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« La plus grande armée d’Europe » : comment la Bundeswehr allemande tente d’attirer les jeunes

« La plus grande armée d’Europe » : comment la Bundeswehr allemande tente d’attirer les jeunes

Pour devenir une puissance militaire, comme le souhaite son chancelier, l’Allemagne doit recruter massivement. Un objectif ambitieux, difficile à atteindre avec le seul volontariat.

Sur les colonnes Morris de Berlin, un jeune soldat en treillis, sourire aux lèvres, lance un message aux passants : « Je le fais pour moi et pour mes proches. Faire son service militaire, c’est assurer la paix. » Un autre message : « Je le fais pour moi et mes amis » ou encore « pour moi et mon quartier »… mais jamais les mots « Patrie » ou « pays » ne sont évoqués. La vaste campagne d’affichage lancée par le gouvernement donne la mesure de la difficulté que rencontre l’armée allemande, la Bundeswehr, à recruter des jeunes.

Depuis le 1er janvier, tous les Allemands et les Allemandes âgés de 18 ans reçoivent une lettre de celle-ci. Ils sont invités à répondre en ligne à un questionnaire détaillé : état physique, niveau de formation, nombre de langues parlées, détention du permis de conduire… et surtout, la question la plus cruciale : « Seriez-vous disposé à vous engager comme soldat ou soldate sur la base du volontariat ? » Les garçons doivent obligatoirement remplir le formulaire dans un délai d’un mois. Pour les filles, c’est facultatif. Ceux qui se disent prêts à s’engager seront invités à subir un test d’aptitude physique et psychologique dès que suffisamment de centres d’accueil seront mis en place.

Pour ces jeunes qui, comme leurs parents, n’ont jamais connu que la paix, l’éventualité d’une guerre était jusqu’à ce jour un scénario de science-fiction. Mais l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022 et le grand discours de la « Zeitenwende », le changement d’époque, prononcé quelques jours plus tard par le chancelier Scholz devant le parlement, ont changé la donne. Olaf Scholz débloquait une enveloppe de 100 milliards d’euros pour moderniser une armée sous-équipée et pauvre en effectifs, tandis que son successeur Friedrich Merz se vante de vouloir faire de la Bundeswehr la plus forte et la « plus grande armée d’Europe ».

Mais pour cela, il va falloir un grand nombre de nouvelles recrues, car la Bundeswehr souffre d’un manque chronique de personnel. D’où l’appel déposé dans la boîte aux lettres des jeunes qui viennent d’atteindre leur majorité.

Suis-je prêt à mourir pour la Patrie ?

Jusqu’à présent, le ministère de la Défense a envoyé quelque 80 000 lettres, à raison de 12 500 par semaine. Cette année, 650 000 jeunes devront se poser une question qui, si on va jusqu’au bout du raisonnement, revient à se demander en réalité : suis-je prêt à mourir pour la patrie ? Dans les cours de récréation, les collèges professionnels et les familles, les discussions vont bon train. Des manifestations contre cette nouvelle conscription facultative ont lieu dans toute l’Allemagne. Des jeunes furieux défilent dans les rues, accusant les boomers « qui se la sont coulée douce pendant des décennies de paix et de prospérité de laisser les jeunes faire le sale boulot ».

« Faites votre guerre sans nous ! », « La négociation, pas la guerre ! » disent les banderoles à l’intention des politiques, dont la cote de popularité est en chute libre. Jamais un chancelier n’a été aussi mal-aimé que Friedrich Merz. Et ces milliards investis dans le budget de la défense manquent maintenant dans les écoles et les universités, les services et les logements sociaux, la culture, protestent les jeunes.

L’Allemagne s’est fixé un but ambitieux : d’ici 2035, la Bundeswehr devra compter 250 000 soldats et soldates (contre 186 000 actuellement), plus 200 000 réservistes. Une gageure dans un pays où le service militaire obligatoire a été supprimé dans l’euphorie de la fin de la guerre froide en 2011. Autre problème préoccupant : à ce manque chronique de personnel s’ajoute le fait que 25 % des nouvelles recrues renoncent rapidement à leur engagement et quittent la Bundeswehr.

Réintroduire la conscription obligatoire ?

En ce début d’année, l’inquiétude croît : sera-t-il possible de recruter sur la seule base du volontariat, comme s’y est engagé le populaire ministre de la Défense Boris Pistorius ? Ou devra-t-on se résoudre à réintroduire une forme de service obligatoire ? Il a même été envisagé un moment de procéder à un tirage au sort. Un système aléatoire ressemblant à une injuste loterie, qui a suscité une levée de boucliers parmi les jeunes. Pour le moment, la plupart des experts sont pessimistes : trouver tant de soldats supplémentaires d’ici le milieu des années 2030 ne semble pas un objectif réaliste.

Le rapport annuel que Henning Otte, commissaire aux forces armées du Bundestag, a présenté le 3 mars à la presse est en effet préoccupant. La situation n’a pas évolué par rapport aux années précédentes. Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, la Bundeswehr manque toujours de tout : effectifs et armements. Et ce malgré la réforme de la Constitution décidée l’an dernier, qui permet à l’Allemagne de recourir de façon illimitée à la dette pour financer la remise à flot de son armée. Henning Otte plaide en faveur du retour à la conscription obligatoire, seul moyen selon lui, dans cette Allemagne à forte tradition pacifiste et à démographie défaillante, d’arriver à ses objectifs.