À la fin du XVIIe siècle, le cheikh-al-Islam Majlessi avait placé sous la coupe d’un diktat islamique le chah Hossein ainsi que la population perse, persécutée dès lors qu’elle ne se conformait pas à la loi de son islam. Sa disparition en 1699 déclencha une insurrection qui mena à l’incendie de sa maison pour effacer toute trace de cette période maudite. Après la mort de l’ayatollah Khamenei, les Iraniens, qui connaissent leur histoire, se souviennent du cheikh Majlessi. Mais ils ne sont pas près d’oublier les quarante-sept années d’abominations auxquelles le nom de Khamenei, élu président de la République dès 1981, est associé.
Comme souvent dans l’Histoire, tout a débuté par un immense malentendu. « En 1979, face au blocage de la société iranienne, toutes les classes, même les femmes, ont été enthousiastes à l’arrivée de Khomeyni, qui avait tout promis, jusqu’à une alliance avec la gauche, les communistes », rappelle Yves Bomati, spécialiste de l’Iran, coauteur de L’Iran face à ses défis (Armand Colin, 2026). Comme souvent aussi, trop peu de monde avait lu de près son programme, ses intentions.
La première année, la répression s’abat surtout sur les cadres de l’ancien régime du chah, leurs familles, y compris celles qui ont fini par se rallier. « La violence est la même que ces derniers mois : on arrache les yeux des victimes, on les traîne dans la rue, on les torture. Il n’y a pas eu de gradation, la violence est dans l’ADN de ce régime. » D’emblée aussi émerge un personnage terrifiant comme les dictatures savent en engendrer : Sadeg Khalkhali, le chef des tribunaux révolutionnaires. Dit aussi « le Boucher » ou « le Juge qui pend ». Ce Fouquier-Tinville iranien, qui n’hésite pas à exécuter lui-même les accusés, forge la très singulière notion de « culpabilité évidente ». « Sa réputation macabre planait sur chaque foyer, rappelant que personne n’était à l’abri, écrit Davoud Pahlavi dans L’Iran face à ses défis. Être recherché par Khalkhali, c’était sentir l’épée de Damoclès au-dessus de sa tête. » Viscéralement antimonarchique, cet Azéri d’origine, ex-pensionnaire d’un hôpital psychiatrique, fait détruire le mausolée de Reza Chah, tente d’en faire de même avec Persépolis ou le tombeau de Cyrus le Grand, qu’il avait qualifié de sodomite dégénéré. Durant ses deux années de règne, ses cibles désignées par Khomeyni sont aussi les baha’is, la minorité religieuse dont il détruit le site sacré à Chiraz, les Kurdes iraniens, qui ont cru pouvoir réclamer leur autonomie à la faveur de la révolution. Ses malversations financières, prélude à une dérive mafieuse du régime, lui valent d’être écarté de son poste fin 1980. « Khalkhali a mis en place jusque dans les campagnes le régime de la peur, de la délation et de l’autocensure. Naît en Iran la conviction que même les murs ont des oreilles », résume Bomati.
Après le fiasco de l’opération « Eagle Claw » de Jimmy Carter pour libérer les otages de l’ambassade à Téhéran, c’est Khalkhali qui pousse devant les caméras les corps brûlés des militaires américains. L’affaire des otages, déclenchée le 4 novembre 1979, va clarifier et radicaliser le régime, qui sort alors de l’ambiguïté. Mehdi Bazargan, nationaliste libéral, est encore le Premier ministre alibi d’un gouvernement transitoire : il souhaite une normalisation avec les puissances occidentales. Khomeyni instrumentalise cette prise d’otages pour permettre aux forces islamistes de confisquer un thème fédérateur, l’antiaméricanisme, et d’en déposséder les forces de gauche. La démission de Bazargan, deux jours après la prise d’otages, sonne le glas des espoirs occidentaux.
