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La nouvelle guerre froide sud‑américaine

La nouvelle guerre froide sud‑américaine

DÉCRYPTAGE. De Bogota à Buenos Aires, la victoire de José Antonio Kast au Chili ravive les lignes de fracture idéologiques du continent et fait ressurgir les tensions historiques et les influences externes qui façonnent la géopolitique latino-américaine.

«Jamais je ne donnerai la main à un nazi et à un fils de nazi. » Cette phrase a été prononcée par le président colombien de gauche Gustavo Petro, qui a souligné que « le fascisme avance » en Amérique latine après la large victoire de José Antonio Kast au Chili sur la communiste Jeannette Jara. Celle-ci résonne comme un coup de tonnerre diplomatique. Santiago a protesté officiellement, mais Bogotá assume la rupture de ton. En quelques lignes, le Colombien transforme un résultat électoral chilien en ligne de front idéologique continentale. La nouvelle guerre froide sud‑américaine est déclarée… sur les réseaux sociaux.

Que le président chilien élu Kast soit « fils de nazi » ou tout du moins conscrit de la Wehrmacht est avéré, son père ayant fui l’Allemagne pour le Chili après la Seconde Guerre mondiale. En revanche, en qualifiant ce candidat de droite radicale de « nazi », Petro criminalise symboliquement un camp politique entier. Il franchit une ligne rouge habituelle en diplomatie latino‑américaine. En effet, on attaque les politiques, rarement la légitimité personnelle du vainqueur. Le président chilien élu a toujours affirmé que « lui et toute sa famille détestent l’idéologie nazie », mais n’a jamais caché son admiration pour certains aspects du régime du général Pinochet, tout en condamnant « les violations des droits de l’homme » commises pendant la dictature (1973-1990).

Colère chilienne

La colère chilienne a été immédiate. Le gouvernement sortant de Gabriel Boric – pourtant allié idéologique de Petro – a convoqué l’ambassadeur de Colombie et lui a reproché des propos « inacceptables », « une intromission impropre dans les affaires de politique interne » qui « dénigrent non seulement le président élu, mais aussi la décision souveraine du peuple chilien ». Voilà donc un gouvernement de gauche qui se retrouve à défendre la légitimité du triomphe de la droite radicale au nom des formes démocratiques. Première fracture : la gauche institutionnelle qui accepte le verdict des urnes face à une gauche de combat qui refuse la normalisation de la droite radicale.

En miroir, la droite sud‑américaine se met en scène comme un bloc cohérent, assumant le clivage. Le président argentin libertarien Javier Milei, voisin et donc premier allié naturel de Kast, salue sur X « l’énorme joie pour l’écrasant triomphe de [s]on ami José Antonio Kast », qu’il décrit comme « un pas de plus de [leur] région dans la défense de la vie, de la liberté et de la propriété privée ». Dans un second post, il diffuse une carte de l’Amérique du Sud bicolore, accompagnée du slogan : « la gauche recule, la liberté avance », transformant la victoire chilienne en bataille gagnée dans la guerre culturelle transnationale qui lui tient tant à cœur, comme Milei le confesse dans un entretien au Point.

Le spectre des années 1970

Cette nouvelle « guerre froide » sud‑américaine rappelle les précédentes. Dans les années 1970, Washington a financé des réseaux d’économistes latino‑américains formés à l’Université de Chicago pour diffuser un credo de marché opposé aux expériences socialistes. Ces « Chicago Boys » élaborent alors le plan El ladrillo, qui deviendra la matrice des réformes économiques de la junte de Pinochet après le coup d’État de 1973. À partir de 1975, plusieurs d’entre eux sont nommés aux postes clés de l’économie et mettent en œuvre, sous protection militaire, une « thérapie de choc » libérale qui fait du Chili le laboratoire du néolibéralisme en Amérique latine.

Dans le même temps, les États‑Unis appuient ou coordonnent, via le Plan Condor, plusieurs dictatures de droite dans le cône sud, notamment au Chili, en Argentine et au Brésil, pour « contenir » le communisme, tandis que l’Union soviétique et Cuba soutiennent des gouvernements ou guérillas de gauche. Hier déjà, la carte idéologique du continent se dessinait donc à l’ombre de Washington et de Moscou. Aujourd’hui, Petro, Milei et Kast rejouent cette partition dans un décor différent, où les États‑Unis de Trump et la Chine et son allié russe cherchent à peser sur les alignements politiques.

Guerre des cartes

La carte publiée par Javier Milei n’est pas un simple visuel militant. Elle matérialise une géographie politique en pleine recomposition. À l’échelle de l’Amérique latine, on recense désormais neuf gouvernements de gauche contre sept de droite conservatrice, sans compter les régimes autoritaires comme Cuba, le Venezuela ou le Nicaragua. Mais en Amérique du Sud, le basculement du cône sud est net : Argentine de Milei, Bolivie de Rodrigo Paz Pereira, Chili de Kast, Pérou de José Jerí et Paraguay de Santiago Peña se rangent du côté conservateur, tandis que la colonne nord – Brésil de Lula, Colombie de Petro, Venezuela de Maduro, plus l’Uruguay de Yamandú Orsi – incarne le versant progressiste.

