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Laurence Debray : « Le Venezuela, mon paradis perdu »

Laurence Debray : « Le Venezuela, mon paradis perdu »

De mère vénézuélienne et de père français, elle a interviewé Chavez et Guaido et filmé ce pays où elle a grandi et où elle ne pouvait plus aller. Pour « Le Point », Laurence Debray* livre son regard sur les derniers événements qui ont mis Caracas au centre du monde.

Une dizaine d’hélicoptères militaires survolent très bas Caracas en pleine nuit. On dirait un énième film d’action américain. Des bombardements ciblés ont réveillé la capitale. Les réseaux sociaux propagent ces images en boucle. J’ai vu, sidérée, quasi en direct, la capture de Maduro et de sa femme. Comme la diaspora de plus de 8 millions de Vénézuéliens émigrés, soit environ le tiers de la population, dont la plupart a dû tout quitter pour survivre. Pour des raisons politiques ou économiques. Le plus important mouvement migratoire non provoqué par un conflit armé. Je suis à moitié vénézuélienne par ma mère [Laurence Debray est la fille de Régis Debray et de l’historienne Elizabeth Burgos, NDLR] ; j’y ai laissé une famille, des souvenirs d’enfance, des expériences politiques. Depuis ma première interview de Hugo Chavez, en 1998, alors qu’il était un jeune colonel putschiste en campagne électorale, mon implication dans le quotidien traitant de l’actualité des bidonvilles, mon dialogue incessant avec les membres de l’opposition, au point de me retrouver dans le coffre de la voiture de Juan Guaido pour l’interviewer en lieu sûr, et mon dernier long entretien il y a un an avec Maria Corina Machado, alors en clandestinité. Depuis 2019, lorsque j’ai suivi les manifestations pour la démocratie qui ont paralysé le pays et réalisé un documentaire (1), on m’a fait comprendre que je n’y étais plus la bienvenue. Depuis lors, le Venezuela est devenu mon paradis perdu.

Usure psychologique

Comme pour la plupart des Vénézuéliens qui ont refait leur vie à l’étranger. Ils permettent à ceux restés à l’intérieur de subsister en envoyant des remesas, des devises, pour acheter de la nourriture et des médicaments. Le régime bénéficie de cette émigration pour survivre. De là à l’encourager, il n’y a qu’un pas… Avec l’inflation, qui bat des records, seule la nouvelle élite bolivarienne s’en sort. Pour les autres, c’est une question de débrouille et de solidarité. Depuis des semaines, on s’était habitué à la menaçante présence américaine dans la baie des Caraïbes. Des rumeurs circulaient, Maduro continuait à danser la salsa, les fêtes de fin d’année nous occupaient. Depuis plus d’une décennie, nous vivons de faux espoirs et de vaines espérances. Une véritable usure psychologique. Une partie de la communauté internationale s’est vite lassée de dénoncer les crimes contre l’humanité et les atteintes à la démocratie. Après tout, le Venezuela n’a pas la bombe nucléaire et d’autres urgences avaient pris le dessus. Et le régime avait les moyens d’acheter la complaisance de certains dirigeants occidentaux, séduits par la prodigalité chaviste.

Le régime bolivarien a réussi à tout nous enlever, sauf la dignité. On s’est drapé d’une supériorité morale : nous avons joué la carte du pacifisme, des manifestations massives, des preuves démontrant la victoire électorale de Maria Corina Machado, des cas de torture, même sur des mineurs, des milliers d’arrestations arbitraires et de disparitions sommaires. Le droit est de notre côté. Mais, face à une dictature jusqu’au-boutiste, à des forces armées corrompues, aux gangs et aux mafias, à l’invasion sourde de Cubains, Iraniens, Chinois et Russes, nous étions réduits à être des indignés inoffensifs, des victimes sacrificielles. Alors, quand, ce 3 janvier 2026, l’Histoire s’est remise en marche, en à peine deux heures, la durée effective de l’opération commando américaine, nous avons été saisis par la stupeur. J’ai attendu de voir Maduro menotté pour imaginer qu’il y avait peut-être des raisons d’envisager un retour au pays. Au-delà de considérations déontologiques d’ingérence et de droit international bafoué. Entre les élucubrations d’ordre personnel et familial et les constats géopolitiques, comme dirait Camus, « entre la justice et ma mère, je choisis ma mère ». Le fameux dilemme entre la légalité et la moralité.

Un symbole est tombé sans faire vaciller le système qui fonctionne comme un cartel avec ses loyautés et ses complicités.

« Narco-État »

Trump a tenu sa conférence de presse et a prouvé au monde qu’il avait un plan et qu’il pouvait même lire des notes. Évidemment, les intérêts économiques priment, le Venezuela a les plus grandes réserves de pétrole du monde, des mines d’or et d’autres métaux stratégiques. À la surprise de beaucoup de naïfs, les États-Unis ne sont pas une ONG. Des milliers d’émigrés vénézuéliens se sont réunis partout dans le monde pour célébrer leur joie et le retour de la liberté. Quelle liberté ? Comme d’habitude, le « réalisme magique » a pris le pas sur la réalité crue. Depuis que Hugo Chavez m’a fait déjeuner avec Simon Bolivar, à qui il avait mis le couvert surplombé par son portrait, je reste persuadée que le surnaturel fait partie de notre imaginaire collectif. Aujourd’hui, nous voudrions, par un coup de baguette magique, le retour d’un État démocratique. Rome ne s’est pas faite en un jour. Maduro n’est plus aux manettes mais le régime reste en place. Un symbole est tombé sans faire vaciller le système, qui fonctionne comme un cartel, avec ses loyautés et ses complicités. Dans la patrie de la telenovela, où l’État est au service de tous les trafics au point de devenir un « Narco-État », la transition s’annonce compliquée. Le plus dur reste à venir. Une démocratie ne se décrète pas, elle se construit.

Les Américains n’ont jamais brillé dans leur gestion des « post-opérations ». Ils préfèrent les grands coups, athlétiques et techniques, aux longs et tortueux processus de reconstruction. Ils tiennent à l’écart la seule personne à avoir une légitimité démocratique dans le pays, Maria Corina Machado, Prix Nobel de la paix cette année. Est-ce pour l’épargner provisoirement ? Pour garantir une certaine stabilité afin de négocier une transition ? La seule urgence est d’ouvrir les centres de torture et de libérer les prisonniers politiques. Il faudra une génération pour recomposer un pays de citoyens, et non de survivants et de trafiquants.

*Écrivaine et historienne, Laurence Debray a collaboré à l’écriture des Mémoires de Juan Carlos Ier d’Espagne. Réconciliation (Stock, 512 p., 26,90 €).

(1) Venezuela, l’ombre de Chavez, Arte, 2019.