ENTRETIEN. Dana Stroul, ancienne sous‑secrétaire adjointe à la Défense pour le Moyen‑Orient, se montre pessimiste quant à l’issue des négociations entre Washington et Téhéran.
L’armée américaine n’a jamais été aussi présente au Moyen-Orient depuis l’invasion de l’Irak en 2003. Pas moins de treize navires de guerre – le porte-avions USS Abraham Lincoln, neuf destroyers et trois frégates légères – se trouvent actuellement dans la région, auquel devrait bientôt s’ajouter le plus grand porte-avions au monde, le Gerald Ford, accompagné par trois destroyers. Ce dispositif naval hors du commun vient s’ajouter aux dizaines de milliers de soldats américains déjà positionnés dans des bases militaires à travers le Moyen-Orient.
« Il existe de nombreuses raisons et arguments en faveur d’une frappe contre l’Iran » , a déclaré mercredi Karoline Leavitt, la porte-parole de la Maison-Blanche, ajoutant que la République islamique « serait bien avisée de conclure un accord avec le président Trump ». Une seconde session de négociations s’est tenue mardi 17 février à Genève entre représentants de l’administration Trump et diplomates iraniens, dans le but d’arriver à un accord diplomatique et éviter une intervention militaire américaine contre l’Iran. Avec un résultat contrasté.
Côté iranien, le chef de la diplomatie Abbas Araghchi a salué une séance « plus constructive » que la première survenue le 6 février à Oman, le pays médiateur, affirmant que les deux pays ont « pu parvenir à un large accord sur un ensemble de principes directeurs » en vue d’un « accord potentiel », tandis qu’aux États-Unis, le vice-président JD Vance a souligné que des « divergences » persistaient sur les « lignes rouges » américaines.
L’administration Trump a fait savoir qu’elle souhaiterait un compromis global aboutissant à l’impossibilité pour l’Iran d’enrichir de l’uranium sur son territoire, mais limitant également le programme balistique de la République islamique ainsi que son soutien à ses mandataires paramilitaires non étatiques dans la région (Hamas, Hezbollah, Houthis, milices chiites…).
Or, si la République islamique s’est dite ouverte à des concessions sur son programme nucléaire, elle a d’ores et déjà fait savoir qu’elle ne renoncerait pas à son droit à l’enrichissement sur son sol, censé être garanti par le Traité de non-prolifération nucléaire dont elle est signataire, et qu’elle refusait d’inclure les autres dossiers dans la négociation. Ainsi, un mois après avoir annoncé que « l’aide » américaine envers les manifestants iraniens était « en route », Donald Trump envisagerait sérieusement une intervention militaire majeure contre l’Iran, selon les indiscrétions du média américain en ligne Axios.
Sous‑secrétaire adjointe à la Défense pour le Moyen‑Orient de 2021 à fin 2023, Dana Stroul a été la principale responsable civile du Pentagone pour la région au début du mandat de l’ancien président américain Joe Biden. Aujourd’hui directrice de recherche et chercheuse principale de la chaire Shelly et Michael Kassen au Washington Institute for Near East Policy, elle livre au Point son analyse sur la crise irano-américaine qui pourrait déboucher prochainement sur une nouvelle guerre au Moyen-Orient aux conséquences incalculables.
Le Point : Le risque d’une guerre entre les États-Unis et l’Iran se rapproche-t-il ?
© (Washington Institute for Near East Policy)
Dana Stroul : Le risque d’une guerre se rapproche plus que jamais. Il y a quelques indicateurs clés à observer. Le premier, c’est que Donald Trump a décidé d’envoyer un deuxième porte-avions, l’USS Gerald Ford, au Moyen-Orient. Et il se déplace très rapidement. Dernièrement, il se trouvait dans les eaux européennes et il file désormais à toute vitesse vers le Moyen-Orient. Par ailleurs, un niveau sans précédent de destroyers lance-missiles américains a été déployé dans la région. Enfin, notre armée repositionne en ce moment un grand nombre d’avions de chasse – des F-35, des F-15 — ainsi que des avions ravitailleurs, de plus en plus près du Moyen-Orient. Tous ces éléments indiquent que l’armée se met en place pour être prête à intervenir dès que Donald Trump en donnera l’ordre.
Est-ce à dire selon vous que les positions américano-iraniennes dans les négociations sont irréconciliables ?
