa capacité à infliger des dégâts suffisants pour maintenir le détroit d’Ormuz fermé ou perturber durablement les exportations pétrolières du Golfe.
Dans un tel contexte, comme en 2022, les grands importateurs mondiaux d’énergies fossiles devront se disputer des ressources plus rares et plus coûteuses. Plus la guerre dure, plus la facture s’alourdit pour les importateurs asiatiques et européens de pétrole et de gaz – et plus la Russie encaisse.
Même un changement rapide de régime en Iran ne ramènerait pas rapidement le monde au statu quo ante. Les dépenses militaires continueront d’augmenter. Les investissements dans la nouvelle génération de systèmes d’armes sans pilote et dans les défenses antidrones vont s’intensifier. La prolifération nucléaire progressera, non l’inverse. Et les deux superpuissances se rapprocheront, inexorablement, d’une forme de confrontation.
À court terme, il est probable que la guerre en Iran réduise le risque d’un nouveau conflit en Asie de l’Est. Mais ce qui se jouera en 2027 et 2028 dépendra du vainqueur de cette troisième guerre du Golfe – et de la rapidité avec laquelle il l’emportera. La première guerre du Golfe (1990-1991) fut brève. La deuxième (2003-2011) ne le fut pas.
Ce n’est pas la Troisième Guerre mondiale. Mais si elle s’enlise, cette troisième guerre du Golfe pourrait devenir un événement d’une ampleur comparable au choc pétrolier de 1973-1974. Outre son impact économique désastreux, ce moment fut l’un des plus dangereux de la première guerre froide. Qu’on envisage donc ce nous vivons aujourd’hui comme un moment d’une dangerosité comparable de la seconde.
Article originellement publié sur The Free Press.
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