ENTRETIEN. Contrairement aux années 1980, l’Iran ne peut plus se permettre des actes de terrorisme internationaux sans risque de représailles directes.
Alors que les tensions géopolitiques autour de l’Iran s’intensifient depuis la mort de l’ayatollah Khamenei, la question de la menace terroriste plane. Et si des représailles des Gardiens de la révolution étaient à prévoir ? Bernard Rougier, politologue français, spécialiste de sociologie politique et des questions religieuses, qui travaille sur l’évolution de l’islam au Moyen-Orient et en France, analyse pour Le Point les dynamiques internes du régime iranien, la résilience des Gardiens de la révolution et le rôle potentiel du peuple iranien dans l’avenir du pays.
Le Point : Faut-il craindre une recrudescence du terrorisme islamiste chiite en Europe ou en France ?
Bernard Rougier : Pour l’heure, pas vraiment. Le premier terrorisme est interne à l’Iran. Il est accompli par les Pasdarans [corps paramilitaire et terroriste des Gardiens de la révolution, NDLR] lors de chaque révolte populaire depuis 1999. Aujourd’hui, la milice islamiste va essayer de tuer toute personne ou groupe qui pourrait présenter une alternative pour l’avenir du régime.
En frappant et en ciblant les institutions des Gardiens de la révolution, Américains et Israéliens laissent en effet une possibilité à l’armée et cherchent peut-être à faire émerger un interlocuteur militaire contre les Gardiens de la révolution. Il y a eu ces derniers mois des défections à l’ouest du pays. Et ça, les Gardiens semblent l’avoir compris. C’est la raison pour laquelle ils ont nommé un Pasdaran [Abdolrahim Mousavi, NDLR] à la tête de l’armée, comme chef d’état-major et qu’ils essaient d’encadrer au maximum l’institution militaire.
Par la suite, la menace terroriste ne pourrait pas advenir en France ?
Tout est possible, mais aujourd’hui, tout acte de terrorisme attribuable et imputable à l’Iran serait immédiatement payé au prix fort par de nouveaux bombardements, car le pays a perdu son système de dissuasion régional (Hamas, Hezbollah). Si l’Iran se permet de recourir au terrorisme à l’avenir, avec un régime déjà très affaibli, il prend le risque considérable de nouvelles frappes. Auparavant, le terrorisme des années 1980 avait un objectif très précis : que la France mette fin à son aide au régime irakien et rembourse la dette Eurodif. Le régime, s’il survit aux opérations actuelles, n’aurait pas intérêt à déclencher une vague de terrorisme.
S’il entre au contraire dans une fuite en avant, avec exacerbation de la violence dans une phase finale de son existence, il serait en mesure de mobiliser à l’extérieur tous ses moyens contre des objectifs israéliens ou américains, voire des synagogues et des symboles juifs. Mais le coût de ce type d’opération est beaucoup plus grand aujourd’hui. Dans les années 1980, avec la guerre froide et un régime consolidé idéologiquement à l’intérieur par la guerre avec l’Irak, le terrorisme était une arme beaucoup plus répandue et moins sanctionnée qu’aujourd’hui.
Le peuple iranien est aujourd’hui celui qui a le plus à craindre de la réponse du régime. Est-ce à dire qu’il sera la clé pour mettre fin au pouvoir des Gardiens de la révolution ?
Ce n’est pas si sûr. Comme il n’y a pas de liberté dans la société iranienne, les mouvements de contestation (protestations étudiantes en 1999, mouvement vert après l’élection de Mahmoud Ahmadinejad en 2009, mort de Mahsa Amini en 2022) s’attachent à une victime, comme Mahsa Amini. Mais ils ne dégagent pas de structure, ni de syndicats, ni de partis, ni de programmes, ni de personnalités capables d’incarner l’alternance. Le régime perd sa légitimité à cause de la répression, sans aucun doute, mais il n’y a pas de relève ni d’alternatives possibles dans le court terme. La situation ne parviendra pas, en l’état, à créer des institutions issues de la société civile.
Paradoxalement, il y avait plus de société civile, de candidats au gouvernement et d’alternance à la fin des années 1970 qu’aujourd’hui. À l’époque finissante du Shah, il y avait des partis politiques qui avaient été reconstitués parce que le Shah, en réalité, était prêt à leur céder le pouvoir. Mais les dirigeants du Front National de Mossadegh, reconstitué pour la circonstance, n’ont pas voulu risquer l’ire des mollahs et de la hiérocratie cléricale chiite en acceptant la proposition de prendre le gouvernement et de diriger le pays. Chapur Baktiar a eu ce courage, mais, livré à lui-même, il n’a pas été soutenu par l’opposition séculière de l’époque.
Il y a certes aujourd’hui un sentiment massif de rejet du régime, mais qui ne s’incarne pas ni dans un parti, ni dans un syndicat, ni dans une association puisque ce type d’expression est interdit par le régime. Et je ne suis pas sûr que les Américains et les Israéliens aient agi avec des plans très précis, autres que sanctionner l’Iran pour son refus de négocier sur le nucléaire et sur les armes balistiques, pour affaiblir sa capacité nucléaire et sa capacité balistique. Ils espèrent un changement de régime, mais ont-ils pris le temps de travailler suffisamment la société pour le susciter de l’intérieur ? C’est la question.
Mais la situation a tout de même changé depuis la fin des années 1970 ?
Oui, on est dans une situation où il y a une attitude hostile au régime, y compris dans les masses pauvres. C’est peut-être le grand changement, par rapport à ces masses que le régime avait plutôt clientélisées ou aidées grâce à des réseaux de solidarité.
Mais les Gardiens de la révolution se sont tellement embourgeoisés, ont pris une part tellement grande dans l’économie, qu’ils ont aussi été victimes de cet enrichissement, qu’ils ont perdu le contact avec les secteurs les plus populaires sur lesquels ils s’appuyaient généralement pour se maintenir au pouvoir. C’est une situation où ce régime est très affaibli, a perdu ses figures charismatiques. Mais tant qu’il n’y a pas une connexion entre les bombardements et une alternative interne, je ne vois pas comment il pourrait être définitivement détruit.
Les Gardiens de la Révolution pourraient-ils s’appuyer sur l’image du martyr, figure clé du chiisme iranien, pour conserver leur influence ?
Toute cette mythologie de la martyrologie, le régime sera tout à fait capable de la produire. Cet imaginaire de la vérité religieuse contre le mal extérieur, c’est la légitimation du régime depuis 47 ans. Ils sont très bons pour le faire. Est-ce que ce sera opérant ? Bien sûr qu’ils peuvent, en n’importe quel lieu du monde, attaquer une ambassade américaine ou une synagogue. C’est un terrorisme qui est tout à fait envisageable : sur le mode du martyre ou de la vengeance pour la mort de l’ayatollah Khamenei. Mais si on est dans ce scénario de l’opération martyr, c’est que le régime est déjà fini.

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