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« Le compte n’y est pas » : Meloni et Macron s’entendent pour différer la signature de l’accord sur le Mercosur

« Le compte n’y est pas » : Meloni et Macron s’entendent pour différer la signature de l’accord sur le Mercosur

Ursula von der Leyen voulait signer l’accord avec le Mercosur, samedi, au Brésil. Mais la minorité de blocage construite par Macron et Meloni empêcherait Bruxelles d’autoriser la signature.

Le Coreper (Comité des représentants permanents) de ce vendredi devrait acter l’enterrement – au moins provisoire – de l’accord commercial UE-Mercosur. Malgré l’offensive allemande, une solide minorité de blocage empêcherait Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, de s’envoler, vendredi soir, pour le Brésil où se tient, samedi, le sommet du Mercosur présidé par le président brésilien, Lula.

La partie s’est jouée jeudi matin, en marge du Conseil européen. Discrète, presque secrète. Ursula von der Leyen et Friedrich Merz, le chancelier allemand, ont convoqué Giorgia Meloni pour une trilatérale de la dernière chance. L’objectif : retourner l’Italie sur le Mercosur. Le prix : des concessions substantielles sur la politique agricole commune (PAC). « Ils ont essayé d’acheter l’Italie avec des choses sur la PAC. Mais ça ne marche pas », confie un diplomate européen. La présidente du Conseil italien n’aurait pas bougé d’un iota.

Meloni sous la pression de Merz et von der Leyen

Cette tentative désespérée témoigne de la panique qui s’emparerait des partisans de l’accord. Car sans l’Italie, la minorité de blocage construite par Emmanuel Macron deviendrait inexpugnable : France, Italie, Pologne, Irlande, Hongrie… Largement de quoi dépasser le seuil des 35 % de la population européenne nécessaire pour bloquer une décision à la majorité qualifiée.

Les protagonistes ont joué leur partition devant les caméras en arrivant au Conseil européen, jeudi matin. Le chancelier Merz, visiblement agacé, force le trait : « Nous négocions depuis 25 ans. Si l’Union européenne veut rester crédible en politique commerciale, nous devons décider maintenant. » L’Allemand martèle qu’Ursula von der Leyen et Antonio Costa, président du Conseil européen, doivent « voyager demain [vendredi] en Amérique du Sud et signer cet accord ». Ursula von der Leyen abonde dans ce sens : « Il est vital que l’UE diversifie ses partenariats commerciaux. Le Mercosur joue un rôle central. Un marché de 700 millions de consommateurs. »

« Je n’aime pas qu’on balade les gens »

Face à eux, Emmanuel Macron débarque avec aplomb. Interrogé sur l’existence d’une minorité de blocage, il botte en touche : « On le constatera. » Mais sa position reste inflexible : « Le compte n’y est pas. » Le président français dresse méthodiquement la liste de ses griefs. Les clauses de sauvegarde ? « Des avancées, mais elles ne sont pas finalisées, pas encore votées. » Les clauses miroirs, cette fameuse réciprocité qui obligerait les importations sud-américaines à respecter les normes européennes sur les pesticides ? « Le comité se réunit en janvier, j’attends janvier. » Les contrôles aux frontières ? « On me dit qu’ils vont commencer en janvier, j’attends janvier. »

Pour le président français, pas question de signer de « chèque en blanc ». « Je n’aime pas qu’on balade les gens. Donc, je ne vais pas balader nos agriculteurs, reprend-il. Si aujourd’hui il y a une volonté de passage en force, alors qu’on n’a pas de visibilité sur tout ça, je vous le dis très clairement, la France s’opposera. »

Les clauses miroirs au cœur du blocage

En réalité, nul besoin d’opposition frontale. La coalition est déjà là, structurée. Elle a demandé des mois de travail diplomatique. Les anti-Mercosur sont suffisamment nombreux. Il y a d’abord les Polonais, très à l’écoute de leurs propres agriculteurs après les conflits avec les Ukrainiens. Les Irlandais ensuite, sensibles aux questions de normes alimentaires. Et surtout, Giorgia Meloni, qui refuse depuis des mois de sacrifier l’agriculture italienne – et sa crédibilité politique – sur l’autel du libre-échange.

