DÉCLASSIFIÉ. Contrairement aux États-Unis qui ont laissé tomber les Kurdes de Syrie, Emmanuel Macron aimerait s’en faire le protecteur. Mais en a-t-il les moyens ?
La scène se passe dimanche 25 janvier, à l’Élysée. Il est 13 heures et Emmanuel Macron attend. Il a organisé un « call », une conversation téléphonique entre Mazloum Abdi, le commandant des Forces démocratiques syriennes et Ahmed al-Charaa, le président syrien. Il tente une énième médiation entre le chef militaire kurde et l’ancien djihadiste.
Quelques jours plus tôt, le président français a contribué à la mise en place d’une brève trêve entre les deux camps. Cette fois-ci, il espère sauver Kobané, encerclée par l’armée syrienne. Alors que le chef militaire kurde est déjà en ligne, Ahmed al-Charaa fait une sorte de bras d’honneur à ses interlocuteurs. Il ne répond pas au téléphone. Emmanuel Macron fulmine.
Tout en tentant de rester à bonne distance, en donnant des gages au nouveau leader syrien et en faisant comprendre aux Kurdes qu’ils doivent accepter de très importantes concessions, le président français explique depuis plusieurs jours à son homologue syrien que la France ne tolérera pas un carnage à Kobané et que, contrairement aux États-Unis, elle ne laissera pas tomber les Kurdes.
Les bases françaises de la région en alerte
Ce ne sont pas que des mots. Selon nos informations, depuis le début du conflit entre Damas et les forces kurdes début janvier, les services français (La Direction générale de la sécurité extérieure et la Direction du renseignement militaire) ont mis leurs capacités de renseignement et d’observation au profit des forces kurdes. Les bases de l’armée et des services dans la région et notamment au Kurdistan irakien sont aussi en alerte.
Des gestes concrets. Mais modestes : l’utilisation de l’aviation ou le déploiement de forces spéciales sur le terrain constituant à ce jour une option inenvisagée. La traduction en langage diplomatique est plus acrobatique : la France ne remet pas en cause l’intégration politique et militaire des Kurdes au sein de l’État syrien (que les Kurdes refusent) tout en prévenant que celle-ci « ne saurait se faire par la force ».
Faut-il faire confiance au nouveau maître de Damas ?
Cette position est emblématique des débats qui se jouent au plus haut niveau de l’État. Depuis la chute de Bachar el-Assad et l’avènement de Ahmed al-Chareh, beaucoup – chez les diplomates notamment, estiment qu’il faut certes condamner les massacres de chrétiens, d’Alaouites ou aujourd’hui les combats contre les forces kurdes. Mais qu’il faut d’abord faire confiance au nouveau maître de Damas qui souhaite ouvrir un nouveau chapitre.
La reconstruction du pays après quinze ans de guerre civile serait une tâche impossible sans heurts, notamment avec les Kurdes qui ont pris goût à une forme d’indépendance à laquelle ils doivent désormais renoncer. Surtout depuis qu’ils ont perdu leurs deux leviers d’influence : les zones pétrolières et les camps de prisonniers djihadistes. Autre argument : la France, seule, ne peut pas grand-chose quand la Turquie et le Qatar financent et équipent Damas et que les États-Unis détournent les yeux. Voire même soutiennent ouvertement le nouveau président syrien.
Au sein de l’armée et des services de renseignement, quelques-uns défendent une ligne radicalement opposée. Et plaident ces jours-ci auprès d’Emmanuel Macron pour davantage de fermeté, car rien dans le « CV » d’Al-Chareh ne suscite, selon eux, de la confiance.
Un ancien haut responsable d’un service de renseignement pointe ainsi du doigt le fait que les terroristes du Bataclan ou de Bruxelles aient pu rejoindre sans difficulté l’Europe en passant par les zones syriennes alors contrôlées par al-Chareh en Syrie (qui étaient pourtant à l’époque en conflit avec Daech). Ils redoutent évidemment aussi la complaisance de Damas pour les djihadistes de l’État islamique emprisonnés dans les camps désormais sous leur autorité.
