REPORTAGE. Le dirigeant déchu du Venezuela doit comparaître ce lundi devant un juge à Manhattan. Alors que militants pacifistes et partisans politiques locaux se mobilisent pour demander sa libération, sa présence gêne le maire Zohran Mamdani.
«Pas de sang pour du pétrole », « Pas touche à la terre vénézuélienne ». Sur un bout de trottoir délimité par des barrières de la police new-yorkaise, une cinquantaine de manifestants tournent en rond en scandant des slogans anti-guerre, dimanche 4 janvier.
À une centaine de mètres derrière eux, non loin d’une grosse éolienne, se dressent deux bâtiments impersonnels aux allures de cubes géants : il s’agit du Metropolitan Detention Center (MDC), la prison fédérale où Nicolas Maduro et sa femme, Cilia Flores, sont arrivés samedi après avoir été capturés, le matin même, par l’armée américaine au cours d’une intervention militaire stupéfiante au Venezuela.
Ils doivent comparaître ce lundi 5 janvier devant un juge, à Manhattan, où le gouvernement américain les poursuit, entre autres, pour narcoterrorisme, aux côtés d’autres individus.
« Qu’on ne vienne pas nous dire que Maduro est un dictateur quand le président des États-Unis bafoue la démocratie et le droit international en déclarant la guerre contre un pays sans même consulter le Congrès, souffle Gisela Cruz, une militante pacifiste rencontrée devant le MDC. Je pensais que nous étions le pays des contre-pouvoirs. Mais il faut croire que non. Notre gouvernement échappe à tout contrôle. »
« L’enfer sur terre »
Le nom de Nicolas Maduro vient s’ajouter à la longue liste de « personnalités » passées par cette prison située dans un recoin portuaire et industriel de Brooklyn : l’ex-compagne de Jeffrey Epstein, Ghislaine Maxwell, les rappeurs Sean « Diddy » Combs et R Kelly, l’entrepreneur du bitcoin Sam Bankman Fried… Sans oublier Luigi Mangione, jugé pour le meurtre d’un assureur à Manhattan. Il y est actuellement, comme le suggèrent les autocollants « Free Luigi » apposés sur les lampadaires du coin.
La présence de ces « VIP » dans cette forteresse avec vue sur la statue de la Liberté masque cependant une facette bien moins glamour. Décrite pêle-mêle comme « l’enfer sur terre » , « barbare », « inhumaine », elle est régulièrement épinglée pour ses conditions de détention déplorables : violences, manque de soins, nourriture infestée d’asticots, douches dysfonctionnelles…
Deux détenus y ont trouvé la mort l’an dernier. « Au fil des ans, le MDC est devenu synonyme de négligence et de maltraitance flagrantes à l’égard des personnes incarcérées », a déclaré la Legal Aid Society, ONG qui fournit des services juridiques aux indigents, dans un communiqué de presse publié en juin pour s’opposer à l’envoi de migrants arrêtés par la police de l’immigration ICE (Immigration and Customs Enforcement) dans le cadre de la politique d’expulsions massives de sans-papiers initiée par Donald Trump.
Cependant, d’après le Bureau des prisons, l’agence fédérale chargée du système carcéral, les conditions se seraient améliorées récemment grâce à l’embauche de nouveau personnel.
« Il dérange le pouvoir »
Depuis l’arrivée de Maduro, tard samedi, les portes de la prison voient défiler partisans et opposants équipés de drapeaux vénézuéliens et de banderoles en tout genre.
Dimanche, alors que les manifestants donnaient de la voix contre le « coup d’État » trumpien et demandaient la libération du dirigeant « kidnappé », quelques anti-Maduro ont rappliqué pour faire part de leur joie aux journalistes présents sur place.
Armando Pacheco fait partie des admirateurs du dictateur. « C’est quelqu’un de très bien. Simple chauffeur de bus, il est devenu leader d’un syndicat et successeur de Chavez. Il dérange le pouvoir. Je suis dégoûté par ce qui lui arrive », déclare ce professeur qui dit l’avoir rencontré dans le Bronx avec Hugo Chavez.
Implanter la révolution bolivarienne
La remarque n’est pas anodine. Décédé en 2013, ce dernier fut à l’origine de Petro-Bronx, une initiative visant à injecter les dollars de la manne pétrolière vénézuélienne dans le quartier défavorisé du Sud-Bronx, identifié comme le terreau idéal pour implanter la révolution bolivarienne.
Tous les mois, une trentaine d’associations locales se retrouvaient pour se partager les fonds provenant de Citgo, le géant pétrolier de Houston, filiale de la compagnie d’État vénézuélienne PDVSA, en vue de financer des projets de développement.
Entre 2007 et 2011, quatre millions de dollars ont ainsi été donnés au Sud-Bronx. Ils ont servi à lancer une coopérative alimentaire, des centres de recyclage et des programmes éducatifs pour les immigrés et les séniors.
Bien que le nombre de réfugiés vénézuéliens ait augmenté ces dernières années faute d’opportunités économiques, les partisans du régime chaviste restent importants au sein de la petite communauté de 20 000 membres à New York.
Un « acte de guerre »
En plus d’électriser ces derniers, l’arrivée de Nicolas Maduro en ville représente un casse-tête pour le nouveau maire, Zohran Mamdani, au moment où il déroule ses premières mesures.
Cette venue surprise pourrait peser sur les ressources de la police et elle a déjà créé un différend entre lui et Donald Trump deux petits jours après son entrée en fonction.
Samedi, il a indiqué avoir fait part de son opposition à la capture du dirigeant lors d’un « bref » appel avec le locataire de la Maison-Blanche. Il a aussi qualifié l’intervention militaire américaine d’« acte de guerre et de violation de la loi fédérale et internationale » sur X.
« Politiques socialistes oppressives et désastreuses »
Toujours prompts à assimiler le progressiste à un dangereux gauchiste, les élus républicains locaux ont sauté sur l’occasion. « Avant de prendre la défense d’un narcoterroriste meurtrier, vous êtes-vous déjà demandé pourquoi 8 millions de personnes – soit presque l’équivalent de la population de New York – ont fui le régime marxiste de Maduro ? » lui a rétorqué la députée Nicole Malliotakis, représentante de Staten Island, le seul arrondissement new-yorkais qui a voté à majorité pour Trump. « Peut-être devriez-vous interroger des Vénézuéliens vivant à New York avant d’importer ici ses politiques socialistes oppressives et désastreuses… »
Il n’empêche que Donald Trump a peut-être tendu une belle perche aux démocrates, en quête de solutions pour renouer avec l’électorat populaire avant les élections de mi-mandat de novembre.
« Les travailleurs américains rament économiquement. Ils voient aujourd’hui leurs dollars de contribuables dépensés pour bombarder des innocents et kidnapper un dirigeant étranger. Cela les marque », affirme Karla Reyes, une enseignante rencontrée devant la prison MDC. « Ce sont les plus pauvres qui vont payer le prix d’une éventuelle guerre. »

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