Après l’annonce par Donald Trump de la capture de Nicolas Maduro, le Venezuela entre dans une phase d’incertitude. Thomas Posado analyse les loyautés qui maintiennent le régime et le ressenti d’une population épuisée par dix ans de crises.
Ce samedi, le Venezuela s’est réveillé dans la stupeur. En quelques heures, un pays déjà épuisé par plus d’une décennie de crise économique, d’autoritarisme et d’exil massif a basculé dans une nouvelle zone d’incertitude, après l’annonce par Donald Trump de la capture et l’exfiltration de Nicolas Maduro et de son épouse.
Pour comprendre ce moment, nous avons interrogé Thomas Posado, maître de conférences en civilisation latino-américaine à l’université de Rouen Normandie, auteur de Venezuela : de la révolution à l’effondrement (Presses universitaires du Midi, 2023). Il analyse les ressorts profonds de la crise, le regard de la population sur Maduro et la portée réelle des accusations américaines de « narco-État ».
Le Point : Comment avez-vous réagi en apprenant cette nouvelle dans la nuit ?
Thomas Posado : Je suis partagé. Je m’y attendais parce que, depuis trois mois, les menaces américaines se multipliaient. CNN en recensait déjà 17 avant les vacances de Noël, et on a sans doute dépassé ce seuil aujourd’hui. Il y avait aussi des signaux très concrets : des bombardements dans la mer des Caraïbes et dans le Pacifique depuis septembre, la fermeture prolongée de l’espace aérien et maritime, ainsi que des saisies de pétroliers depuis décembre. Mais j’ai aussi été surpris, parce que ces menaces n’étaient, jusqu’ici, pas suivies d’effets. On était un peu dans un syndrome de Pierre et le loup : à force d’annoncer une guerre imminente, on finit par ne plus y croire.
Et surtout, ce qui frappe, c’est la rapidité. La capture d’un chef de l’État au pouvoir depuis douze ans, qui bénéficiait du soutien de son armée et qui, visiblement, en bénéficie encore, puisqu’on n’a aucune information sur des dissidences internes. À ce stade, le régime pourrait d’ailleurs survivre à la capture de Nicolas Maduro, d’après les éléments dont on dispose. C’est cette combinaison entre prévisibilité stratégique et brutalité de l’exécution qui rend l’événement particulièrement saisissant.
Maintenant que Maduro a disparu de la scène nationale, que peut-il se passer concrètement sur le plan institutionnel ?
En théorie, la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela est claire : la vice-présidente, Delcy Rodriguez, devrait prêter serment et devenir cheffe de l’État. Mais comment imaginer une transition constitutionnelle « normale » dans un contexte de pression militaire américaine aussi intense ? C’est toute la question.
Maduro est capturé, Delcy Rodriguez accède à la présidence… mais pour combien de temps ? Serait-elle à son tour placée dans le viseur des États-Unis, exposée à une possible exfiltration ou capture, ou bien Donald Trump choisirait-il de négocier avec elle ? À ce stade, seul le président américain peut trancher.
La logique institutionnelle voudrait que Delcy Rodriguez assure la continuité du pouvoir. Mais l’imprévisibilité de Trump laisse ouvertes deux options opposées : une négociation pragmatique ou la poursuite d’une escalade unilatérale contre le Venezuela.
Le régime chaviste peut-il survivre sans Maduro ou repose-t-il trop sur sa figure ?
Nicolas Maduro n’est pas un leader charismatique. Si la question s’était posée à propos d’Hugo Chavez, la réponse aurait été beaucoup plus complexe, tant Chavez concentrait le pouvoir, l’imaginaire et la légitimité sur sa personne.
Maduro, lui, a plutôt fonctionné comme un homme d’équilibre. Il a su composer avec les différents groupes de pouvoir, en particulier avec l’institution militaire, à laquelle il a beaucoup concédé, à la hauteur de ce qu’il lui devait. Le régime ne repose donc pas uniquement sur sa figure, mais sur un système d’alliances, de loyautés et de contraintes institutionnelles. Ce pouvoir reste cependant minoritaire dans la population. C’est ce que l’on a observé lors de l’élection présidentielle de 2024.