Je pense que la partie iranienne a tout intérêt à présenter les négociations sous un jour aussi positif que possible, à les décrire comme constructives. Mais si l’on lit attentivement ce qu’a déclaré hier le ministre omanais des Affaires étrangères, Badr al-Busaidi, celui-ci a parlé de progrès sur les principes d’un cadre en vue d’un accord, ce qui comporte de nombreuses réserves et ne suggère en rien que les deux parties se soient véritablement rapprochées. Il n’y a eu qu’une seule déclaration officielle côté américain, celle du vice-président JD Vance, et il n’a absolument pas affirmé qu’il y avait eu des avancées significatives. Ainsi, lorsqu’on écoute ces déclarations contradictoires, on constate que l’équipe américaine de négociation, composée de Steve Witkoff et de Jared Kushner, reste en réalité très discrète. En revanche, l’équipe iranienne occupe largement l’espace médiatique avec sa propre version des faits, laquelle est évidemment conçue pour donner l’impression qu’elle fait preuve de flexibilité. Mais en réalité, elle ne se montre pas flexible.
Les Iraniens ont insisté pour modifier le lieu des pourparlers, puis le cadre même des discussions. À présent, on parle de principes pour un cadre en vue d’un accord. Rien n’indique qu’ils sont prêts à accepter des engagements allant au-delà de l’accord nucléaire iranien initial, tel qu’il avait été négocié avec l’administration Obama. Le problème, c’est que nous nous trouvons dans un Moyen-Orient post-7 Octobre, avec un déploiement sans précédent de forces militaires américaines. Le président Trump devra démontrer qu’il a obtenu des concessions substantielles de la part des Iraniens ; sinon, il ordonnera des frappes militaires. Or, je ne vois pas de tels progrès se concrétiser à la table des négociations.
Quel serait exactement le but de frappes militaires américaines contre l’Iran selon vous ?
C’est là le cœur du défi pour les États-Unis aujourd’hui : le président Trump n’a pas clairement défini ce qu’il cherche précisément à accomplir par des frappes militaires. Si l’on compare avec l’été dernier, lorsque les États-Unis se sont joints à Israël lors de la guerre des douze jours, l’armée américaine n’avait mené qu’une seule opération en moins de vingt-quatre heures, se limitant au bombardement d’installations d’enrichissement d’uranium profondément enfouies. Elle n’a rien fait d’autre.
Cette fois-ci, il n’est pas clair si Trump souhaite aller plus loin et tenter d’affaiblir davantage l’appareil du régime iranien – par exemple ses structures de commandement et de contrôle, ses entrepôts, ses systèmes de défense aérienne ou encore son programme de missiles – ou bien s’il envisage autre chose. À plusieurs reprises, il a laissé entendre que l’Iran se porterait mieux sans le régime actuel, mais il n’a pas déclaré qu’il ordonnerait des frappes militaires dans le but de provoquer un changement de régime. Tant qu’il n’aura pas clarifié ses intentions, beaucoup auront le sentiment que la rhétorique de l’administration Trump est en train d’évoluer, sans que l’objectif final ne soit clairement établi.
« Personne ne peut garantir à la région que la situation ne deviendra pas encore plus chaotique »
Dana Stroul, ancienne sous-secrétaire à la Défense
Est-il possible de renverser le régime iranien sans troupes au sol ?
Je pense qu’il est possible d’affaiblir certains éléments du régime iranien. Nous avons observé l’été dernier que les Israéliens disposaient d’un niveau d’infiltration du renseignement extrêmement précis en Iran et qu’ils sont capables de localiser des hauts responsables et de les cibler. Mais la question est la suivante : à quoi ressemblerait un changement de régime ou un effondrement du régime ? Et, à vrai dire, les États-Unis n’ont pas un excellent bilan en la matière au Moyen-Orient.
Ce qui semble clair, en revanche, du côté de Trump et de sa base Maga, c’est qu’ils ne veulent pas que les forces américaines s’engagent dans une guerre sans fin. Ils ne veulent pas de troupes au sol. Si l’on regarde ce qu’ils ont fait au Venezuela lorsqu’ils ont évincé Nicolas Maduro, ils ont travaillé avec le reste de l’appareil du régime vénézuélien et n’ont jamais parlé d’envoyer des troupes au sol. Ils cherchent donc actuellement à déterminer à quoi cela pourrait ressembler en Iran sans déploiement terrestre. L’un des défis majeurs, cependant, est que personne ne peut garantir à la région – ni à ceux qui s’en inquiètent – que la situation ne deviendra pas encore plus chaotique et instable par la suite.
En représailles, la riposte iranienne pourrait-elle infliger des pertes humaines aux États-Unis et à ses alliés dans la région ?
