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Le peuple iranien mérite mieux que les atermoiements des Européens

Le peuple iranien mérite mieux que les atermoiements des Européens

TRIBUNE. Face aux souffrances du peuple iranien, l’Europe hésite encore. Jusqu’à quand cette prudence diplomatique primera-t-elle sur nos valeurs ?

La chute des tyrans n’est jamais propre. Mais c’est quand même la chute des tyrans. Masoud Zatparvar avait 38 ans. Bodybuilder. Iranien. Dans son dernier post, le 8 janvier 2026, il écrivait : « Nous voulons seulement nos droits. Je suis dans la rue aujourd’hui. Je n’ai ni peur ni inquiétude. » Il a été tué quelques heures plus tard à Rasht, touché par des tirs de son propre gouvernement. Son compte Instagram n’a plus jamais été mis à jour.

Ce soir-là et le lendemain, les forces du régime ont tué, selon les dernières estimations, 36 000 manifestants en 48 heures. Trente-six mille. En deux jours. Depuis samedi 28 février, à Téhéran, des gens dansent sous les bombes. Pas malgré elles. Grace à elles.

Ce qui se passe en temps réel est historique. Les frappes américaines et israéliennes ont visé en priorité ce qui permet au régime de se protéger et de riposter : commandement, défense aérienne, capacités balistiques. Une fois ces systèmes démantelés, le ciel iranien s’est ouvert. En quelques heures seulement, Khamenei est mort.

Et avec lui, Ali Shamkhani chef du Conseil de défense, Mohammad Pakpour commandant des Gardiens de la Révolution, Amir Nasirzadeh ministre de la Défense, Mohammad Bagheri chef d’état-major des forces armées et quatre hauts commandants du renseignement : Javad Pourhossein, Mohammad-Reza Bajestani, Ali Kheirandish, et Saeed Ehya Hamidi.

Régime à bout de souffle

Le plus ancien dictateur du Moyen-Orient, au pouvoir depuis 1989, a été éliminé. C’est d’une portée extraordinaire. À bout de souffle, le régime riposte en visant les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, Bahreïn, Oman, et Israël bien sûr. Mais pour l’instant, rien à voir avec les vagues massives qu’on avait connu. C’est à la mesure de son affaiblissement. Il frappe là où il peut.

C’était inévitable. Les Gardiens de la Révolution ont annoncé par radio aux navires dans le Golfe que le Détroit d’Ormuz était fermé. Officiellement, Téhéran ne confirme pas. Concrètement, le trafic pétrolier est à l’arrêt. Maersk déroutait déjà ses navires par le Cap de Bonne-Espérance. Un cinquième du pétrole mondial passe par là. Lufthansa et British Airways ont suspendu leurs vols. Le régime vacillant peut aussi frapper en Europe. Chez nous. À travers le terrorisme de ses cellules dormantes. Nos services de renseignement sont en alerte maximale. Mais le régime ne contrôle plus la situation. Il agonise et il mord.

Pendant 47 ans, ce régime a écrasé ses propres citoyens. Il a pendu ses homosexuels, voilé de force ses femmes, assassiné ses opposants, financé le Hezbollah, le Hamas, exporté sa révolution islamiste aux quatre coins du monde. Pendant 47 ans, l’Occident a essayé la diplomatie, les sanctions, les concessions, l’« engagement ». Tout a échoué.

La question n’est donc pas : fallait-il en finir avec ce régime ? La réponse est oui bien sûr – et elle aurait dû l’être bien avant. La vraie question est que faire après la chute du régime ?

Le point de bascule

L’Iran n’est pas un bloc monolithique. C’est une mosaïque — Azéris, Kurdes, Arabes, Baloutches, communistes, islamistes dissidents, monarchistes. Reza Pahlavi a travaillé sérieusement sur une transition. Mais avoir un plan n’est pas avoir le pouvoir. Personne ne sait qui gouvernera Téhéran le jour où le régime s’effondrera vraiment.

