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Le Groenland, une obsession américaine depuis 150 ans

Le Groenland, une obsession américaine depuis 150 ans

Les États-Unis ne cessent de convoiter cette région polaire, zone géostratégique et aujourd’hui enjeu de ressources minières et de terres rares.

Le 9 avril 1941 est entré dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale comme le jour de la grande avancée de la Wehrmacht en Yougoslavie vers la Grèce. Mais, le même jour, plus discrètement, un accord fut signé à Washington qui a marqué un tournant dans les relations entre les États-Unis et le Groenland.

Un an jour pour jour après l’invasion du Danemark par les nazis, l’ambassadeur de ce pays à Washington, Henrik Kauffmann, décide, sans en aviser son gouvernement, d’accorder à l’armée américaine le droit d’établir des bases militaires sur le sol groenlandais, propriété du Danemark depuis 1721. Le lendemain, alors que Kauffmann est déchu de son poste par Copenhague, les Américains débarquent sur des terres qu’ils lorgnent depuis près de soixante-quinze ans.

Pour comprendre les États-Unis, il faut souvent en revenir à sa doctrine de base, la doctrine Monroe (1823), qui dessine un espace d’hégémonie et de sécurité américaines. Faisant partie du continent nord-américain, le Groenland était destiné à être englobé dans cette doctrine.

Il est révélateur que la première offre d’achat américaine envisagée intervienne dans la foulée de l’acquisition de l’Alaska, en 1867, auprès de la Russie. Dans l’esprit des dirigeants de l’époque, le Groenland est considéré comme l’Alaska de l’Atlantique. Washington convoite alors d’autres terres de Copenhague, affaibli par sa défaite contre la Prusse de Bismarck, les Antilles danoises – aujourd’hui les îles Vierges –, près de l’isthme de Panama.

Premières bases militaires

En 1910, après l’achèvement du canal, la deuxième proposition d’acquisition américaine regroupe, du reste, les deux territoires, en échange de deux îles importantes des Philippines, propriétés de Washington. Mais le Danemark décline l’offre et ne cédera ses Antilles qu’en 1916, en pleine guerre, contre l’engagement américain de reconnaître la souveraineté danoise sur l’ensemble du Groenland.

Les États-Unis ne sont alors pas le seul pays à briguer ces terres arctiques, car la Première Guerre mondiale, qui a vu l’essor des forces aériennes, et marqué l’extension de ses opérations, donne à ces terres un nouvel intérêt stratégique : on commence à envisager des bases, notamment chez les militaires américains.

Londres pousse le Canada, membre du Commonwealth, à faire une offre, quant à la Norvège, sous ancienne domination du Danemark (jusqu’en 1814), elle revendique en 1931 la partie est du Groenland au nom de l’ancêtre Erik le Rouge, qui y avait installé les premiers campements vikings au Xe siècle. Mais le Danemark tient bon, consolidé dans ses droits par la Cour permanente de justice internationale en 1933.

Dans les scénarios d’anticipation de l’US Army, le Groenland, en 1940, fait désormais partie du glacis américain. Alors même que les États-Unis sont encore neutres, ils font pression sur l’ambassadeur danois à Washington pour pouvoir contrer les nazis qui veulent aussi installer des stations météorologiques afin de mieux guider leurs flottes de navires et de sous-marins.

Le Groenland se retrouve ainsi au cœur de la guerre climatique de l’Atlantique Nord que l’Amérique, qui envoie des garde-côtes armés, livre jusqu’en 1944 aux Allemands. Des coups de main sont menés pour détruire leurs stations. Ce sont les données météo collectées au Groenland qui permettront de planifier le Débarquement en juin 1944.

Une très importante base aérienne à Thulé

L’après-guerre va être un long malentendu entre les États-Unis et le Danemark, persuadé que la situation militaire était liée à la guerre. Mais maintenant que Washington a pu éprouver tout l’intérêt du Groenland et qu’il est dans la place, pas question d’en repartir alors que se profile un autre ennemi bien situé en bonne position sur les terres arctiques, l’URSS.

