Les États du Golfe ont supplanté l’Europe
dans les grandes négociations. La chercheuse Fatiha Dazi-Heni analyse cette montée en puissance.
Depuis dix jours, les noms de Ryiad, Dubaï, Abu Dhabi, Oman, Bahreïn, sont associés à des frappes de drones ou de missiles en provenance d’Iran. Ces derniers mois, ils revenaient dans l’actualité pour des raisons plus diplomatiques, plus pacifiques. Ces capitales hébergeaient des rencontres au sommet afin de trouver des solutions aux conflits en cours, en Ukraine, en Palestine, ou sur le dossier du nucléaire iranien. Le rôle d’intermédiaires désormais incontournables joués par les États du Golfe est l’un des changements récents les plus marquants de la géopolitique, qui traduisent leur montée en puissance, l’un des volets de leur soft power qui les place au cœur de l’échiquier mondial, une opportunité qu’ils ont su saisir et faire fructifier face à une Europe en déclin sensible dans ce domaine. Il est donc utile de retracer la genèse de cet essor et d’entrer dans les détails de cette répartition des rôles.
Le Point : Quand les États du Golfe accèdent-ils à la scène diplomatique ?
Fatiha Dazi-Heni : Le déclencheur est la crise de 2008. Jusque-là, ces pays se contentaient d’investir avec leurs fonds souverains, grâce à un prix du pétrole très élevé depuis 2003. Un investissement parfois perçu comme agressif, comme l’a démontré, en 2006, l’affaire de Dubai Ports World, ce fonds émirati qui a souhaité acheter des concessions dans six ports aux États-Unis. Cette entrée a suscité la colère du Congrès, qui y a vu une intention malveillante de la part d’un pays stigmatisé comme terroriste. Dubai a compris qu’il fallait réviser sa stratégie et instaurer une diplomatie proactive destinée à séduire l’Occident. La crise de 2008 va le permettre, l’Occident ayant un besoin désespéré de restreindre l’hémorragie financière. Accusés d’ingérence avant la crise, les fonds souverains du Golfe sont sollicités par l’OCDE, une opportunité que ces pays ont saisie.
Les Printemps arabes de 2011 ont-ils aussi favorisé leur émergence diplomatique ?
Sur le plan régional, ces « printemps » déplacent la centralité du monde arabe vers le Golfe. Les grands pays « diplomatiques », Égypte, Irak, sont très affaiblis. La dimension fédérale des Émirats (EAU) permet à Abou Dhabi de secourir Dubai, plus affecté en raison de la bulle immobilière. L’Arabie saoudite, en marge de la mondialisation, a été peu touchée. Pour éviter l’effet boule de neige des « printemps », les pays du Golfe, fers de lance de la contre-révolution, achètent le silence de leurs citoyens en multipliant les salaires des fonctionnaires.
Quel rôle jouent-ils dans le dossier du nucléaire iranien ?
Au début, aucun, et c’est bien ce qui irrite leurs dirigeants. Le dossier a été initié par la troïka européenne [Allemagne, France, Royaume-Uni, NDLR], rejointe par les États-Unis d’Obama. Or, les Occidentaux mettent uniquement l’accent sur leur crainte de voir la région se nucléariser, négligeant l’interventionnisme de l’Iran en Irak, Syrie, ou auprès des houthistes au Yémen. L’accord signé en juillet 2015 ne le mentionne pas. Les pays du Golfe se sont sentis exclus des négociations, leurs propres craintes n’ont pas été écoutées. C’est le partage de cette analyse sur la menace iranienne qui les a rapprochés d’Israël. De son côté, Oman, qui a une vieille tradition de coopération avec l’Iran, deviendra un médiateur clé entre Téhéran et Washington. Le sultan Qabous, qui a régné entre 1970 et 2020, n’a pas oublié l’aide apportée par l’Iran dans les années 1970 à l’occasion de la guerre du Dhofar. Même après la chute du chah, Oman a œuvré pour faire libérer des prisonniers américains en Iran, d’où la confiance de l’administration américaine à l’égard du sultanat. Les Émirats, le Koweït, le Qatar ont essayé de se poser en médiateurs alternatifs, mais Oman reste l’acteur privilégié par Téhéran, comme Washington. Dans le contexte des graves troubles internes qui secouent l’Iran, il a existé un consensus entre les pays du Golfe pour convaincre Washington d’éviter d’intervenir en vue d’un changement de régime à Téhéran.
D’autres pays ont-ils des « spécialités » ?
