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Le nouvel ordre mondial selon Xi Jinping

Le nouvel ordre mondial selon Xi Jinping

Depuis son arrivée au pouvoir en 2013, le leader chinois affine sa réputation d’homme inflexible et entend s’ériger en champion du monde antioccidental.

Un sourire glacial, un regard distant. Lorsqu’il se présente ce 30 octobre à l’aéroport de Pusan, en Corée du Sud, pour saluer son homologue américain, Xi Jinping, 72 ans, entend montrer qu’il mène le jeu. Donald Trump, 79 ans, a beau lui secouer la main, lui appliquer quelques tapes amicales dans le dos, assurer que tous deux « se connaissent bien » et qu’ils entretiennent « une excellente relation », le leader chinois demeure inexpressif.

Il concède « un content de vous revoir » mais semble se demander à quel moment son interlocuteur lui lâchera la poigne. Une fois assis à la table de négociations, Trump se confond à nouveau en propos mielleux, se disant ravi de rencontrer « le grand dirigeant d’un grand pays ». Xi lui jette à peine un regard, réajuste sa veste et entame la lecture d’un communiqué tandis que le président américain cherche le bon canal de traduction sur la commande posée à ses côtés. « Tel un océan vaste, l’économie chinoise est large, résiliente et prometteuse, prévient Xi Jinping, nous avons la confiance et la capacité [nécessaires] pour répondre à toutes sortes de risques et de défis. »

La rencontre dure une heure quarante au lieu des trois ou quatre heures programmées. Le président chinois, il est vrai, a un agenda chargé. Lors de ce sommet de l’Apec (Coopération économique pour l’Asie-Pacifique), il prévoit de s’entretenir pour la première fois avec le président sud-coréen, Lee Jae-myung, et le Premier ministre canadien, Mark Carney. Une façon d’afficher sa toute-puissance en l’absence de Donald Trump, qui s’envole déjà pour les États-Unis.

Car le leader chinois sort vainqueur de son bras de fer commercial avec le milliardaire. Début octobre, il lui a suffi d’imposer une restriction à l’exportation de terres rares, ces minerais indispensables à l’industrie civile et militaire américaine, pour que la Maison-Blanche soit saisie de panique. Washington paraît alors découvrir qu’à l’échelle mondiale l’empire du Milieu extrait 60 % des terres rares et en raffine 90 %.

« Tout le discours de Xi Jinping s’oppose à l’Occident afin de maintenir le système de parti unique et d’éviter l’émergence d’une démocratie pluraliste. »

Jean-Pierre Cabestan

Après avoir exprimé sa colère vis-à-vis d’un acte « hostile », Trump doit plier, contenir sa folie protectionniste et ramener les droits de douane appliqués à la Chine à 30 %, bien loin des 100 % brandis. Pékin obtient même à nouveau l’accès aux semi-conducteurs avancés produits outre-Atlantique. En échange, la Chine s’engage à suspendre ses mesures de rétorsion pendant un an. « Trump pensait faire craquer les Chinois mais c’est lui qui perd toute crédibilité dans cette affaire », souligne Françoise Nicolas, chercheuse à l’Institut français des relations internationales (Ifri).

« En annonçant une mesure différente chaque jour, il n’apparaissait plus sérieux aux yeux des Chinois. » L’entourage du président américain ne s’y trompe pas. Steve Bannon, l’ancien stratège de Trump et figure du monde Maga, avoue son scepticisme à l’issue de cet accord. « Le diable est dans les détails à la fois sur les terres rares et les semi-conducteurs », souffle-t-il.

L’internationale des autocrates

Xi Jinping, lui, revient à Pékin auréolé de sa réputation d’homme inflexible, parvenu à briser le « chantage unilatéral » de la première superpuissance. « Plus que Poutine, Xi Jinping est le champion du monde antioccidental, souligne le sinologue Jean-Pierre Cabestan, chercheur au Centre Asie. Il ne fait aucune distinction entre les pays, tout son discours s’oppose à l’Occident afin de maintenir le système de parti unique et d’éviter l’émergence d’une démocratie pluraliste. »

Comme l’Amérique, l’Europe ne jouit d’aucun traitement de faveur. En témoigne l’accueil réservé à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et au président du Conseil européen, Antonio Costa, l’été dernier à Pékin. Nul membre du Comité central présent à l’aéroport… Juste un minibus pour acheminer la délégation européenne.

À l’inverse, Xi Jinping s’érige en maître de la nouvelle gouvernance incarnée par le Sud global. Fin août, dans la ville chinoise de Tianjin, lors du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), « le plus grand jamais organisé », selon la presse chinoise, c’est lui la star. Durant deux jours, il parade au milieu d’une vingtaine de dirigeants eurasiatiques.

Il accueille chaleureusement Vladimir Poutine avec lequel il a noué « un partenariat sans limite » et multiplie les amabilités avec ses homologues turc, iranien, birman. Au sein de cette internationale des autocrates, il reçoit même son rival géopolitique régional, le dirigeant indien Narendra Modi, et, cerise sur le gâteau, le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, venu l’adouber.