Quelques semaines après la prise d’otages, fin novembre 1979, une autre chape de plomb s’abat sur le pays, en même temps que le voile sur les femmes. La nouvelle Constitution place la vie de chaque Iranien sous le contrôle de la loi islamique. « Tout découle de cette Constitution qui aura demandé près de neuf mois de discussions. Chaque aspect de la vie des Iraniens sera enrégimenté. » Des étudiants, des femmes protestent. Les manifestations sont réprimées, les arrestations se multiplient. De nombreuses universités seront fermées entre 1980 et 1983. Cette Constitution offre une démocratie en trompe-l’œil. Dans les textes, un président de la République, un Parlement. Mais les candidats à la présidence sont choisis par le Conseil des gardiens, dont les membres sont chapeautés et nommés par le guide suprême. La Constitution provoque la rupture avec la gauche marxiste, qui s’estime flouée. Les Moudjahidine du peuple (OMPI), disciples d’Ali Shariati, sociologue mort en 1977, proche de Sartre et de Foucault, ont cru à la possibilité d’un socialisme à l’iranienne, à une alliance entre islam et marxisme. Khomeyni lui-même s’est réclamé de Shariati. Un leurre. Il leur impose une théocratie. « La notion fondamentale est le velayat-e faqih, la tutelle ou la gouvernance du jurisconsulte, qui place le religieux au sommet de l’État. » Débutent alors les persécutions contre les Moudjahidine, qui recrutent parmi les étudiants. La guerre contre l’Irak en septembre 1980 va les faire basculer dans le camp irakien, ce que beaucoup d’Iraniens leur reprochent aujourd’hui. En août 1981, l’un des leurs assassine le président iranien, Mohammad Ali Radjaï, ce qui déclenche une répression contre leurs membres restés en Iran. En 1988, après qu’une de leurs unités a mené la dernière attaque de la guerre depuis l’Irak, Khomeyni émet une fatwa, ordonne l’exécution de tous les membres déjà arrêtés. En deux semaines, 8 000 hommes, femmes, enfants sont pendus, y compris en public, à des grues de chantier.
Cette guerre a conduit aussi au sacrifice d’une partie de la jeunesse iranienne désignée pour le martyre. Avant leur départ, on leur offre une clé en plastique à accrocher au cou et censée leur donner accès au paradis. Pour traverser les marais, ils sont désignés pour porter sur les épaules un combattant plus aguerri. Ils sont ainsi les premiers à se noyer et à rejoindre le paradis promis. Le bilan de cette guerre, très approximatif, oscille pour l’Iran entre 250 000 et 600 000 morts. Auxquels il faut ajouter près de 100 000 civils, tués notamment par les bombardements irakiens – parfois chimiques – qui ont visé en particulier le Kurdistan iranien, en réplique aux attaques des peshmergas, les Kurdes irakiens, qui affrontèrent les forces de Saddam Hussein.
L’année 1979 a vu naître une autre institution appelée à prospérer : le corps des gardiens de la révolution. Les désormais fameux pasdarans. Cette milice de 5 000 hommes, instituée le 5 mai 1979, fut créée comme contrepoids à une armée régulière peu fiable pour sécuriser un pays encore très instable. Une garde de militants purs et durs, assez lettrés, qui avaient fréquenté des camps d’entraînement clandestins. Selon Mohsen Sazegara, l’un de ses fondateurs repentis, interviewé par Emmanuel Razavi pour son livre La Face cachée des mollahs (Cerf), « c’est un dragon à sept têtes : la première est militaire, la deuxième répressive, la troisième mafieuse, la quatrième terroriste, la cinquième financière, la sixième est liée aux affaires de missiles et au nucléaire, et la septième est connectée à la mafia russe. Ces monstres forment un syndicat du crime, une énorme organisation qui détient la moitié des richesses et du produit intérieur brut de l’Iran, avec à sa tête un parrain : l’ayatollah Ali Khamenei. » Une mutation confirmée par Yves Bomati. « De gardes du guide suprême, ils deviennent des hommes d’affaires à la tête de groupes financiers qui confisquent une large partie des revenus du pays. Ils résument la transformation d’un régime spirituel en régime mafieux, qui transfère ses fonds aussi à l’étranger, aux Émirats ou au Venezuela. » L’évolution passe aussi par un élargissement du recrutement. La première génération lettrée a cédé le pas à des gens en majorité d’origine rurale ou périurbaine, issus des couches populaires, imbibés de la culture du bazar et d’un discours empreint de masculinité. Quant à leur milice civile, les bassijis, « elle est composée d’hommes parfois très jeunes (13‑14 ans) de toutes les origines régionales, venus de quartiers défavorisés, et rattachés à une mosquée locale », précise la sociologue Firouzeh Nahavandi, citée par Razavi. Une pieuvre intérieure, dont les tentacules aboutissent à des millions d’informateurs et qui répond à la pieuvre extérieure des organisations ou des États proxys.