On parle d’environ 30 % de la population acquise à Maduro.
Ces 30 % correspondent aux procès-verbaux disponibles. Mais il faut rappeler que cette élection est largement considérée comme controversée. Elle a été marquée par une fraude massive. Les institutions électorales, favorables au pouvoir, ont proclamé la victoire de Maduro avec neuf points d’avance.
De son côté, l’opposition a consigné les procès-verbaux, bureau de vote par bureau de vote. Sur la base de plus de 80 % des bureaux recensés, un échantillon très représentatif dont les marges ne peuvent être inversées, les résultats sont très différents. Ces données donnent 67 % pour Edmundo Gonzalez Urrutia, candidat de l’opposition, Maria Corina Machado ayant été invalidée, et 30 % pour Nicolas Maduro.
Cela signifie que Maduro dispose encore d’un socle réel de soutiens. Minoritaire, mais pas négligeable. Le système tient donc avant tout par l’armée, ainsi que par des institutions judiciaires et politiques qui lui sont loyales, mais il ne repose plus sur une majorité sociale ou électorale dans la population vénézuélienne.
Faut-il craindre une guerre civile ou un effondrement sécuritaire du pays ?
Tout dépend des décisions prises à Washington. Si Donald Trump s’arrête là, comme l’ont laissé entendre certains responsables américains autour de Marco Rubio, et que les opérations militaires cessent, on peut imaginer un scénario de continuité institutionnelle. Delcy Rodriguez pourrait devenir cheffe de l’État et des négociations d’État à État s’ouvrir, dans un rapport de force évidemment encore plus asymétrique après les événements de cette nuit.
Mais si les opérations se poursuivent, ou si des fractures apparaissent au sein de l’armée, le risque est tout autre. Il y a alors un véritable danger d’enlisement, de bourbier, voire de conflit généralisé. Ce risque ne doit pas être sous-estimé. Le Venezuela compte des centaines de milliers de miliciens armés, organisés et formés sous l’autorité d’une armée restée loyale à Maduro. À cela s’ajoutent les colectivos, des groupes paramilitaires favorables au régime, armés eux aussi, qui fonctionnent comme des forces de choc pour défendre le pouvoir.
Imaginer qu’un changement de régime puisse se produire mécaniquement, par la seule capture du chef de l’État, et qu’il serait immédiatement remplacé par une figure plus favorable à Washington, relève à mon sens d’une forme d’utopie. Tant qu’il n’y a pas de transformation structurelle interne, tant que l’institution militaire reste loyale au pouvoir en place ou à son successeur, faire tomber une tête ne suffit pas. Ce n’est pas un changement de régime, mais une opération de communication spectaculaire, brutale, très efficace symboliquement, mais politiquement insuffisante pour parler de changement de régime à ce stade.
Qu’est-ce qui empêche aujourd’hui des figures de l’opposition comme Edmundo Gonzalez ou Maria Corina Machado, Prix Nobel de la paix 2025, de s’imposer rapidement ?
Le plébiscite dont a bénéficié l’opposition en 2024 doit être compris avant tout comme un vote de rejet. Un vote du type « tout sauf Maduro ». Il reflète l’épuisement d’une population confrontée à plus d’une décennie de crise. Le pays a connu une chute de 74 % de son PIB entre 2014 et 2020. Plus de huit millions de Vénézuéliens ont quitté le pays. L’une des revendications centrales de la campagne de l’opposition était d’ailleurs la réunification des familles. Voir ses enfants, ses parents, partis à l’autre bout du monde.
Cela ne signifie pas pour autant une adhésion pleine et entière au projet politique de Maria Corina Machado ou d’Edmundo Gonzalez, ni à leurs positions sur une éventuelle intervention américaine ou sur la transformation du Venezuela en hub énergétique continental. Ces questions ne sont pas au cœur des préoccupations quotidiennes des Vénézuéliens.
Il existe aujourd’hui un « antimadurisme » très fort, mais cela ne se traduit pas automatiquement par un leadership alternatif solide. Le chavisme gouverne le pays depuis plus de vingt-cinq ans. Il est profondément enraciné dans les institutions militaires, les pouvoirs locaux, les gouvernorats, l’appareil d’État. L’opposition, elle, est largement privée de ces relais. Une partie est en exil, une autre marginalisée institutionnellement. Elle ne dispose ni du contrôle territorial ni des chaînes de commandement nécessaires à une transition immédiate.