Il s’agit aussi d’éviter « une faute morale », l’expression est d’un ancien haut responsable de la DGSE pour qui, « on a sous-traité aux Kurdes notre sécurité pendant quinze ans, on leur a demandé de faire du combat rue par rue dans des villes dans lesquelles ils n’avaient pas d’intérêts pour détruire Daech puis de devenir des gardiens de prison pour nos djihadistes et tout cela nous arrangeait bien. La France n’a pas le droit de leur dire « merci » et « au revoir » comme le font les Américains. »
Les Kurdes considérés comme des « frères d’armes »
Il ne s’agit pas d’un supposé romantisme prokurde. Les partisans de davantage de fermeté ne sont pas non plus dupes des erreurs et des dissensions internes chez les Kurdes. Mais, pour eux, la France doit respecter le prix du sang versé par les Kurdes, et honorer des liens anciens et très concrets entre les Kurdes de Syrie, l’armée française et les services de renseignement. Une sorte de « pacte de Kobané », comme en parlent ceux qui ont servi sur le terrain.
Au sein des armées et des services de renseignement français, les Kurdes sont en effet considérés comme des « frères d’armes ». À Kobané ou à Raqqa, les unités d’élite de l’armée et du service action de la DGSE les ont directement aidés à combattre Daech. Ils ont été témoin du sacrifice des forces kurdes : plus de 13 000 combattants ont été tués, évitant aux troupes occidentales de se déployer en masse sur le terrain.
Les Kurdes ont ensuite joué le rôle de gardiens de prison rigoureux pour les djihadistes européens de Daech. Grâce aux interrogatoires des détenus, ils ont aussi intensément contribué aux demandes du renseignement français pour reconstituer l’historique des filières et les réseaux djihadistes européens.
Depuis la chute de Daech, l’armée et la DGSE ont encore formé plusieurs centaines de combattants kurdes. Illustration de ces collaborations, l’an passé, la délégation parlementaire au renseignement avait même envoyé – une expérience inédite – un député et deux sénateurs pour éplucher les comptes de la mission de la DGSE dans la région. Ils avaient résidé pendant quelques jours dans une villa occupée par les services français et ont eu accès à de nombreuses informations classifiées. Leur rapport, non public, saluait la gestion rigoureuse du « poste ».
Depuis un an, les Kurdes ne peuvent plus compter que sur eux-mêmes
Face à ce qu’ils décrivent comme une complaisance trop appuyée à l’égard des nouvelles autorités syriennes, certains ne cachent pas leur agacement. En septembre dernier, lorsqu’Emmanuel Macron avait salué al-Chareh en marge d’une réunion de l’ONU (il l’a aussi reçu à l’Élysée début 2025), certains, au sein de son cabinet militaire, avaient grogné. Et pour cause, sombre coïncidence, cette poignée de main coïncidait avec l’anniversaire de la mort, en septembre 2017, à Kobané, de Stéphane Grenier, un parachutiste français des forces spéciales.
Autre reproche, le suivisme français. En 2019, lors de son premier mandat, Trump avait déjà exigé le retrait des forces américaines des zones kurdes de Syrie. La CIA avait un peu allégé son dispositif. Mais l’essentiel avait été maintenu. Depuis un an, la chute de Bachar el-Assad et le second mandat de Trump, le retrait des Américains est total : les Kurdes ne peuvent compter que sur eux-mêmes. La France a suivi le mouvement. Ces derniers mois, elle a, elle aussi, allégé son dispositif : il ne reste en zone kurde syrienne que quelques personnels, l’essentiel des moyens opérationnels français étant repositionné à Erbil au Kurdistan irakien. Suffisant pour honorer le « pacte de Kobané » ?

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