L’activisme de Xi Jinping est sans limite. Au sein de l’Asean (Association des nations de l’Asie du Sud-Est), il tente de damer le pion aux États-Unis en courtisant Singapour et le Vietnam. Il mène la danse parmi les dix pays des Brics, une organisation se posant en alternative au G7 des puissances occidentales. Sans parler de son gigantesque projet des nouvelles routes de la soie destiné à bâtir une multitude de liaisons ferroviaires, routières et maritimes en Asie, en Europe, en Afrique et même en Amérique latine, où la Chine est devenue le premier prêteur financier. Des chantiers qui vont souvent au-delà de la coopération économique. Rien qu’en Afrique, Pékin a noué des accords sécuritaires avec une trentaine de pays.

Xi Jinping rencontre Donald Trump le 30 octobre 2025, en Corée du Sud, en vue de conclure un accord commercial. © (Daniel Torok/White House/ZUMA/SIPA/Daniel Torok/White House/ZUMA/SIPA)

À domicile, Xi Jinping règne aussi sans partage. Un autoritarisme déployé à coups de purges. La plus récente date du 17 octobre. Elle emporte neuf généraux dont le numéro trois de l’armée chinoise, He Weidong, 68 ans, pourtant promu il y a deux ans et jugé proche du leader. Une éviction qui rappelle celle du maréchal He Long par Mao au début de la Révolution culturelle, en 1967.

Parmi ces hauts gradés accusés de corruption et d’abus de pouvoir figurent également le responsable des missiles et donc de la dissuasion nucléaire ainsi que le commandant des opérations orientales, chargé d’une éventuelle invasion de Taïwan. Avant ceux-là, deux ministres de la Défense avaient été limogés en octobre 2023 et juin 2024. Au total 22 généraux sont tombés en disgrâce depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012. Du jamais-vu dans l’histoire postmaoïste. Sachant que ses prédécesseurs Hu Jintao, Jiang Zemin et Deng Xiaoping n’ont jamais osé embastiller le moindre galonné.

Le 20 octobre, à l’occasion du quatrième plénum du XXe Comité central du Parti, le leader chinois poursuit sa démonstration de force. Ce jour-là, 37 des 205 membres du Comité central n’ont pas l’honneur de fouler la moquette carmin de l’hôtel Jingxi, où se tient la réunion. Ce sont 37 nouvelles têtes déchues. Leurs sièges restent vides et les caméras s’y attardent volontiers. Xi Jinping savoure son effet, au nom d’une lutte supposée contre la corruption.

« L’argument de la corruption ne tient pas, nuance l’expert Jean-Pierre Cabestan, Xi Jinping craint surtout la formation de factions et de coteries qui pourraient mettre à mal son pouvoir. Il s’attache à les démanteler, et ce n’est pas fini. » De fait, la plupart des « excommuniés » ont un point commun. Ils sont issus de la 31e armée, une entité jugée sans doute menaçante au sein de l’Armée populaire de libération.

Xi Jinping agira à Taïwan lorsqu’il aura la certitude d’avoir l’avantage.

Reste à mesurer les conséquences de ce coup de balai. La plus concrète touche Taïwan, l’île indépendante considérée comme une province historique et que Xi Jinping a promis de rattacher au pays. Avec le départ du général Lin Xiangyang, chargé de la planification d’une potentielle offensive, une partie de la chaîne de commandement s’effondre.

Résultat, le débarquement de troupes chinoises sur les côtes taïwanaises n’est probablement pas pour demain. « C’est un dispositif de plusieurs milliers d’hommes qui est ébranlé », souligne le spécialiste Emmanuel Lincot, professeur à l’Institut catholique de Paris et directeur de recherche à l’Iris. « L’armée chinoise est constituée de structures claniques. Ce haut responsable démis de ses fonctions avait des obligés et, pour eux, c’est une catastrophe », appuie-t-il.

Il n’empêche, Xi Jinping maintient son objectif de conquête de l’île rebelle. Témoin, sa colère à l’encontre du Japon, dont la nouvelle Première ministre, Sanae Takaichi, a prévenu qu’elle soutiendrait Taïwan en cas d’offensive chinoise. « Il faut couper cette sale tête », a même lâché le consul général de Chine à Osaka au sujet de la Première ministre japonaise. Le renseignement américain estime que le président chinois pourrait déclencher une opération militaire entre 2027 et 2030. Dans une récente interview, Donald Trump soutient néanmoins que Xi Jinping l’aurait rassuré dans ces termes : « Nous ne ferons jamais rien tant que le président Trump est président. » « Car, a commenté Trump, ils connaissent les conséquences. »

« Il agira lorsqu’il aura la certitude d’avoir l’avantage », estime une source diplomatique. Scénario privilégié ? Un blocus du territoire. L’institut américain CSIS (Center for Strategic and International Studies) juge qu’un blocus de trois semaines suffirait à asphyxier Taïwan, entièrement dépendant de ses importations de gaz et de pétrole. Aux yeux de Pékin, une telle option militaire aurait également l’intérêt de couper l’approvisionnement en armes des États-Unis.