D’où vient, selon vous, cette lassitude profonde de la population vénézuélienne envers Maduro ?
La principale cause est économique. Le pays a vu son PIB divisé par cinq en six ans. C’est un choc d’une ampleur exceptionnelle. Depuis 2020, il y a eu une légère amélioration, mais le traumatisme est massif.
Cette crise s’explique par trois facteurs principaux. D’abord, les sanctions américaines, qui représentent environ la moitié de l’effondrement économique. Ensuite, le caractère rentier de l’économie vénézuélienne, structurellement fragile, alternant depuis des décennies phases d’abondance et crises profondes. Enfin, une politique économique désastreuse, marquée par une gestion monétaire catastrophique et un enrichissement de certaines élites proches du pouvoir pendant que la population s’appauvrissait.
Aujourd’hui, le salaire minimum est d’environ un dollar par mois. Il est impossible de vivre dignement dans ces conditions. Les migrations sont d’abord motivées par cette réalité matérielle, bien avant les raisons politiques. À cela s’ajoutent des aides étatiques irrégulières, des distributions de nourriture qui rendent une partie de la population dépendante du pouvoir.
Ce qui est paradoxal, c’est que Donald Trump, qui se présente comme un adversaire de l’immigration, est aussi, via les sanctions américaines, l’un des facteurs de cet exode.
La répression politique reste-t-elle un moteur central du rejet du régime ?
Oui, il y a encore environ 800 prisonniers politiques, malgré quelques vagues de libération récentes. Des partis d’opposition ont vu leurs sigles confisqués et attribués à des figures proches du pouvoir, qu’il s’agisse de partis de gauche ou de formations libérales. Cette répression compte, mais dans les motivations migratoires, la dimension économique reste dominante.
Le chavisme est-il encore une identité politique forte au sein de la population ?
Il l’est encore, mais de manière résiduelle. En 2024, pour la première fois, Nicolas Maduro était minoritaire dans tous les secteurs sociaux, y compris dans les quartiers populaires qui avaient massivement soutenu Hugo Chavez. Les 30 % de voix en faveur de Maduro recouvrent des réalités différentes. Certains ont voté par rejet de l’opposition, d’autres, par peur de perdre des programmes sociaux.
Il existe néanmoins un noyau dur qui adhère au récit selon lequel les États-Unis seraient les seuls responsables des malheurs du Venezuela. Ce récit est exagéré, mais il fait sens pour une partie de la population. Les événements de cette nuit vont probablement le renforcer. Pour ces soutiens, les États-Unis apparaissent comme une puissance impérialiste agressive attaquant un chef de l’État qu’ils considèrent comme légitime.
Ce noyau dur n’est pas majoritaire, mais il est politiquement et militairement significatif. Des centaines de milliers de miliciens ont été armés ces dernières semaines. Imaginer qu’ils changent de loyauté du jour au lendemain est illusoire. Ce sont des acteurs avec lesquels il faudra compter dans les semaines et les mois à venir.
La population vénézuélienne est-elle largement consciente que l’élection a été truquée ?
Oui, très largement. Avant même l’élection, tout le monde savait que Maduro était minoritaire et allait perdre. Avec un rapport de force de l’ordre de 67 % contre 30 %, il est impossible que cela passe inaperçu. Dans les classes aisées comme dans les classes populaires, ce basculement était visible.
Il existe encore des secteurs dans le déni, qui se méfient de l’opposition en raison de précédents sous Chavez, lorsque celle-ci refusait parfois de reconnaître des résultats pourtant démocratiques. Mais ils sont minoritaires. La majorité des Vénézuéliens sait que le rapport de force politique n’est plus celui des années Chavez.
L’administration Trump justifie son intervention en accusant Nicolas Maduro de diriger un « narco-État » et le cartel de los Soles. Sur le plan factuel et judiciaire, que sait-on réellement de ces liens supposés entre le pouvoir vénézuélien et le narcotrafic ?
