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« Le peuple sauve le peuple » : comment Minneapolis s’inspire des méthodes anti-ICE de Chicago

« Le peuple sauve le peuple » : comment Minneapolis s’inspire des méthodes anti-ICE de Chicago

La communauté mexicaine de Chicago a transformé ses quartiers en forteresses et inspiré les militants du Minnesota, forçant le « tsar des frontières » de Donald Trump à reculer.

Le 12 février, Tom Homan, le « tsar des frontières » du président américain, annonce la fin de l’opération Metro Surge. « Le mérite de la fin de cette opération revient aux 435 000 habitants de Minneapolis », affirme alors Jacob Frey, le maire de la ville. Il aurait pu ajouter ceux de Chicago. Car les techniques de résistance s’affinent et se transmettent d’une ville à une autre, au gré des déploiements de l’ICE.

À Chicago, Yolanda plie la feuille en quatre, enroule la lanière autour du sifflet, glisse le tout dans un petit sac à congélation. « Trois coups de sifflet signifient que l’ICE (Agence de l’immigration et des douanes, NDLR) est dans le coin, un long, qu’elle arrête quelqu’un », indique Renee Jackson, l’animatrice. Dans ce restaurant mexicain du quartier Belmont-Cragin, à Chicago, ils étaient des dizaines, fin octobre, à participer à une Whistlemania (de whistle, sifflet). La feuille permet de « connaître ses droits », en anglais et en espagnol. Certains gardent ces kits, d’autres les distribuent dans les écoles ou aux vendeurs de rue, le restaurant les offre. Ce soir-là, ils en assembleront 2 000.

Yolanda, 44 ans, est née à Chicago. Son mari, mexicain, est sans-papiers. Elle montre ses filles penchées sur des coloriages : « S’ils me l’emmènent… elles ont 6 et 3 ans… » Depuis le début de Midway Blitz, le 6 septembre 2025, l’opération d’arrestations de clandestins par l’ICE, sa vie a changé. « Mon mari ne sort plus que pour travailler, la peur au ventre. Je fais les courses seule. Je ne veux pas que mes filles voient quelque chose qui les effraie, s’ils m’arrêtent au faciès ou brisent ma vitre de voiture », confie-t-elle.

Chaque jour, elle commande un VTC. « Il amène mon mari de la maison au travail et je surveille. À quelle vitesse il va, où il va. S’il s’arrête, j’appelle », raconte-t-elle. Elle a déjà sauté dans sa voiture pour vérifier. « La petite dit : « Papa, on va manger un hamburger ? » Et la grande répond : « Papa ne peut pas, il n’a pas de papiers », s’attriste Yolanda. Son mari est le seul de sa fratrie à ne pas être né ici. Comme beaucoup, il pensait qu’il rentrerait au Mexique.

« Mais la vie passe. Il a trouvé un travail de chef cuistot », raconte-t-elle. Elle refuse que ses filles grandissent au Mexique. « Pour leur éducation, ce serait terrible. Elles redeviendraient comme moi. Elles ne parleraient pas bien anglais, elles n’étudieraient pas ici. Je veux qu’elles aient une carrière, qu’elles deviennent quelqu’un, pleure Yolanda, qui conduit un monte-charge dans un entrepôt. Je ne veux pas qu’elles fassent un travail physique comme moi, je veux qu’elles travaillent dans un bureau. » Ce soir-là, elle calme son angoisse : « Comme je dis à mon mari, quand les gens sifflent, si l’ICE en arrête 4 au lieu de 9, on en a sauvé 5 qui se cachent. »

130 000 sifflets distribués

Alonso Zaragoza, 45 ans, bibliothécaire, a lancé l’initiative. « Il y en a 47, ce soir, à Chicago et dans sa banlieue, il y en aura 35 entre demain et la semaine prochaine », révèle-t-il. Tout est organisé sur Signal, chacun peut créer son groupe, il dénombre 600 organisateurs. « Ça, c’est à Dunning, montre-t-il en faisant défiler les conversations sur son téléphone. Pas vraiment un quartier de gauche… »

Sa femme travaille dans une ONG de Little Village, le cœur mexicain de Chicago, en lien avec des ONG de Los Angeles. « Là-bas, les sifflets n’avaient pas fonctionné, il n’y avait pas d’instructions, les enfants jouaient avec », retrace-t-il. Il a commencé par solliciter ses abonnés sur Facebook, à son association d’aide au quartier. Il se contente désormais de copier-coller les instructions quand un groupe se lance. « On va atteindre les 130 000 sifflets distribués, sans un centime du contribuable » en un mois, annonce-t-il. Il l’ignore, mais en janvier 2026, des soirées semblables se tiendront à Minneapolis.