Une mise au pas aussi à l’intérieur du pays

D’ici là, tout se met en place pour projeter l’image d’une Chine invincible. Il suffit de scruter le défilé militaire organisé le 3 septembre dans la capitale chinoise. Missiles hypersoniques, missiles balistiques intercontinentaux à capacité nucléaire, drones aériens et sous-marins, rien ne manque. Sans parler des forces maritimes, bientôt dotées de quatre porte-avions. Un équipement, certes, encore inférieur à celui de la marine américaine, pourvue de 11 porte-avions. « Mais, en matière de tonnage, la marine chinoise se renforce tous les quatre ans avec l’équivalent d’une Royal Navy britannique », précise Emmanuel Lincot.

La mise au pas s’observe aussi aux confins du pays. Au Tibet, la culture et la langue de 6 millions d’habitants s’effacent au profit d’une sinisation forcenée. Xi Jinping a trouvé le maillon faible : les jeunes, désormais coupés de leurs familles et des écoles tenues par les moines. Un million d’écoliers auraient ainsi été transférés vers des internats publics où sont enseignés le mandarin, l’idéologie marxiste et le patriotisme.

« En matière de tonnage, la marine chinoise se renforce tous les quatre ans avec l’équivalent d’une Royal Navy britannique. »

Emmanuel Lincot

Même silence et même assimilation au Xinjiang, la région dite « autonome » des Ouïgours, une minorité musulmane. Selon les Nations unies, à partir de 2016, un million d’entre eux ont rejoint des camps pour y être endoctrinés et souvent torturés. Les enfants ont été séparés de leurs parents et de nombreuses femmes, stérilisées. À la fin de l’été, Xi Jinping a tenu à se rendre à la fois au Tibet et au Xinjiang. Il a pu y célébrer le « sens fort de la nation chinoise » au milieu des lâchers de ballons multicolores et des bouquets de fleurs.

Les couples Xi et Macron en visite au barrage de Dujiangyan, dans la région du Sichuan, le 5 décembre. Une parenthèse touristique après des discussions tendues sur le dossier ukrainien. © (Jeanne Accorsini/SIPA/Jeanne Accorsini/SIPA)

Dans ses rêves de grandeur, Xi Jinping connaît cependant des déconvenues. Ces derniers temps, une chose lui résiste : la croissance chinoise, dont le ralentissement se confirme. Son taux, évalué à 4,8 % au dernier trimestre, est le plus bas de l’année. En cause, la guerre commerciale, une consommation intérieure essoufflée et une crise immobilière. Quant à l’activité industrielle qui contribue à un tiers de la production manufacturière mondiale, elle souffre de surcapacités.

« La planète n’est plus assez grande pour la Chine, explique Alicia Garcia-Herrero, économiste pour l’Asie-Pacifique chez Natixis et professeur à l’université des sciences et technologies de Hongkong. Or le nouveau plan quinquennal ne résout rien. Au contraire, il accroît des investissements et une offre pour des consommateurs qui ne sont pas là. » De quoi enrayer « l’usine du monde » et contrarier les ambitions de Xi Jinping.

Traumatisme de l’effondrement de l’URSS

Car l’empereur rouge semble vouloir faire durer sa « nouvelle ère », telle qu’il la désigne lui-même. Lors du récent plénum, il n’a rien dévoilé de ses intentions sur un éventuel successeur. Et tout indique qu’il enchaînera un quatrième mandat en 2027, une possibilité que lui offre la Constitution amendée par ses soins. Sa hantise ? Une lutte intestine qui ferait vaciller le pouvoir communiste. Tout jeune, il a vu son père, un ancien vice-Premier ministre, destitué par Mao durant la Révolution culturelle. Puis, devenu un élu local, il a assisté au chaos des manifestations prodémocratie en 1989. Enfin, il a vécu comme un traumatisme l’effondrement de l’URSS. « Il redoute l’arrivée de quelqu’un qui ressemblerait à Gorbatchev à la tête du Parti, souligne le sinologue Jean-Pierre Cabestan, ce qui explique sa proximité idéologique avec Poutine. »

Poutine et lui se comprennent si bien que tous deux rêvent d’immortalité. En septembre, à Pékin, en marge du défilé militaire, un micro les a surpris en train d’échanger sur leur longévité. « Aujourd’hui, à 70 ans, on est encore un enfant », lance alors Xi Jinping. « Avec le développement de la biotechnologie, les organes peuvent être transplantés continuellement et les gens peuvent rajeunir en vieillissant », lui répond Poutine. « Oui, il se pourrait qu’on vive jusqu’à 150 ans », conclut Xi Jinping. De quoi encore assurer à la Chine une chape de plomb d’un demi-siècle…