Petro lit ce basculement territorial en termes quasi militaires. Repostant le tweet de Milei, il prévient : « Par le sud et par le nord viennent les vents de la mort. Attention, Grands-Colombiens, ils viennent pour nous et nous devons résister, l’épée de Bolívar levée et le pas assuré des vainqueurs. » L’élection chilienne devient ainsi pour le président colombien un front dans une bataille civilisationnelle, une « reconquête » conservatrice menaçant la « Gran Colombia » (Colombie, Venezuela, Équateur, Panama). Le registre est alarmiste, quasi apocalyptique, quand il évoque « les vents de la mort » et jusqu’à la nécessité de « protéger la tombe de Pablo Neruda », dans un message initialement brièvement bloqué sur X.

L’axe Buenos Aires-Santiago

En face, Kast et Milei travaillent à l’inverse à banaliser ce nouvel axe de droite radicale. L’Argentin se pose en parrain idéologique du Chilien. Les deux hommes se revendiquent d’un récit commun, celui de la lutte contre le « socialisme du XXIe siècle », en défense des « idées de la liberté » et de la propriété privée. Leur horizon n’est plus la coopération régionale classique mais une croisade idéologique continentale.

Pour autant, toutes les gauches ne réagissent pas sur ce ton belliqueux. Luiz Inácio Lula da Silva, qui se situe aux antipodes de Kast, adopte une grammaire diplomatique classique. Il félicite « le peuple chilien » pour un processus « démocratique, transparent et ordonné » et souhaite « plein succès » au nouveau président, promettant de « renforcer les excellentes relations bilatérales ». Le Brésil se pose en puissance stabilisatrice d’un continent polarisé, soucieux de garder ouvertes les voies du commerce et de la concertation sud‑américaine, quitte à coexister avec une droite radicale à Santiago et Buenos Aires.

Polarisation

Plus au centre, une série de présidents – Daniel Noboa en Équateur, Rodrigo Paz en Bolivie, Santiago Peña au Paraguay, Rodrigo Chaves au Costa Rica, José Raúl Mulino au Panama, Bernardo Arévalo au Guatemala – répondent à la victoire de Kast par le langage standard de la diplomatie : félicitations protocolaires, appels à « renforcer la coopération », références à la « stabilité » et au « bien‑être » des peuples. Ces réactions témoignent de ces capitales qui acceptent la normalisation d’une droite dure comme un fait avec lequel il faut composer, et celles qui cherchent à la diaboliser ou à s’y agréger.

La polarisation interne au continent se joue aussi en écho aux grandes puissances. Du côté nord‑américain, la victoire de Kast est lue comme un prolongement du tournant Milei. À Washington, le secrétaire d’État Marco Rubio, républicain devenu chef de la diplomatie, établit explicitement un parallèle entre les deux scrutins. Il félicite Kast en promettant de travailler sur les trois axes que sont « sécurité publique, contrôle de l’immigration illégale et revitalisation de la relation commerciale ». La rhétorique rappelle celle de Donald Trump, revenu à la Maison‑Blanche et dont l’ombre plane sur ce réagencement : lutte contre le crime, frontières, agenda pro‑business. L’axe Kast‑Milei apparaît ainsi comme une déclinaison régionale de la droite trumpiste.

L’arrière-cour sino-américaine

En face, les gouvernements de gauche – de Petro à Lula, en passant par les régimes autoritaires de Maduro ou Ortega – se tournent plus que jamais vers la Chine, en quête de marges de manœuvre financières et diplomatiques. Pékin reste discret sur le dossier chilien, fidèle à sa doctrine de non‑ingérence. Mais la centralité chinoise dans les économies sud‑américaines, du cuivre chilien au soja brésilien en passant par le lithium andin, fait de la rivalité sino‑américaine un arrière‑plan décisif. On trouve désormais un cône sud plus proche de Washington sur le plan idéologique et un arc nord‑progressiste contraint de négocier avec Pékin pour amortir les pressions d’un Trump II à Washington.

Sur le plan intérieur, la victoire de Kast, après celle de Milei, illustre la capacité des droites radicales à capter le mécontentement social autour de trois thèmes : insécurité, immigration, stagnation économique. Au Chili, les homicides ont doublé en une décennie, les crimes violents se sont diversifiés avec l’arrivée de gangs transnationaux, et la question de l’expulsion des migrants en situation irrégulière est devenue centrale durant la campagne électorale. Ce triptyque fait écho aux thèmes de Trump aux États‑Unis et alimente un langage commun des droites du continent, de Buenos Aires à Santiago, que Petro lit comme un « fascisme qui avance ».

Isolement colombien ?

Au‑delà des proclamations, la nouvelle ligne de fracture latino‑américaine reste toutefois mouvante. La carte du continent est à peu près équilibrée entre gauche et droite. Mais les coalitions sont fragiles, les mandats brefs et les économies dépendantes de cycles externes. La « guerre des cartes » entre Milei et Petro condense cette incertitude. Au sud, un bloc conservateur qui se rêve hégémonique ; au nord, un front progressiste qui se vit assiégé. Dans les interstices, on trouve une myriade de gouvernements pragmatiques, attachés à la stabilité plus qu’à l’alignement idéologique.

En attaquant frontalement Kast comme « nazi », Gustavo Petro cherche à exister au sein de ce théâtre géopolitique, quitte à isoler la Colombie sur le plan diplomatique et à embarrasser même ses alliés. À ses yeux, il y a une radicalisation des droites sud‑américaines avec la contamination croisée avec les dynamiques trumpistes et européennes. Le Chili n’est plus le laboratoire d’une « vague rose » de gauche comme lors des élections de Ricardo Lagos en 2000 et de Michelle Bachelet en 2006, mais d’une reconquête conservatrice qui se joue autant dans les urnes que sur X.