C’est sans doute l’argument le plus fragile du discours américain. L’idée que Nicolas Maduro serait à la tête d’un « narco-État » ou du cartel de los Soles repose sur des bases très discutables.
D’abord, l’argument humanitaire ne tient pas. La drogue qui tue le plus aux États-Unis est aujourd’hui le fentanyl. Or le Venezuela n’est absolument pas intégré à cette filière, qui relie principalement la Chine au Mexique, puis aux États-Unis. Même pour la cocaïne, le Venezuela n’est pas un pays producteur, mais un pays de transit secondaire. Selon les agences américaines de lutte antidrogue, environ 8 % seulement de la cocaïne transiterait par son territoire. Il s’agit donc d’une route marginale.
Quant au cartel de los Soles, il ne s’agit pas d’un cartel structuré au sens strict. L’expression désigne des réseaux de corruption anciens, antérieurs même à Hugo Chavez, impliquant certains militaires, policiers ou fonctionnaires facilitant le passage de drogue colombienne vers la mer des Caraïbes, en direction de l’Europe ou des États-Unis. En revanche, aucun élément ne permet d’établir un lien direct entre Nicolas Maduro, personnellement, et ces réseaux.
Il y a bien eu des arrestations de figures proches du pouvoir, y compris des neveux de Maduro, ainsi que de responsables comme Walid Makled ou Hugo Carvajal. Mais ce type d’imbrication entre corruption, narcotrafic et segments de l’État existe ailleurs en Amérique latine, en Colombie ou au Mexique notamment. Ce n’est pas une singularité vénézuélienne.
L’argument du narcotrafic n’a donc aucun fondement ?
Le Venezuela est un État affaibli et profondément corrompu. Mais affirmer que Maduro serait, en tant que chef de l’État, responsable du narcotrafic international n’est pas étayé par les faits à ce stade. La crédibilité de Donald Trump sur ce terrain est d’autant plus discutable qu’il a récemment gracié Juan Orlando Hernandez, ancien président du Honduras, pourtant condamné par la justice américaine à quarante-cinq ans de prison pour trafic de cocaïne.
Dans ce contexte, la lutte contre le narcotrafic ressemble davantage à un prétexte politique qu’à un combat cohérent. Les trafics se combattent par des méthodes éprouvées : coopération policière, saisies, démantèlement des filières, arrestation de véritables chefs de réseaux. Des opérations de ce type ont d’ailleurs permis l’arrestation récente de figures majeures du fentanyl. Mais on ne démantèle pas ces réseaux par des opérations spectaculaires visant l’exfiltration d’un chef d’État, d’autant plus lorsque les principales routes de la drogue ne passent pas par son pays.
Le rapprochement entre le Venezuela et la Chine a-t-il pesé dans la décision américaine d’intervenir ?
Oui, clairement, et au-delà du seul cas vénézuélien. L’un des phénomènes majeurs de l’Amérique latine depuis le début du XXIᵉ siècle est le basculement de la Chine comme premier partenaire commercial, au détriment des États-Unis. Pour le Venezuela, ce mouvement s’est accéléré à partir de 2018-2019, au moment même où Washington renforçait ses sanctions, poussant Caracas davantage vers Pékin.
La Chine est devenue le principal investisseur étranger au Venezuela. Le lien diplomatique et économique est ancien et solide. Dans cette perspective, le pays apparaît comme un cas emblématique pour Washington : un État affaibli, disposant des premières réserves de pétrole au monde, situé à proximité immédiate des États-Unis, et devenu un partenaire stratégique de la Chine.
Cette intervention s’inscrit plus largement dans un retour à un interventionnisme agressif en Amérique latine, inspiré de la doctrine Monroe et de ses prolongements historiques. Mais la situation a changé : les États-Unis ne sont plus la puissance industrielle ascendante du début du XXᵉ siècle. Rien ne garantit que ces démonstrations de force inverseront le déclin relatif de leur influence. Elles pourraient, au contraire, renforcer le rejet de l’impérialisme américain dans la région, sans modifier en profondeur les rapports de force économiques face à des acteurs chinois solidement implantés.
Si l’opération aboutit, Pékin pourrait perdre un allié régional. Mais cela ne suffira sans doute pas à rebattre durablement les cartes en Amérique latine.

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