Alors, qui va décider ? Le peuple, d’abord. Les Iraniens n’ont pas attendu ce jour pour résister. Ils ont manifesté, ils ont été tués, ils ont recommencé. Ce qu’il leur a manqué jusqu’ici, c’est le rapport de force. Est-ce que ce moment le leur donne ? C’est la question centrale.

Les forces de sécurité, ensuite. Les Gardiens de la Révolution sont le dernier rempart du régime. Vont-ils tenir jusqu’au bout ? Vont-ils commencer à refuser les ordres, à déserter, à changer de camp ? Les appels de Reza Pahlavi suffiront-ils ? Le peuple a-t-il confiance dans les promesses qui lui ont été faites ?

Et puis il y a le point de bascule. Partout, dans tous les moments de rupture historique, il y a eu des instants clés. La mort de Ceaușescu. La fuite d’Assad. Khamenei est mort. Son fils sera-t-il le suivant ? Ces moments peuvent faire tout basculer. Nous n’y sommes pas encore. Mais nous n’en sommes peut-être pas loin.

Il y a enfin la course contre la montre diplomatique. La Chine, la Russie, la Turquie, le Qatar vont pousser pour un cessez-le-feu le plus vite possible — pas par amour de la paix, mais pour sauver ce qui reste du régime avant qu’il tombe. Sauf s’ils voient que c’est trop tard.

L’Arabie saoudite s’est jointe aux Américains et aux Israéliens. Et l’Europe dans tout ça ? Soyons directs. Nous avons été complices de notre propre aveuglement. Trop soucieux de nos contrats commerciaux, de nos accords nucléaires, de notre confort diplomatique. Pendant que le régime massacrait ses manifestants par dizaines de milliers, nous hésitions.

Pendant qu’il finançait des réseaux islamistes sur notre sol, nous regardions ailleurs. Certains parlent de droit international. Certes. Mais ont-ils oublié que la République islamique mène une guerre contre Israël, contre les États-Unis, contre l’Occident depuis 47 ans ? Ont-ils oublié que ce régime a armé la Russie de ses drones contre la population ukrainienne ?

Avant l’Iran, l’Irak et la Libye

L’Europe a aujourd’hui un choix. Rester spectatrice d’une histoire qui se fait sans elle — et dont elle subira les conséquences quoi qu’il arrive. Ou porter ses propres valeurs : soutien aux forces démocratiques iraniennes, aux femmes qui se sont battues sans nous, aux minorités qui rêvent d’un Iran libre. Reagan a soutenu Solidarność. L’Europe peut soutenir le peuple iranien, l’opposition en diaspora. Ce n’est pas de l’ingérence. C’est de la cohérence.

Il faut le dire sans naïveté : le chaos qui suit les dictatures peut engendrer de nouveaux monstres. L’Irak nous l’a appris. La Libye aussi. Et même si le peuple Iranien est pluri millénaire et érudit, la jubilation dans les rues de Téhéran n’est pas la transformation — le vrai pouvoir reste armé, et les Gardiens de la Révolution ne rendront pas les armes sans résistance. Cela prendra du temps. Cela sera désordonné. Contesté. Douloureux.

Mais voici ce que l’histoire nous enseigne : la survie de ce régime était infiniment plus dangereuse que les risques de son effondrement. L’alternative à l’incertitude, c’est la tyrannie. Et la tyrannie, on la connaît déjà — Masoud Zatparvar la connaissait.

La Révolution Islamique est la croisade du 21e siècle, et ses Gardiens feront tout jusqu’au bout pour qu’elle perdure. Le peuple iranien a déjà choisi. Il l’a montré en 2009, en 2019, en 2022, et dans les rues ensanglantées de janvier 2026.

Notre rôle n’est pas de choisir ses nouveaux dirigeants. C’est de ne plus jamais financer, tolérer, ni négocier avec ceux qui oppriment. Le travail commence maintenant.

Simone Rodan-Benzaquen est représentante spéciale pour l’Europe de la Foundation for Defense of democracies.