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Le crépuscule de l’ayatollah Khamenei

Le crépuscule de l’ayatollah Khamenei

Honni par les manifestants, le guide suprême iranien pourra-t-il survivre à ce soulèvement historique ?

Cette fois, il n’est pas resté caché. Invisible lors de la « guerre des douze jours » pour échapper aux bombardements israéliens, le guide suprême iranien est apparu publiquement moins d’une semaine après le début du mouvement de contestation, afin de tenter de mettre fin à la révolte qui secoue sa République islamique. L’ayatollah Khamenei a condamné les « émeutiers », autrement dit les manifestants, qu’il a appelé à « remettre à leur place ». Dans la bouche du commandant en chef des forces armées iraniennes, qui dirige d’une main de fer le pays depuis près de quatre décennies, cet ordre équivaut à un permis de tuer. Et les forces de sécurité se sont exécutées.

À huis clos, après la coupure de l’ensemble du réseau Internet le 8 janvier, au moins 2 000 manifestants ont été tués en deux semaines, selon une source gouvernementale iranienne citée par Reuters.

« La situation est épouvantable, le nombre de morts se compte par centaines. »

Un médecin iranien

« La situation est épouvantable, le nombre de morts se compte par centaines, confie au Point un médecin iranien, contacté via Starlink. Il ne s’agit plus de tirs de chevrotine ou de snipers isolés mais de mitrailleuses déchargées sur les manifestants. » À Téhéran, des vidéos montrent des dizaines de cadavres entreposés dans des hangars appartenant au centre de médecine légale de Kahrizak, afin que les familles viennent les identifier. Des scènes similaires ont été rapportées à Machhad (nord-est), Rasht (nord) ou encore Ispahan (centre).

Le guide suprême sans solution pour éteindre la flamme de la contestation

En dépit du bain de sang, les manifestations se poursuivent envers et contre tout. « Nous n’avons plus rien à perdre, confie Taraneh*, une frondeuse à Téhéran. Pour nous, la vie est déjà un cauchemar. Elle ne peut l’être davantage. » Hostile à la moindre ouverture politique, et dans l’incapacité de répondre aux besoins économiques de la population, en raison notamment des sanctions occidentales, le guide suprême est sans solution pour éteindre la flamme de la contestation, et demeure désormais directement pris pour cible : « Mort à Khamenei ! », entend-on aux quatre coins du pays.

« Le but du guide est de briser le cycle des protestations qui s’enchaîne, confie une source diplomatique occidentale. Ali Khamenei est obsédé par l’expérience de Gorbatchev, dont l’ouverture avait conduit à l’effondrement de l’URSS. Il veut à tout prix éviter ce scénario. » Le choix du tout répressif comme seule réponse n’est pas une surprise. Cela fait maintenant dix-sept ans que l’ayatollah Khamenei ne répond que par la force au moindre rassemblement de protestation de sa population, qu’il soit politique ( le « mouvement vert » de 2009 et Femme, vie, liberté en 2022) ou économique (les révoltes sociales de 2017 et 2019). « Depuis près de quarante ans, le guide suprême mène une guerre d’usure pour se maintenir au pouvoir, alors qu’il est contesté, tant à l’intérieur du pays que sur le plan régional, souligne Ahmad Salamatian, ancien ministre des Affaires étrangères iranien. La capacité de résilience du régime et la cohésion de ses forces de sécurité restent très importantes, de sorte que la République islamique ne risque pas de tomber du jour au lendemain, sauf en cas d’envoi de troupes étrangères au sol. »

À Téhéran, la « guerre des douze jours », si elle a décapité l’état-major iranien et retardé le programme nucléaire, est perçue comme la preuve que les États-Unis et Israël ne sont pas en mesure de renverser le régime iranien par les airs. Et donc que la République islamique a les coudées franches pour réprimer tout azimut à l’intérieur de l’Iran. Mais un nouvel acteur pourrait bouleverser ce sombre tableau. Pour la première fois en quarante-sept ans, un président américain – Donald Trump – se dit prêt à frapper le régime, non plus en raison de ses activités atomiques, mais en réponse à la répression des manifestants.

Un plan B visant à fuir le pays pour Moscou

Tous les regards sont aujourd’hui fixés sur l’ayatollah Khamenei, dont les manifestants réclament la tête, et que Donald Trump s’est vanté d’avoir épargné l’an dernier alors qu’Israël l’avait dans le viseur et voulait l’abattre. À en croire le Times de Londres, qui cite le renseignement britannique, le guide suprême aurait ainsi préparé un plan B visant à fuir le pays pour Moscou, si la situation venait à dégénérer, même si cette fuite laisse les experts extrêmement sceptiques.

Mais le départ, ou la mort, du guide ne signifierait pas pour autant la fin du régime. En cas de décès, c’est officiellement à l’Assemblée des experts, un organe élu de 88 religieux, de nommer son successeur. Dans les faits, ce choix incombe à l’ayatollah Khamenei en personne. Si sa préférence se porte sur son propre fils, Mojtaba Khamenei, déjà très influent au sein du régime, d’autres noms se détachent, comme celui de l’ancien président Hassan Rohani. Certaines sources évoquent même la possibilité d’un conseil collectif de plusieurs clercs.

Le puissant corps des gardiens de la révolution

« Au-delà de la personne du Guide, il existe en Iran une direction collective, formée du président, Massoud Pezeshkian ; du chef du parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf ; du chef du pouvoir judiciaire, Gholamhossein Mohseni Ejei ; d’un représentant des gardiens de la révolution et d’un responsable de l’armée, pointe Ali Alfoneh, spécialiste des forces armées iraniennes au sein de l’Arab Gulf States Institute à Washington. À l’image de ce qui s’est passé au Venezuela, ces cinq dirigeants pourraient consentir à lâcher Khamenei pour rester en place, et normaliser leurs relations avec Donald Trump. Comme à Caracas, il y aurait un changement de direction mais pas de régime. »

Autre acteur clé en Iran, le puissant corps des gardiens de la révolution. Armée idéologique de la République islamique, à la tête d’au moins 60 % de l’économie iranienne, les pasdarans conservent l’apanage de l’arsenal de guerre du pays. Parfois décrite comme un « État dans l’État » iranien, cette force de 190 000 hommes est considérée comme la garde prétorienne du régime et restera incontournable pour l’avenir, malgré son rôle dans la répression. Pour l’heure, aucune défection n’a été enregistrée dans ses rangs.

« L’ère post-Khamenei en Iran a en réalité commencé. Il est au crépuscule de sa vie et se trouve désormais condamné, y compris par une partie importante de l’appareil du régime », affirme Arash Azizi, maître de conférences à l’université de Yale, aux États‑Unis. « Beaucoup le perçoivent davantage comme un fardeau que comme un atout. Le soulèvement ne débouchera peut-être pas sur sa chute directe, mais il est déjà marginalisé, et il est même possible qu’une action interne, proche d’un coup de force, l’écarte avant qu’il ne meure de mort naturelle. »

Avant de se décider sur l’opportunité de frapper l’Iran, Donald Trump a annoncé qu’il discutait actuellement avec des responsables iraniens, prêts à négocier avec lui.