Un homme a orchestré cette mutation : l’ayatollah Khamenei. Après huit ans passés à la tête de la présidence, il a remplacé en 1989 Khomeyni comme guide suprême. Ce Khomeyni au carré, qui a survécu à une tentative d’assassinat en 1981 alors qu’il était l’imam de la prière du vendredi à Téhéran, a tiré les leçons de la chute de l’URSS, qui s’était ouverte au libéralisme. Il s’enferme dans une paranoïa autoritaire. Sur le plan religieux, c’est un dur : après les excuses de Salman Rushdie, à la suite de la fatwa émise contre lui en 1989 par Khomeyni, Khamenei déclare : « Même s’il se repent au point de devenir l’homme le plus pieux de notre temps, il n’y aura aucun changement dans ce décret divin. » Il renforce ses pouvoirs de guide suprême, opère une militarisation du régime, réoriente le pays vers l’option nucléaire dès 1990 et un contrat avec la Russie, renouvelé en 1995, qui doit permettre d’achever la centrale de Bouchehr. Mais il transforme aussi l’usage du Setad, ce conglomérat chargé à l’origine de gérer les biens des soutiens du chah abandonnés dans le pays. « Sous Khamenei, cette structure s’est arrogé le pouvoir de saisir tous les biens au nom du guide suprême. Ses revenus, dont l’estimation oscille entre 100 et 200 milliards de dollars, ne sont pas contrôlés par le Parlement », souligne Yves Bomati. La nomination de Khamenei a coïncidé avec la fin de la guerre contre l’Irak, qui avait offert un ciment patriotique à la société iranienne. Le conflit terminé, le nouveau ciment est un tour de vis gouvernemental sous couvert de présidents à l’étiquette parfois réformiste, comme Khatami (1997-2005).
Mais les premiers signes de fissure du pays surgissent en 2009 après la réélection de l’ultraconservateur Ahmadinejad, imposée par Khamenei. Éclate la première grande manifestation des classes moyennes urbaines, en majorité des jeunes, des femmes, des étudiants, qui ont voté pour le réformateur Moussavi, qui s’estime volé de sa victoire. Cette année 2009 est le révélateur du profond mal-être du pays, qui va s’exprimer de nouveau en 2022, après le meurtre de la jeune Kurde Mahsa Amini pour « mauvais port de voile ». « Déjà en 2009, en raison de la corruption généralisée, les nombreux diplômés du pays n’avaient plus accès au marché du travail, privés des bénéfices de l’éducation reçue, exclus des grands marchés d’État, des comités vérolés qui décidaient de leur attribution. On a retrouvé le même blocage qu’à la fin du régime du chah », poursuit Yves Bomati. La « révolution verte » de 2009 – la couleur de la campagne de Moussavi – a aussi déclenché un processus de répression qui s’est répété, amplifié, en 2022, lors du mouvement « Femmes, vie, liberté », puis en janvier 2026. Locaux incendiés, opposants emprisonnés ou tués, sites Internet fermés, manifestations réprimées à balles réelles. Les pasdarans en profitent pour étendre leur emprise sur les services de renseignement dans le pays. La montée en puissance des proxys permet aussi de faire appel en 2022 à des mercenaires venus du Yémen allié pour tuer des Iraniens. « Ce cynisme, la surenchère des inégalités, ce dévoiement du projet spirituel ont une conséquence dont on ne mesure pas encore l’abomination : la fin d’une civilisation très brillante, tant les jeunes aujourd’hui, écœurés par ce régime hypocrite, refusent toute spiritualité pour se tourner vers le matérialisme », conclut Yves Bomati. Ils ont mené aussi à ce que Khamenei et ses sicaires se sentent à la fois assez acculés et intraitables pour en venir ces derniers mois à fusiller leur peuple sans états d’âme.
La scène finale de l’exécution à distance par les Israéliens de Khamenei et de ses proches, religieux, militaires, juristes, lors d’une seule et même réunion, résume bien l’essence de ce régime. Une clique de dignitaires qui avaient confisqué un pays et qui ont obéi à leur chef pour répondre à ce rendez-vous de la mort, persuadés de leur impunité, de leur invulnérabilité, convaincus dans leur aveuglement qu’aucune force extérieure ne saurait détenir la clé pour les envoyer en enfer.

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