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Le Kordofan, nouvel épicentre de la guerre au Soudan

Le Kordofan, nouvel épicentre de la guerre au Soudan

Après s’être emparées d’El-Fasher, les Forces de soutien rapide visent désormais la région du Kordofan où les deux belligérants multiplient les attaques sans épargner les civils.

Au Soudan, l’année 2025 s’est achevée aussi tragiquement qu’elle a commencé. Le 30 décembre, une frappe de drones lancée par les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) a fait au moins 35 morts et des dizaines de blessés à Dilling, deuxième plus grande ville de l’État du Kordofan du Sud. Depuis la prise, fin octobre, d’El-Fasher, la dernière capitale du Darfour qui résistait jusque-là aux FSR, les combats se sont ainsi redirigés vers la région voisine du Kordofan.

« Les États du Kordofan sont devenus un nouvel épicentre de violence et de souffrance », a alerté, le 22 décembre, Edem Wosornu, directrice de la division de la réponse aux crises de Bureau de la coordination des affaires humanitaires. Cette redirection des opérations militaires a déplacé 50 445 personnes supplémentaires d’après l’Organisation internationale pour les migrations, alors que la guerre, amorcée à la mi-avril 2023 entre les FSR et les Forces armées soudanaises (FAS), a jeté sur les routes 12,5 millions d’individus.

Une lente campagne de la faim

Les villes de Dilling, mais aussi de Kadugli, également au Kordofan du Sud, et d’El-Obeid, le chef-lieu du Kordofan du Nord, sont assiégées par les FSR. « Une lente campagne de la faim est en place depuis plus d’un an. Mais de plus en plus de civils fuient car une attaque semble imminente », résume Mathilde Vu, chargée de plaidoyer pour le Soudan au sein du Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC). L’humanitaire précise que les frappes de drone se sont intensifiées dans ces zones en octobre et novembre. « Dans le même temps, le front du Darfour n’est pas terminé», rappelle Mathilde Vu. Le 24 décembre, une nouvelle offensive des hommes du général Mohamed Hamdan Dagalo alias « Hemeti », le chef des FSR, a permis aux paramilitaires de s’emparer d’Abou Gamra, d’Oumma Barou et de Karnoï au Darfour du Nord. Avec, à la clé, de nouvelles violations des droits humains et le déplacement de plus de 6 500 foyers.

Le jour de Noël, ce fût au tour des troupes régulières de bombarder les Monts Nouba faisant 12 morts et 19 blessés. Ce territoire à cheval entre le Kordofan du Sud et le Nil Bleu, est sous la coupe du nouvel allié de Hemeti, Abdelaziz Al-Hilu, le chef du Mouvement populaire de libération du Soudan-Nord (SPLM-N).

La menace de nouveaux massacres plane

Certains espèrent que cette alliance évite le dramatique scénario d’El-Fasher. Avant de tomber aux mains des FSR, la ville avait également été soumise à un long siège, qui a duré plus de 500 jours… jusqu’à l’assaut lancé par les paramilitaires le 26 octobre, accompagné de massacres d’une ampleur inédite. « À El-Fasher, la communauté internationale a condamné les violences a posteriori mais elle n’a rien fait pour éviter cet épisode d’atrocités de masse, reprend Mathilde Vu. Au Kordofan, il faudrait atteindre le même niveau d’indignation dès aujourd’hui pour éviter une nouvelle catastrophe humanitaire. »

Le professeur de science politique à l’université de Bahri, Alfatih Tabbar, estime que « les forces d’Abdelaziz al-Hilu au Kordofan du Sud ne permettront pas de tels massacres à caractère ethnique car leurs combattants issus du peuple Nouba défendront leur population. De plus, les peuples dont sont issus les combattants des FSR n’ont pas d’antécédents de vendettas tribales avec les habitants de la majeure partie du Kordofan, contrairement aux peuples du Darfour. »

Dans cette seconde région, des rivalités anciennes, instrumentalisées par le régime d’Omar el-Béchir (1989-2019), opposent en effet les populations dites arabes – dont est issue la famille de Hemeti – aux darfouris dits africains.

63 enfants ont péri dans l’attaque d’une école

« Ce qu’il s’est passé à El-Fasher peut se produire partout, nuance le chercheur Bashir Elshariff. Les FSR ne sont pas une armée organisée. Ils dépendent des tribus, des milices, des riverains… » Mais voilà, au Kordofan, les paramilitaires ne bénéficient ni du même soutien ni de la même expertise du terrain que dans leur fief du Darfour. Dans le même temps, l’armée semble décidée à défendre cette zone stratégique. « Le conflit dans le sud du Kordofan est différent des autres, car les FAS y gèrent de nombreuses mines d’or qu’elles n’abandonneront pas facilement », souligne Bashir Elshariff. Les FSR ont en revanche récemment conquis Barbanusa (Kordofan occidental) et le champ pétrolier de Heglig (Kordofan du Sud).

Ce sont les populations civiles qui continuent à payer le prix fort de la rivalité des deux généraux, Hemeti et Abdel Fattah al-Burhane. Le 4 décembre, les attaques d’une école maternelle puis d’un hôpital soignant les blessés ont tué plus de 100 personnes dont 63 enfants à Kalogi, au Kordofan du Sud. En novembre, la famine a en outre été déclarée à Kadugli ainsi qu’à el-Fasher. Le siège des grandes villes du Kordofan empêche la livraison d’aide humanitaire, tandis que six gardiens de paix onusiens ont péri lors d’une énième attaque le 13 décembre, à Kadugli.