Ce qui ne dépend nullement d’un amendement à l’accord avec le Mercosur puisqu’il s’agit pour l’UE de prendre des dispositions concrètes pour faire appliquer ses propres normes aux douanes. « Quand on a interdit des substances à nos agriculteurs, quand on leur a dit : “Il ne faut plus utiliser tel pesticide”, quand on leur a dit : “Il ne faut plus utiliser telle molécule pour produire”, parce qu’il y va de la sécurité alimentaire de nos compatriotes, ils ont fait cet effort. Ça leur a souvent coûté de l’argent, ça a rendu leur vie plus dure, énumère le président français. Et aujourd’hui, on voudrait ouvrir notre marché à des gens qui ne respectent pas ces mêmes règles. C’est absurde, personne ne peut comprendre ça. »

L’Italie et la France attendent des contrôles concrets

Ces « clauses miroirs » relèvent d’une décision européenne autonome : l’Union n’a besoin de l’accord de personne pour appliquer ses propres normes aux importations. Mais encore faut-il que Bruxelles s’engage concrètement. « La Commission a commencé à faire des propositions. On doit aller plus loin », insiste Macron. Des comités techniques sont censés se réunir en janvier pour définir les modalités. Mais rien n’est acté, rien n’est opérationnel. « Moi, je suis très précis, poursuit le président français. On nous dit il faut signer maintenant ? Non. » Pour Paris – et pour Rome –, impossible de parapher un accord commercial sans avoir d’abord verrouillé le dispositif de contrôle aux frontières.

Cette exigence technique masque un calcul politique implacable : en réclamant des actes concrets avant la signature, Macron inverse le calendrier voulu par von der Leyen. La présidente de la Commission espérait signer d’abord, puis mettre en place progressivement les garde-fous. Le président français, lui, veut voir les contrôles effectifs, les clauses miroirs appliquées, avant d’apposer sa signature. Une question de séquence qui change tout.

Timing serré pour les diplomates

Le timing joue contre Ursula von der Leyen et le chancelier Merz. Mercredi soir à 21 h 10, le trilogue Commission-Conseil-Parlement a, certes, trouvé un accord sur la clause de sauvegarde agricole. Des seuils renforcés (des oscillations de 8 % sur trois ans), des procédures accélérées (quatre mois d’enquête, 21 jours en urgence), une liste élargie de produits sensibles incluant les agrumes. Mais cet accord doit encore être formellement adopté. Et, surtout, il ne règle pas les deux autres points français : clauses miroirs et contrôles effectifs.

Le Coreper – cette instance des ambassadeurs permanents qui prépare les décisions du Conseil – devait se réunir vendredi 19 décembre. Théoriquement, il devrait autoriser la signature par von der Leyen prévue samedi au Brésil, où se tient le sommet du Mercosur. Mais sans majorité qualifiée, impossible de donner ce mandat.

Le point Mercosur serait donc soit retiré de l’ordre du jour, soit le Coreper purement et simplement annulé si, par ailleurs, les Vingt-Sept n’ont pas réussi à s’entendre sur le financement de l’Ukraine via les actifs russes gelés – l’autre dossier brûlant de ce Conseil européen.

Les menaces de Lula, du bluff ?

Pour von der Leyen et Merz, l’humiliation serait double. Vingt-cinq ans de négociations pour rien. Un camouflet infligé au Brésil de Lula, qui préside actuellement le Mercosur. Le président brésilien a d’ailleurs adressé une forme d’ultimatum. « Si nous ne le faisons pas maintenant, le Brésil ne conclura plus aucun accord pendant ma présidence, a-t-il déclaré, mercredi. Nous avons cédé sur tout ce que la diplomatie pouvait raisonnablement concéder. » Du bluff ?

De tous les pays agricoles de l’UE, seule l’Espagne soutient l’accord. Le Brésil aura-t-il la patience d’attendre janvier ? Ou bien cet ultime rebondissement va-t-il finir par tuer définitivement l’accord avec le Mercosur ? Si tel est le cas : Ursula von der Leyen aura joué contre la France et perdu la partie lorsqu’elle a défié Emmanuel Macron en décembre 2024, en paraphant l’accord sans l’aval de celui-ci.