Profitant de la faiblesse d’un Danemark ruiné après 1945, le secrétaire d’État Byrnes avance une nouvelle proposition d’achat de 100 millions de dollars (1 milliard actuel) et une promesse de pétrole en Alaska. « Bien que nous devions beaucoup à l’Amérique, je ne pense pas que nous lui devons l’île entière du Groenland », répond Gustav Rasmussen, le ministre des Affaires étrangères danois, qui refuse en 1946 de signer cette vente qui porterait atteinte à l’histoire et à l’identité danoises. Pour autant, les Danois, qui bénéficient du plan Marshall, doivent lâcher du lest face à des États-Unis de plus en plus préoccupés par la lutte contre l’URSS.

Le camp Tuto, creusé à 45 mètres de profondeur à l’est de la base aérienne américaine de Thulé, où étaient menées des études sur la survie en milieu extrême, au Groenland, en 1962. © (Lowell Georgia/« Denver Post » via Getty Images)

Un accord signé en 1951 accorde à Washington et à l’Otan, que Copenhague a rejoint, une plus grande liberté de manœuvre sur les bases groenlandaises. En 1953, les Américains passent à la vitesse supérieure en construisant une très importante base aérienne à Thulé, au nord-ouest du Groenland, l’incluant, à terme, dans l’espace aérien militaire nord-américain. Le gouvernement danois les seconde en chassant près de 200 Inuits qui vivaient là, relogés 150 kilomètres plus au nord. Près de 10 000 militaires américains seront basés à Thulé, avec 1 000 Groenlandais.

Un immense scandale au Danemark

Un nouveau palier est franchi à la fin des années 1950, quand cette base, la plus septentrionale des États-Unis, devient le relais pour la construction, à 240 kilomètres à l’est, d’un site nucléaire d’enfouissement de missiles creusé dans la glace, Camp Century. Le site, à mi-chemin entre Washington et Moscou, doit servir à viser et à se prémunir des attaques russes, à une époque où les missiles américains n’ont pas encore la portée suffisante pour être lancés depuis les États-Unis.

Construction de la base militaire américaine Camp Century, enfouie sous la banquise du Groenland, le 1er janvier 1959. Objectif : dissimuler des missiles nucléaires capables d’atteindre l’Union soviétique. © (US Army/Pictorial Parade/Archive Photos/Getty Images)

Pendant huit ans, Camp Century, conçu pour tester aussi l’usage des armes par froid extrême – l’URSS en fait de même en Sibérie – et la viabilité d’une présence sur la Lune – est alimenté en grand secret par un réacteur nucléaire transportable, contrevenant à la Constitution danoise qui interdit le recours au nucléaire sur son territoire.

La révélation de ce secret, dans les années 1990, déclenchera un immense scandale au Danemark. Le projet, abandonné en 1968, notamment après l’accident d’un avion transportant quatre bombes nucléaires, a cependant permis à un géophysicien danois de pratiquer les premières carottes de glace soumises à analyses. Durant cette période, en 1963, alors que l’équipe technique du Docteur Folamour de Stanley Kubrick filmait des plans aériens au-dessus du Groenland, elle capta par mégarde des images de cette base secrète américaine. Elle fut forcée à atterrir et tous les techniciens furent suspectés d’être des agents soviétiques.

Jusqu’à la fin de la guerre froide, les propositions d’achat du Groenland continuent d’être formulées par des dirigeants américains, comme le vice-président de Richard Nixon, Gerald Ford. En 1982, le conseiller de Reagan, Patrick Buchanan, estime que son acquisition n’est pas un projet fou, il nécessitera seulement de la patience. Des paroles qui prennent tout leur sens aujourd’hui.

Si la fin de la guerre froide marque un désintérêt américain pour les terres arctiques, le début du millénaire déclenche un regain d’intérêt pour une zone encore une fois stratégique, l’enjeu des ressources minières et en terres rares gagnant en importance. Si la Russie revient dans le jeu, un nouvel acteur est présent, la Chine.

En 2019, la nouvelle proposition d’achat faite par Donald Trump, peu après la reconstitution d’une flotte américaine en Arctique – la Deuxième flotte –, un an avant la réouverture d’un consulat à Nuuk, fermé depuis 1953, n’était que la suite logique d’une obsession américaine vieille désormais de plus de cent cinquante ans. Six ans plus tard, en juin dernier, le Groenland a basculé de la zone européenne de commandement à la zone nord-américaine. La preuve flagrante de son inclusion dorénavant dans la défense stratégique des États-Unis.