LETTRE DU MAGHREB. Ces navires en fin de carrière convoyant pétrole & gaz russes sous sanctions occidentales exportent la guerre et autres dangers le long des côtes d’Afrique du nord.
Qui a coulé l’Arctic Metagaz ? Cette question aux allures de roman d’espionnage agite l’Afrique du nord depuis onze jours. Dans la nuit du 3 au 4 mars, ce méthanier (transport de gaz naturel liquéfié, GNL) a été attaqué en Méditerranée, au large de la Libye. Des explosions ont provoqué un incendie qui a mis fin à la carrière chaotique de ce navire qui désormais erre, à la dérive, en Méditerranée. Un message alerte tous les bateaux à ne pas s’en approcher à moins de cinq miles nautiques. Selon «Tanker Trackers”, 215 navires composent cette armada. Pétrole, gaz naturel liquéfié, c’est selon les commandes.
L’Arctic Metagaz avait pour destination l’Égypte, Port-Saïd. Le Kremlin accuse l’Ukraine d’une attaque de drones, preuve que la guerre déclenchée par la Russie en Ukraine ne connaît plus de frontières et que le Maghreb est concerné même si « ce n’est pas notre guerre » selon leurs dirigeants.
Pétrole bradé vs risque de marée noire
Mi-janvier, un autre pétrolier russe, le « Progress », se dirigeant également vers Port-Saïd, chargé de 116 millions de litres de pétrole, l’équivalent de 730.000 litres, était signalé « hors de contrôle » au large de l’Algérie. Attaque, panne mécanique ? Quelques jours plus tard, le « Grinch » était arraisonné par la marine française et conduit manu militari à Fos-sur-Mer. Les dangers se multiplient autour d’une flotte dont certains pays du Maghreb connaissent les avantages (pétrole bradé, frais d’approvisionnements bradés) et les inconvénients (risques de marée noire sur leurs eaux territoriales et leurs côtes cruciales pour le tourisme).
Ces flottes fantômes, noires ou grises existent depuis les sanctions mises en place par les Occidentaux (États-Unis, UE, Royaume-Uni, Japon) contre le régime chaviste au Venezuela. Depuis 2022, la Russie a rejoint le club. Au total, on estime à 1482 le nombre de bateaux (toujours selon Tanker Trackers). Les pavillons sont baroques, exotiques, 175 sont immatriculés au Panama, 163 au Cameroun, 88 en Iran, 60 aux Comores…
Des ports russes au canal de Suez, ces tankers vétérans empruntent nécessairement le détroit de Gibraltar, flirtent avec les eaux des États membres de l’Union européenne, longent les côtes du Maghreb. Le Maroc, pays 100% importateur, s’approvisionne en pétrole russe, n’en fait mystère. On peut voir deux tankers abouchés, l’un réceptionnant le carburant du second. Idem pour l’Égypte. Les capitales du Maghreb parlent à un très large éventail d’interlocuteurs. Le Maroc cultive d’excellentes relations avec Pékin, Moscou où Bruxelles, QG de l’Union européenne. L’Algérie, fidèle à son souci d’indépendance, privilégie le Sud Global tout en parlant avec l’administration Trump. La Libye, pays fracturé aux mains du clan Haftar, est à elle seule une zone grise.
Ukraine, Iran, Chaos
En attaquant, dans le sillage d’Israël, l’Iran, le président américain a provoqué un début du chaos sur la disponibilité du pétrole au point que l’Agence internationale de l’énergie craint « la plus grande perturbation de l’histoire du marché mondial ». Le détroit d’Ormuz, clé de voûte du commerce pétrole/gaz du Moyen-Orient, délivrait 9% de la production mondiale avant le début du conflit. Désormais, nada. Le président américain a donc autorisé la Russie à commercer librement jusqu’au 11 avril, permettant ainsi de doper les finances de l’État qui a déclaré la guerre à l’Ukraine, plongeant le monde dans l’inflation et les dépenses militaires depuis quatre ans.
Les pays du Maghreb vont à la fois pouvoir s’approvisionner légalement durant un mois puis voir proliférer la flotte fantôme aux larges de ses côtes. Le curriculum vitæ de l’Arctic Metagaz en dit long sur les vicissitudes géopolitiques et commerciales du monde. Construit en 2003 pour le groupe Suez/Gaz de France, 277 mètres de longueur, 43 mètres de large, pouvant charger 138.000 mètres cubes de GNL, ce navire a changé plusieurs fois de propriétaires et de nom, d’Engie à Total avant de terminer sa carrière sous pavillon de la Russie pour le compte de cette flotte fantôme qui arpente les mers chargées de matières premières sous sanctions occidentales. Une flotte qui exporte la guerre ukrainienne sous les cieux méditerranéens avec ses dangers militaires (drones…) et ses risques environnementaux. Ces antiques tankers aux équipages plus ou moins expérimentés, sans assurances pour certains, charrient les périls de marée noire ou de pollutions diverses. Qui a attaqué l’Arctic Metagaz ? Personne n’a revendiqué l’attaque. Autre question : d’où sont partis les drones ? A suivre.

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