Le Qatar s’est spécialisé dans la médiation des acteurs régionaux dits infréquentables, les talibans en Afghanistan, le Hamas en Palestine… Il entre beaucoup d’opportunisme dans cet activisme, qui s’ajoute au soft power de leur chaîne Al-Jazira. Il marque la volonté de sortir d’un certain isolement au sein du Golfe pour devenir le pays qui parle avec tout le monde. À la suite des mauvais rapports entretenus avec l’administration Obama, les pays du Golfe ont diversifié les partenariats stratégiques et diplomatiques, notamment avec les grands pays du Sud global, prenant exemple sur le modèle asiatique d’un capitalisme autoritaire. Ce refus d’une inclusivité politique ou ce choix d’un multi-alignement passait par une affirmation de la région sur la scène diplomatique. Entre les modèles occidental et asiatique, ils ne veulent pas trancher. L’Arabie saoudite a été très déçue par les États-Unis de Biden en mars 2019 quand, après les frappes de l’Iran, ils ont refusé de recourir à des représailles contre Téhéran. Voilà pourquoi Riyad exige de Trump un vrai traité de garantie militaire entre les États-Unis et l’Arabie saoudite. L’ambition profonde de Riyad est de devenir non un leader arabe mais la puissance moyenne qui soit le point de jonction entre l’Orient et l’Occident. D’où son refus d’adhérer au Brics, contrairement aux Émirats, pour ne pas verser dans un Sud global anti-occidental.
Ce souci d’équilibre s’est-il retrouvé dans le dossier ukrainien ?
Exactement. Les pays du Golfe ont condamné l’invasion de l’Ukraine, mais ont refusé de voter les sanctions économiques contre Moscou. Seuls le Koweït et le Qatar, eux-mêmes victimes d’un voisin puissant, l’Irak, pour le premier, l’Arabie saoudite et les EAU pour le second, ont été très durs avec Poutine. Mais MBZ aux Émirats comme MBS en Arabie saoudite entretiennent d’excellentes relations avec Moscou, fondées sur leur intérêt commun à soutenir le prix du pétrole. Ils ont créé l’Opep+ afin de rester des pays moteurs dans la régulation des prix et de pouvoir contrer les États-Unis. Or, l’Opep+ a accueilli la Russie. Zelensky est très bien reçu à Riyad comme à Abou Dhabi, ce qui permet à ces deux pays d’organiser des médiations entre la Russie, l’Ukraine et les États-Unis.
Y a-t-il une répartition des dossiers chauds entre les pays du Golfe ?
Une répartition signifierait une entente préalable. Or, le Conseil de coopération du Golfe, créé en 1981, est une organisation très lâche, non exempte de crises, comme celle qui a opposé le Qatar aux autres pays, notamment l’Arabie saoudite et les EAU, de 2017 à 2021. De fortes rivalités perdurent ; historiquement, l’Arabie saoudite était considérée comme un hégémon dont on se méfiait. Aucun pays n’a oublié que, sans l’intervention des Britanniques, l’Arabie les aurait avalés au temps d’Ibn Saoud. Hormis Bahreïn, qui occupe une place à part, les rixes ont été permanentes entre ces pays ; en témoigne la zone neutre qui sépare le Koweït de l’Arabie saoudite. Aujourd’hui, c’est la compétition géo-économique entre Riyad et Abou Dhabi, les deux économies arabes les plus dynamiques, qui domine.
Sur la Palestine, le Qatar a joué un rôle clé…
Il avait accueilli les oppositions arabes progressistes et islamistes, dont les Frères musulmans, avec lesquels ils ont tissé des liens, notamment lors des Printemps arabes. Le Qatar a été une destination naturelle pour le bureau politique du Hamas pendant la guerre civile en Syrie, et ce, en accord avec Washington, sachant que Doha héberge la plus importante base américaine dans la région (Al-Udeid). Mais l’Arabie saoudite a mené aussi une coalition pour œuvrer à la reconnaissance d’un État palestinien. L’Iran affaibli, MBS a réévalué la menace que fait peser l’hégémonie militaire israélienne….
Mais alors comment interpréter diplomatiquement l’attaque américano-israélienne contre l’Iran ?
Malgré leurs efforts diplomatiques pour éviter le chaos d’une guerre au Moyen-Orient qu’elles n’ont pas voulue, les monarchies du Golfe se retrouvent piégées. Concentrées dans la défense de leur souveraineté, elles feront tout pour éviter de rentrer aux côtés d’Israël et des États-Unis en conflit direct avec l’Iran, sachant que ces monarchies font partie du même environnement géographique.
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