Tout d’abord, je pense que le régime iranien se trouve à son point le plus faible de l’histoire de la République islamique. Si l’on examine les moyens par lesquels il a cherché à se protéger pendant des décennies, on voit trois axes principaux : le soutien et le développement d’un réseau de terroristes et de mandataires (« proxys » en anglais, NDLR) dans toute la région, le programme de missiles balistiques, et enfin le programme nucléaire. Or, ces trois éléments ont été fortement affaiblis depuis le 7 octobre. Sur le plan intérieur, en Iran même, il s’agit d’un régime si faible et incapable de subvenir aux besoins de son propre peuple qu’en janvier, face aux manifestations, il a commis le plus grand massacre contre le peuple iranien dans l’histoire de la République islamique.
Tout cela montre la faiblesse du régime, qui est fondamentalement préoccupé par sa propre survie. Et lorsqu’un régime est uniquement concentré sur sa survie, il menace d’activer l’ensemble de ses réseaux de proxys, de lancer des missiles balistiques, de fermer le détroit d’Hormuz avec cet exercice agressif qu’ils ont mené récemment, ce qui pourrait interrompre la navigation et les exportations énergétiques mondiales, impactant l’économie mondiale et le prix du pétrole. Mais la question est : sont-ils prêts à réellement franchir le pas et à prendre le risque de s’aliéner la Chine, la Russie ou les pays du Golfe ? Pour l’instant, nous ne le savons pas encore.
Depuis plusieurs semaines, les pays arabes du Golfe et la Turquie s’activent sur le plan diplomatique pour éviter l’éclatement d’un conflit militaire. Sont-ils en mesure de l’empêcher ?
Actuellement, la Turquie et les États du Golfe mettent fortement l’accent sur le dialogue, la désescalade et la résolution du conflit par la négociation. Mais si l’on examine les pourparlers, peu de choses sont réellement accomplies. Les Iraniens semblent inflexibles sur les points essentiels qui ont déstabilisé la région. Ils insistent pour négocier uniquement sur le programme nucléaire et, du moins jusqu’à présent, proposent moins de concessions que celles qu’ils avaient accordées sous l’administration Obama, et ce, alors même qu’ils sont aujourd’hui plus affaiblis que jamais dans l’histoire de la République islamique. Je pense donc que si les Iraniens continuent à prolonger les négociations tout en restant inflexibles, il sera très difficile pour la Turquie et les partenaires du Golfe de continuer à insister sur le dialogue s’il n’y a aucun progrès à la table des discussions.
Qu’en est-il d’Israël ? Ses objectifs sont-ils selon vous les mêmes que ceux des États-Unis ?
Je pense qu’ils partagent le même objectif : l’Iran a été une menace et l’épicentre de l’instabilité dans l’ensemble du Moyen-Orient. Il est nécessaire que ce pays mette fin à son programme d’armes nucléaires, réduise radicalement la portée de ses missiles balistiques et cesse de fomenter le terrorisme à travers la région. À défaut de ces mesures, Trump et Netanyahou semblent parfaitement alignés sur la nécessité d’une action militaire.
La population iranienne risque de payer le prix d’une escalade militaire.
Dana Stroul, ancienne sous-secrétaire à la Défense
Avec quel but ? Affaiblir le régime ou le renverser ?
Il y a certaines personnes, en Israël comme aux États-Unis au sein de l’administration Trump, qui regardent l’expérience de la guerre de douze jours l’année dernière et se disent : « Nous avons traité les symptômes du régime. Nous avons travaillé sur la défense aérienne, nous avons freiné le programme de missiles, nous avons ralenti le programme nucléaire et nous avons éliminé certains responsables de la sécurité. Et pourtant, le régime reste inflexible et fidèle à sa stratégie : il reconstruit son programme de missiles balistiques, ce qui lui permettra éventuellement de relancer un programme nucléaire, et il n’abandonne pas sa stratégie de reconstruction de son réseau terroriste. » La question est donc de savoir si l’on peut espérer des changements significatifs dans le comportement du régime sans modifier son cœur stratégique ? C’est précisément là le cœur du problème auquel nous sommes confrontés aujourd’hui.
Quel rôle jouent les manifestations populaires iraniennes dans cette équation américaine ?
Je pense qu’il y a un vrai risque que ce soient les Iraniens eux-mêmes qui paient le prix d’une escalade militaire à venir. Il y a quelques semaines, Donald Trump menaçait l’Iran d’une action militaire pour défendre et soutenir le peuple iranien contre son propre gouvernement. Mais désormais, toutes les déclarations de son administration ne concernent plus le peuple iranien, ni les droits de l’homme. Elles portent sur le programme nucléaire, le soutien au terrorisme et le programme de missiles. Ironiquement, si le régime iranien entamait des négociations de manière significative, il pourrait probablement obtenir un certain allègement des sanctions, ce qui lui permettrait de survivre. En fait, négocier devient donc un mécanisme pour que le régime continue d’exister, et je parle du même régime qui vient de commettre ce terrible massacre, probablement contre des dizaines de milliers d’Iraniens.
