REPORTAGE. La Turquie est sous tension depuis la guerre au Moyen-Orient. Ciblé par Téhéran, l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan illustre la duplicité du président turc vis-à-vis des États-Unis, d’Israël et de l’Iran.
Une déflagration retentit au petit matin dans le ciel turc, réveillant en sursaut les habitants de Ceyhan. Fort heureusement, il ne s’agit que du tonnerre, annonciateur d’un déluge de pluie venu s’abattre sur cette localité du sud de l’Anatolie. Depuis l’éclatement de la guerre au Moyen-Orient, les nerfs sont à vif dans cette ville de 150 000 âmes. « On a peur car le conflit est proche », s’émeut Selim, étudiant en relations internationales de 23 ans.
À trois reprises depuis le 28 février, la Turquie a été visée par des tirs de missiles balistiques iraniens. À la différence des pays du Golfe, quotidiennement frappés, les projectiles ennemis ont chaque fois été interceptés par les défenses antiaériennes de l’Otan, dont la Turquie est un membre essentiel dans la défense de son flanc sud, face à la Russie et l’Iran. Mais à l’heure où le conflit se régionalise et que les frappes n’épargnent plus les infrastructures énergétiques, tous les regards se tournent vers le terminal pétrolier de Ceyhan, centre névralgique du transport d’hydrocarbures du pays. C’est dans ce port industriel que s’achève l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC), d’où provient l’essentiel de l’or noir en provenance d’Azerbaïdjan.
Une plateforme stratégique pour l’Europe et l’international
Inauguré en 2006, le BTC achemine les hydrocarbures du bassin de la mer Caspienne (6 % des réserves mondiales) vers la mer Méditerranée, avant d’être transportés par bateau vers les pays clients. Quelque 523 000 barils de pétrole transitent chaque jour, direction Israël ou l’Europe.
« L’oléoduc a placé la Turquie sur la carte comme un important pays de transit du pétrole, avec des bénéfices aussi bien sur le plan géopolitique qu’économique », analyse Michaël Tanchum, chercheur en géopolitique de l’énergie à l’Austrian Institute for European and Security Policy (AIES). « Cela a permis à la Turquie d’importer du pétrole pour sa consommation personnelle, mais aussi de devenir – via son port de Ceyhan – une plateforme pour l’Europe et les marchés internationaux, en touchant à chaque fois des frais de transit », ajoute Bayram Balci, chercheur au Ceri-Sciences Po et ancien directeur de l’Institut français d’études anatoliennes.
Les Turcs sur le pied de guerre
Invisible au niveau de la mer, cette gigantesque infrastructure énergétique se découvre peu à peu en remontant dans les terres, laissant apercevoir quelques-uns de ses réservoirs géants ainsi que la file de tankers amarrés au port. Elle se retrouve aujourd’hui malgré elle dans le viseur de la République islamique d’Iran.
Il y a à peine deux semaines, la partie nord de l’oléoduc BTC, située en Azerbaïdjan, a été visée par une attaque de drone iranien que Bakou affirme avoir déjouée. Car si la majeure partie du pipeline est enterrée, ses terminaux et stations de pompage demeurent exposés aux frappes aériennes.
À Ceyhan, l’incident a été perçu comme un avertissement sans frais. « Nous craignons, aujourd’hui, que notre terminal ne devienne une cible, avoue l’étudiant Selim, qui gagne sa vie dans un restaurant de kebabs. Un conflit serait pour nous une terrible expérience, mais si je dois le faire, je suis prêt à rejoindre l’armée. » Les militaires turcs sont sur le pied de guerre, prêts à protéger leur « carrefour énergétique international ».
N’essayez même pas d’entrer, ni d’aller dans les villages civils alentour !
Un agent turc, à l’entrée du terminal de Ceyhan.
La tension monte
Au bout de la plaine de la Çukurova, une vaste étendue verdoyante à la pointe sud de la côte méditerranéenne, apparaissent les lettres géantes BOTAŞ, l’acronyme de l’entreprise publique turque qui exploite le terminal. L’entrée est signalée par un imposant portail gris, tenu par des soldats en faction. « Ceci est une zone militaire, interdite pour tout civil, qu’il soit turc ou étranger », répond sèchement un agent. « Vous comprendrez que les restrictions sur ce site sensible sont encore plus fortes que d’habitude en raison de la situation internationale, poursuit l’homme aux cheveux longs châtains et aux yeux verts, impassible. N’essayez même pas d’entrer, ni d’aller dans les villages civils alentour, leurs habitants appelleraient tout de suite les forces de sécurité. »
L’atmosphère est plus détendue dans la localité voisine de Gölovasi, perdue entre les champs de coton, à une poignée de kilomètres de là. Attablés à la terrasse d’un café, plusieurs retraités palabrent autour d’un tchaï (thé), à l’abri des trombes d’eau qui continuent à se déverser sur la ville. Mais à l’évocation du mot « guerre », les mines se ferment soudain et la parole se fait rare. « Nous ne sommes pas en danger, assure néanmoins Tugçe, jeune femme de 32 ans. La Turquie est un pays fort, qui n’est pas impliqué dans la guerre. Il n’y a donc aucune raison pour que le terminal de Ceyhan soit attaqué. » À la nuit tombée, les flammes qui s’élèvent au-dessus du site énergétique trahissent seulement l’activité nocturne des torchères, ces grandes cheminées chargées de brûler les gaz excédentaires.