L’une des plus grandes agglomérations mexicaines au monde

Baltázar Enríquez, président du Conseil communautaire de Little Village (La Villita en espagnol), a organisé des patrouilles dès l’investiture de Trump. « On savait que ce gars était un sauvage, un animal, raconte-t-il. Depuis le 20 janvier, on a prévenu les agences d’intérim, les journaliers, les églises, on a monté des ateliers. »

Il a lancé la campagne “Blow the whistle !” (« Sifflez ! ») dès juin. « On a parlé à nos frères et sœurs de Los Angeles, ils ont dit : ‘Ils ont brouillé le signal téléphonique, donc on a eu cette idée’. » Baltázar Enríquez a distribué 8 000 sifflets et « ça s’est répandu comme une traînée de poudre ». Des habitants en ont imprimé en 3D. En décembre, au début de Metro Surge, certains en ont apporté des milliers à Minneapolis. En janvier, ils en avaient envoyé 150 000 à New York, Baltimore, La Nouvelle-Orléans et d’autres États (Colorado, Maine, Missouri, Nevada, Ohio, Texas).

Le rôle de Chicago ne doit rien au hasard. C’est l’une des plus grandes agglomérations mexicaines au monde, avec 1,039 million de Mexicains ou Mexicano-Américains, sur 5,225 millions d’habitants. Les premiers échanges datent de 1850 : les immigrés s’installent au début du XXe siècle, pour construire le chemin de fer. « En 1930, ils sont 30 000, avec ceux qui travaillent dans les aciéries », retrace Xóchitl Bada, professeure d’Études Latino-américaines et Latinos à l’Université de Chicago. Expulsés lors de la crise de 1929, ils reviennent quand Chicago s’industrialise. « C’est l’âge doré de la migration circulaire, les gens viennent deux ou trois ans, rentrent au Mexique, parfois ne reviennent pas. La frontière était très poreuse et l’immigration clandestine n’était pas pénalisée », rappelle Bada.

Entre 1942 et 1964, le programme Bracero fait venir des millions de travailleurs temporaires. Mais en 1954, un million de Mexicains sont expulsés lors de l’Opération Wetback. Les quotas d’immigration de 1965 sont inférieurs aux besoins dans l’agriculture, la construction et l’industrie, et les entrées clandestines augmentent. Au point qu’en 1986, ceux qui sont arrivés avant 1982 sont amnistiés et les employeurs de clandestins, sanctionnés. « Mais s’ils pouvaient prouver qu’ils avaient cru que les papiers étaient vrais, la sanction n’était pas appliquée, détaille Bada. C’est ainsi qu’on arrive à ce nombre de sans-papiers. Pour de grandes entreprises comme Tyson Foods, c’était moins cher de payer que d’obéir. »

En 1996, Bill Clinton signe une loi draconienne. « La frontière est complètement militarisée et les passeurs multiplient les prix par quatre, décrit Bada. C’est la fin de la migration circulaire et en 2005, on atteint le nombre record de 700 000 Mexicains entrés. » Récemment, il est retombé autour de 230 000. Dans les années 1990, 6 millions de sans-papiers étaient présents aux États-Unis. Aujourd’hui, ils sont entre 10 et 13 millions, dont 6 millions de Mexicains, plus de 2 millions dans la région de Chicago.

« Le peuple sauve le peuple »

Dès 1927, ils s’organisent. Il existe des Clubes de oriundos, héritiers des clubs de football représentant les 32 États mexicains, des polices civiles de quartier, des associations de pâtés de maisons, des promotrices de santé, intermédiaires des agences de santé au Mexique. Les rafles se multiplient sous Barack Obama, « l’expulseur en chef » (deporter in chief), (qui, lui, cible les criminels), et sous le premier mandat de Donald Trump. « Chaque fois que la communauté a été attaquée, l’organisation s’est sophistiquée », poursuit Bada.