Mais de l’autre côté, certains au sein de l’administration Trump ou du gouvernement Netanyahou parient-ils sur le fait que des frappes militaires contre le régime relancent le cycle de manifestations ?
En ce qui concerne le peuple iranien, la majorité souhaite la fin de ce régime et souhaite un pouvoir qui soit responsable et gouverne de manière efficace pour eux. Néanmoins, la rhétorique de l’administration Trump ne reflète pas que cela soit une priorité. Pour ce qui est de l’impact sur les négociations, certains rapports avancent que l’usage de la force militaire maintenant pourrait affaiblir le régime et créer un environnement plus favorable aux pourparlers par la suite. Mais si l’on regarde l’expérience de l’été dernier, lors de la guerre de douze jours, rien ne suggérait après cette guerre que le régime était prêt à négocier. Et maintenant, alors qu’il est encore plus affaibli et qu’il considère la situation comme une lutte existentielle pour sa survie, il n’est pas clair qu’il soit davantage disposé à faire des concessions après un usage de la force militaire.
Comment le prince héritier Reza Pahlavi, dont le nom a été scandé lors des manifestations en Iran, est-il perçu aux États-Unis ?
Rien n’indique que Reza Pahlavi bénéficie d’un soutien large, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de l’Iran. Pour l’instant, il reste une voix forte de l’opposition. Cela tient en partie au fait que le régime iranien a été extrêmement efficace pour éliminer toute opposition organisée et crédible présentant une alternative de gouvernance à l’intérieur du pays, tout en ciblant la majorité de l’opposition à l’étranger. Mais le simple fait que l’administration Trump n’ait pas accueilli chaleureusement Pahlavi en tant qu’allié est en soi un indicateur qu’elle ne le considère pas comme le successeur le plus probable de ce régime.
Au-delà des négociations officielles, avez-vous des indications quant à des rencontres entre responsables américains et des membres des gardiens de la révolution, véritable État dans l’État iranien qui détient la majorité des armes et de l’économie du pays ?
Il n’existe aucun rapport public confirmant que Steve Witkoff ou Jared Kushner eux-mêmes ont directement contacté des éléments du Corps des gardiens de la révolution islamique. Mais je pense qu’il y a beaucoup de gens autour de ces négociations qui regardent le modèle vénézuélien, où un certain niveau de contact a clairement existé entre des personnes à l’intérieur du régime et l’administration Trump avant l’opération militaire qui a évincé Nicolas Maduro. Ainsi, il ne serait pas surprenant si certaines discussions de ce type avaient lieu. Cependant, il ne faut pas oublier que les pasdarans sont désignés par les États‑Unis comme une organisation terroriste étrangère, une classification qui vient d’ailleurs d’être adoptée par l’Union européenne. Par conséquent, il serait difficile d’imaginer que Kushner et Witkoff eux‑mêmes négocient directement avec une organisation terroriste désignée comme tel, en tant que successeur raisonnable du guide suprême.
Le modèle vénézuélien que vous venez de citer – couper la tête du régime en gardant l’appareil – pourrait-il fonctionner en Iran ?
Il y a certaines indications selon lesquelles des membres de l’administration Trump pensent que le « modèle vénézuélien » pourrait être appliqué à l’Iran, c’est‑à‑dire que l’on retire simplement le dirigeant principal tout en conservant l’appareil de l’État vénézuélien, puis où l’on mobilise les revenus issus de la vente de pétrole pour imposer des changements dans la gouvernance, comme on le souhaite. Enfin, la dernière priorité demeure l’organisation d’élections, la société civile et la libération des prisonniers politiques.
Néanmoins, la structure du gouvernement vénézuélien ne se transpose pas facilement à l’Iran : le régime iranien est un système religieux révolutionnaire où le guide suprême se trouve au‑dessus de centres de pouvoir rivaux. Par conséquent, je ne pense pas que la comparaison directe avec le Venezuela soit valable, d’autant que cela représenterait encore une fois un terrible résultat pour le peuple iranien, qui ne veut pas seulement voir remplacé le sommet de ce régime mais l’ensemble de son appareil qui a opprimé le peuple iranien et terrorisé la région.

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