Un itinéraire bis essentiel
L’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan est d’autant plus sensible aux yeux de la République islamique d’Iran qu’il va à l’encontre de ses intérêts géopolitiques. Poussé par les États-Unis d’Amérique à la fin des années 1990, le mégaprojet de 4 milliards de dollars, bâti par un consortium de compagnies pétrolières internationales, visait au départ à concurrencer le gaz russe en promouvant les hydrocarbures des ex-républiques soviétiques du Caucase – Azerbaïdjan et Géorgie –, désormais indépendantes. Son tracé évite soigneusement l’Arménie, alors en guerre avec Bakou sur le Haut-Karabakh et liée à la Russie par des accords militaires, ainsi que l’Iran, ennemi de Washington et partenaire de Moscou, malgré ses énormes richesses en gaz et en pétrole. Mais pas la Turquie, pierre angulaire de la stratégie énergétique américaine dans la région. Et alliée de l’Azerbaïdjan, un État turcophone et musulman, comme elle.
« Les échanges énergétiques deviennent un des facteurs de dépendance entre la Turquie et l’Azerbaïdjan, souligne Bayram Balci. Ils viennent s’ajouter aux liens historiques, identitaires et idéologiques très forts entre les deux pays. »
Turquie-Israël, des échanges en sous-main
Or, aux yeux de Téhéran, l’Azerbaïdjan est surtout perçu comme un allié d’Israël, dont il représente un partenaire militaire mais aussi énergétique : outre l’achat de drones à Tsahal, Bakou assure chaque année un tiers des importations israéliennes de pétrole, soit 2,27 millions de tonnes de brut, acheminées par bateau depuis Ceyhan.
Ainsi, l’oléoduc BTC vient-il illustrer le double discours de la Turquie vis-à-vis de l’État hébreu. Grand pourfendeur du gouvernement de Benyamin Netanyahou dont il dénonce le « génocide » à Gaza, le président turc Recep Tayyip Erdogan a annoncé en mai 2024 la fin des échanges commerciaux avec Tel-Aviv. Pourtant, au moins 57 cargaisons de pétrole brut en provenance de Ceyhan auraient été livrées à des ports israéliens jusqu’au mois de décembre 2025, selon un rapport publié en janvier 2026 par une coalition d’organisations propalestiniennes. « Ces transferts de pétrole ont été et continuent d’être effectués dans le plus grand secret, souligne le document. Les navires désactivent leurs signaux de suivi et les données de navigation sont régulièrement manipulées. »
Ce serait de la pure folie de la part de l’Iran que d’attaquer nos infrastructures à Ceyhan.
Un diplomate turc sous couvert d’anonymat
« Ce n’est pas la Turquie qui fournit des hydrocarbures à Israël, mais l’Azerbaïdjan qui produit son pétrole et le vend à qui il souhaite, se défend un diplomate turc sous couvert de l’anonymat. Pour l’Iran, ce serait de la pure folie que d’attaquer nos infrastructures à Ceyhan. Téhéran n’a aucun intérêt à provoquer la Turquie, qui a soigneusement évité, depuis le début de la guerre, d’être impliquée d’un côté ou d’un autre. »
Le démenti iranien
Au titre de l’article 5 de l’Otan, dont l’armée turque représente la deuxième force en nombre derrière les États-Unis, toute attaque contre la Turquie serait considérée comme une attaque contre l’ensemble des pays de l’alliance et devrait entraîner une réponse collective de ses membres. Officiellement, la République islamique dément être l’auteur des trois tirs de missiles qui ont visé la Turquie les 4, 9 et 13 mars et a promis de « mener une enquête approfondie sur cette affaire ».
Pourtant, l’ancien représentant permanent de la Turquie auprès de l’Otan de 2013 à 2018, Mehmet Fatih Ceylan, est formel : « Nous sommes aujourd’hui certains que les missiles venaient d’Iran et visaient la Turquie. Ils ont été détruits par un destroyer américain au service de l’Otan croisant en mer Méditerranée, explique l’ancien diplomate turc, aujourd’hui président du centre de réflexion Ankara Policy Center. On aurait pu penser, au départ, qu’il s’agissait d’un incident dû à la décapitation par Israël et les États-Unis du commandement militaire iranien qui aurait pu entraîner des dysfonctionnements internes. Mais lorsque cela arrive trois fois d’affilée, le schéma est clair et la partie iranienne doit être avertie en conséquence. »
Deux puissances qui se toisent
Tout d’abord soucieux de ménager Téhéran, le président turc a fini par taper du poing sur la table, fustigeant les « actions extrêmement inappropriées et provocatrices » mettant en « péril l’amitié de la Turquie envers l’Iran ».