Elle est favorisée par une tradition unique. « Chicago est une ville d’immigrés, rappelle Dick Simpson, professeur de sciences politiques à l’université de l’Illinois. Pendant des décennies, la majorité des habitants étaient nés en Irlande, en Russie… Nous sommes aussi le berceau de l’organisation communautaire. »

Saul Alinsky, sociologue de l’université de Chicago, a théorisé ces structures répondant aux problèmes d’un groupe ou d’un quartier dans son « Reveille for Radicals » (« Clairon pour les radicaux »), en 1946. Il a formé des centaines de « community organizers », souvent appuyés par le clergé, dans les quartiers pauvres – Obama était un organisateur de la tradition d’Alinsky, dans la communauté noire du sud de Chicago. Martin Luther King y a ajouté son mouvement des droits civiques.

Chicago est aussi une ville de syndicats, à laquelle on doit la tradition du 1er mai, qui honore le massacre de Haymarket Square, lors de la lutte pour la journée de huit heures en 1886. Dans les années 2000, les syndicats dépeuplés ont encouragé les adhésions de Latinos. Ils collaborent avec des ONG comme ICIRR (Coalition pour les droits des immigrés et réfugiés) ou Heartland Alliance, à Chicago depuis 1888, et s’appuient sur les médias hispanophones.

Greg Bovino, chef de la Patrouille de la Frontière, a reconnu que la ville était « très dure », en partant mi-novembre. « Il y a eu de la résistance à Los Angeles aussi, mais Chicago a servi de modèle pour les villes suivantes », note Simpson. Bada y voit la concrétisation de la « valeur civique » décrite par Alexis de Tocqueville. « El pueblo salva al pueblo » (« Le peuple sauve le peuple »), « we keep us safe » (« On se protège les uns les autres », résume Eric Ramos, organisateur du Northwest Side Deportation Defense Network.

SALUTE

Partout ont lieu des ateliers de résistance. À Maywood, dans une bibliothèque, une centaine de personnes, dont des élus, regardent des diapositives. « Les badges du Département de la sécurité intérieure (DHS) sont dorés, avec un aigle en haut. Le bas est pointu et le signe de l’agence apparaît au milieu », explique Betty Alzamora. Une femme traduit en espagnol, pour un public attentif. Deux jours plus tôt, un homme a été arrêté non loin, à Melrose Park, avec une violence telle, qu’il a fini à l’hôpital.

« Ils se font passer pour des employés de service public, des livreurs Amazon, des agents de police », prévient-elle. Son groupe, créé « sous le premier régime de Trump », inactif sous Biden et réactivé quand Trump a gagné en 2024, fait partie d’une coalition de 39 équipes dans l’Illinois et a formé plus de 3 000 personnes.

Le gouverneur J.-B. Pritzker a annoncé la création d’une commission pour recenser les abus des agents fédéraux. Il a supplié les habitants de les « filmer, documenter et envoyer […] pour qu’on ait des traces de ce que nos communautés subissent. » L’exercice est cadré. Il faut filmer en format paysage et prononcer des éléments résumés dans l’acronyme militaire SALUTE : combien d’agents (Size), ce qu’ils font (Activity), où (Location), qui ils sont (ICE, police…), quand (Time), avec quelles armes ou véhicules (Equipment).

« Ça va vous paraître dingue, je m’entraîne à filmer mes chats, confie Alzamora. Faites‑le avec vos enfants, habituez‑vous. L’idée, c’est de vous sentir assez à l’aise pour que, sur l’instant, quand c’est dur – vous allez vous trouver face à quelque chose que beaucoup n’ont jamais vu – cette mémoire du geste vous aide à tenir. »

Parmi les conseils cruciaux, ne jamais interférer : « Nous sommes là pour documenter, ce n’est pas notre boulot d’interrompre. Restez à l’écart, dites à la personne arrêtée qu’elle a le droit de garder le silence et à un avocat. » Il faut demander leur nom et qui contacter. Car les personnes arrêtées tombent dans un trou noir. Fin octobre, 3 000 personnes avaient disparu. Ni leurs avocats, ni leur famille ne savaient où elles étaient : emprisonnées dans un autre État, ou expulsées.

L’utilisation d’un mot de passe au lieu de la biométrie sur le téléphone est conseillée, pour éviter qu’un agent ne force son accès. « Votre travail pourra faire partie des preuves utilisées en justice, dans un dossier d’expulsion ou dans un recours collectif », précise-t-elle. Les vidéos sont envoyées à un répartiteur, qui les transmet au réseau de soutien. « Le plus difficile, conclut-elle, sera de maîtriser vos émotions. »

« Salez la glace »

Tout le monde n’est pas taillé pour ça. À Albany, dans une autre bibliothèque, certains présentent leurs initiatives par quartier. « On fait des projets artistiques, des clubs de lecture, des activités pour enfants, des projections de films, des ateliers de cuisine, des dégustations de vin », détaille un militant de Rogers Park.

Les liens se tissent en vue des actions plus engagées. « On a une radio, des patrouilles à vélo, en voiture, on escorte les gens à l’église et les enfants à l’école », énumère-t-il. Plus tard, des résidents de Rogers Park transmettront leurs techniques, dont le SALUTE, à des habitants de Minneapolis. Les patrouilles aussi, seront adoptées, avec des groupes Signal améliorés : chaque soir, les conversations sont dissoutes pour éviter les infiltrations.

Dans un jardin du nord-ouest, des voisins écoutent, autour d’un feu, les récits des manifestants devant le centre administratif de l’ICE, devenu prison, à Broadview. Grace Darling, 31 ans, a lu Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit, et sans armes, de Serbe Srdja Popovic et a trouvé une stratégie « qui rend les forces de l’ordre ridicules » quand elles répriment.

Quand on l’a vue à Broadview, elle portait la robe de quinceañera (anniversaire des 15 ans) de sa mère. Elle s’est aussi déguisée en icône de la marque de sel Morton, avec un panneau « Salez la glace (ICE) », ou en Blanche-Neige, avec un panneau clamant que « le Prince Florian ne rejoindrait pas l’ICE mais la méchante sorcière ». « Je suis une femme qui passe pour blanche, je suis mince, je choisis des trucs ultra-féminins, de petite fille, explique-t-elle. Je ne suis pas ce qu’ils attendent, je n’ai pas les cheveux bleus, je n’ai pas de piercing, je n’ai pas de tatouage. Je ressemble à leurs femmes, filles et sœurs. »

Les costumes de grenouille des manifestants de Portland, dans l’Oregon, suivent la même logique. Les idées s’échangent, une communauté se crée. « Vous venez ici pour la première fois, vous rencontrez des gens, vous allez peut-être aller à une Whistlemania, manifester… », explique Kevin Naglich, fondateur d’Indivisible Chicago Northwest.

Le bus magique

À Little Village, Rogelio López attend dans la rue. « Normalement, je suis quelqu’un de paresseux, assure-t-il. Mais des hommes masqués, soi-disant agents fédéraux, kidnappent des gens et on devrait les laisser faire ? » Son rôle, c’est le « bus magique » : il accompagne, à pied, des enfants à l’école. Ce matin, ils ont 8, 9, 11 et 12 ans.

Le petit cinquième est caché entre les jambes de sa mère. María n’a pas de papiers, son mari non plus. Cela fait trois jours qu’elle ne les emmène pas à l’école. Quand on demande à l’aînée, Natalia, si elle sait pourquoi et si elle a peur, elle chuchote : « ICE », les yeux noirs fixés sur l’asphalte. Elle hoche la tête : « L’autre jour, le directeur a dit que l’ICE était dehors. Il ne nous a pas laissés sortir. » En ce moment, elle apprend « tout ce qui est dinosaures et fossiles », et reçoit les cours sur son ordinateur. « Ils nous ont parlé de l’ICE et on s’est entraînés, au cas où ils viennent », raconte-t-elle.

Devant l’entrée, elle donne une petite tape dans la main du garde de sécurité. « Qui n’est pas venu, ce matin ? », demande-t-elle en espagnol. « Je ne sais pas encore », répond Juan Muñoz, d’un ton jovial. Il confirme que l’ICE passe en voiture. « Quand on ferme tout, les élèves sentent qu’il se passe quelque chose, confie-t-il. J’en ai un qui n’est pas venu pendant deux semaines. J’en ai trois dont les parents ont été expulsés. Il y en a une, elle a peur de ne plus jamais revoir son père. Il a été arrêté, ils ne savent pas où il est, peut-être dans l’Indiana ou le Michigan. » La stratégie du « bus magique », lancée à Washington, au printemps, sera reprise à Minneapolis.

Midway Blitz n’a jamais pris fin. Fin décembre, plus de 4 500 arrestations en 64 jours étaient dénombrées. Selon une enquête de Wired, ICE prévoit de louer ou agrandir plus de 150 locaux. Sa prochaine destination ? Elle serait « partout », une infrastructure permanente. La transmission de la résistance ne fait que commencer.