Rivaux historiques depuis le XVIe siècle et la confrontation entre l’Empire ottoman et la Perse safavide, la Turquie et l’Iran ne se sont pourtant plus affrontés militairement depuis la bataille de Kars, en 1745. « Il s’agit d’une rivalité très ancienne, dont l’antagonisme est dû à leur volonté commune de rayonner hors du monde arabe, et qui s’est notamment exprimée lorsque l’Iran a pris comme religion d’État le chiisme, en 1501, pour faire pièce à l’Empire ottoman sunnite, explique Jean Marcou, professeur émérite à Sciences Po Grenoble-UGA. Si leur frontière n’a pas été modifiée depuis le XVIIe siècle et que les deux pays ont toujours veillé, depuis, à ce que la rivalité ne dérape pas en conflit, la République islamique a toujours suscité une méfiance en Turquie, tant chez les laïques que chez les islamistes sunnites. »
La Turquie ne cherche pas de changement de régime en Iran.
Sinan Ülgen, président du Center for Economics and Foreign Policy Studies.
Erdogan sur un fil
Rattrapé malgré lui par les conséquences de la guerre au Moyen-Orient, Erdogan est tenu à un numéro d’équilibriste. Membre de l’Otan qui assure sa sécurité, le Reïs dénonce le conflit lancé par les États-Unis et Israël, en tant que « violation flagrante du droit international », tout en œuvrant à une résolution diplomatique avec la République islamique d’Iran.
« La Turquie ne cherche pas de changement de régime en Iran car elle estime que ce scénario a en réalité très peu de chances d’aboutir, explique l’ancien diplomate turc Sinan Ülgen, à la tête du Center for Economics and Foreign Policy Studies (Edam), basé à Istanbul. Sur le long terme, la fragilisation de l’État iranien pourrait provoquer pour elle des conséquences très négatives, à savoir une crise migratoire, l’éclosion de mouvements sécessionnistes, y compris kurdes, ainsi qu’un vide sécuritaire qui pourrait entraîner une résurgence de groupes terroristes. »
Personne ne se sent vraiment en sécurité ici, y compris les forces américaines.
Un militaire
Bombes nucléaires tactiques
Pour parer à toute nouvelle attaque contre la Turquie, l’Otan a déployé une troisième batterie antiaérienne Patriot sur la base d’Incirlik, située à une cinquantaine de kilomètres seulement du terminal de Ceyhan, qui vient s’ajouter à celle protégeant déjà le site et au système de défense récemment installé dans la base aérienne de Kürecik, dans l’est de l’Anatolie, équipée d’un système radar d’alerte précoce de l’Otan capable de détecter les tirs de missiles iraniens.
Aux abords de cette emprise militaire turque sous haute sécurité, qui abrite quelque 1 500 soldats américains, la crainte d’être pris pour cible reste vive, qui plus est avec la cinquantaine de bombes nucléaires tactiques américaines qui y sont stockées. « Personne ne se sent vraiment en sécurité ici, y compris les forces américaines, car il s’agit tout de même de l’Iran qui montre aujourd’hui sa force, avoue un soldat rencontré au détour d’une échoppe, qui refuse de décliner son identité par crainte des représailles de sa hiérarchie. Quant à l’armée turque, elle ne fait pas le poids. »
Inaugurée en 1951 aux abords de la ville d’Adana, la base d’Incirlik, qui compte au total 4 800 hommes, a des allures de village fortifié dont on n’aperçoit, derrière les barbelés, que des dortoirs et des aires de jeux pour enfants. À l’extérieur, le village évoque un décor de Far West, avec ses bars aux façades en bois et ses enseignes en anglais, aujourd’hui vides. « À vrai dire, je n’aime pas que les États-Unis vivent ici, sur ma terre, poursuit le militaire. Mais il faut dire qu’ils paient bien », lâche-t-il, dans un dernier sourire amer.
Au Kurdistan irakien, un autre oléoduc stratégique
Entre les sites d’extraction et les raffineries, de longs tuyaux rouillés coupent la campagne avant d’aboucher le pipeline qui relie Kirkouk, en Irak, à la Turquie. À la surface, puits et tuyères de combustion surplombent la plaine jusqu’à l’horizon. Dans le sous-sol, à cheval entre la région autonome du Kurdistan et l’Irak fédéral, s’étendent les nappes de pétrole qui constituent la grande richesse de l’Irak, sixième producteur mondial. Longtemps fermé, ce pipeline a été réactivé le 17 mars après un accord entre les autorités d’Erbil et de Bagdad. Les Kurdes avaient tenté de faire monter les enchères, mais l’intervention d’un médiateur américain les ont convaincues de rouvrir les vannes.
Sur le terrain, l’acheminement reste cependant fragile et tributaire des assauts lancés par les nombreuses milices pro-iraniennes présentes en Irak, réunies au sein des Hachd al-Chaabi, qui prennent directement leurs ordres auprès de Téhéran. Ces miliciens armés se trouvent, pour certains, à quelques kilomètres à peine du territoire contrôlé par les peshmergas (combattants kurdes). Si le gouvernement autonome kurde veut pouvoir écouler son pétrole vers la Turquie, la sécurité des sites de production et de raffinage va devoir être durablement assurée. Boris Mabillard (au Kurdistan irakien)

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