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Le Togo cède à la pression de la junte burkinabè

Le Togo cède à la pression de la junte burkinabè

ANALYSE. Accusé par la junte au pouvoir d’avoir orchestré plusieurs tentatives de putsch depuis son exil togolais, l’ex-putschiste Paul-Henri Damiba a été remis par Lomé à Ouagadougou, soulevant un tollé éthique et juridique.

Il est difficile d’admettre que les autorités togolaises ont cédé à la « loi de la junte » du Burkina Faso au point d’arrêter et de lui livrer l’ex-président de la transition, Paul-Henri Sandaogo Damiba. D’abord, parce que face aux putschistes burkinabè, le Togo a quelques titres à faire valoir pour ne pas accéder à leur demande d’extradition, notamment son port de Lomé, par où transitent les marchandises indispensables à l’économie burkinabè.

Lomé avait les moyens de dire non

Inutile de souligner que cette installation portuaire est vitale pour le Burkina Faso, pays enclavé. Elle représente un levier économique considérable.

En 2025 par exemple, selon les chiffres de la Banque mondiale, plus de 60 % des importations burkinabè sont passées par le port de Lomé. Il s’agissait des biens essentiels tels que le carburant, les engrais et les produits alimentaires. Donc, on voit mal comment les autorités togolaises pourraient céder aussi facilement aux pressions des putschistes burkinabè, elles qui n’ignorent pas ce rapport de force favorable.

La junte burkinabè et la politique du complot permanent

Ensuite, le Togo devait d’autant moins se plier aux exigences de la junte burkinabè que celle-ci a adoptée depuis des lustres la stratégie de complot permanent, qui la pousse à voir le mal partout. Sous la houlette du capitaine Ibrahim Traoré, arrivé au pouvoir par un coup d’État en septembre 2022, le régime burkinabè s’est enfermé dans une paranoïa institutionnalisée. Il ne se passe pas une semaine sans que les membres de cette junte n’annoncent avoir déjoué une tentative de coup d’État. La dernière révélation de complot supposé date du début de ce mois de janvier 2026, où Ibrahim Traoré et ses complices ont accusé Paul-Henri Sandaogo Damiba, d’être le cerveau d’une entreprise de déstabilisation depuis son exil togolais.

D’ailleurs, cette stratégie de fuite en avant constante est pour les militaires burkinabè la condition sine qua non de rester au pouvoir. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’entretenir une tension permanente est leur destin. C’est uniquement de cette manière qu’ils parviennent à banaliser les injustices et à faire croire au peuple que ses souffrances sont normales.

Depuis l’arrivée au pouvoir d’Ibrahim Traoré, le Burkina Faso a vu s’aggraver sa crise sécuritaire : les attaques djihadistes se multiplient, avec plus de 2 000 morts civils en 2025 selon Amnesty International ; sans compter que des régions entières échappent au contrôle de l’État.

Gouverner par la peur pour masquer le vide

Au lieu de s’attaquer aux racines du problème, qui ont pour nom corruption endémique, sous-équipement des forces armées, alliances douteuses avec des milices locales, la junte préfère désigner des boucs émissaires. Et Paul-Henri Sandaogo Damiba, qui avait lui-même pris le pouvoir par un putsch en janvier 2022 en renversant le président élu Roch Marc Christian Kaboré,sert de tête de Turcs idéale aux militaires de Ouagadougou.

À preuve, les partisans de la junte présentent déjà cette extradition comme une victoire contre les « réseaux de déstabilisation » dans l’espace de l’Alliance des États du Sahel (AES).

Autrement dit, les accusations à l’emporte-pièce servent de politique utile à cette junte, puisque la peur discipline les peuples. En accusant l’ex-président de la transition d’avoir orchestré une tentative de coup d’État depuis Lomé, sans apporter de preuves irréfutables, Ibrahim Traoré et ses acolytes maintiennent un climat de suspicion généralisée dans le pays.

Or, c’est connu : un pouvoir sans résultats a besoin d’un ennemi extérieur ou intérieur imaginaire grâce auquel il explique ses échecs. C’est dire que tous ceux qui ne pensent pas la même chose que ses tenants deviennent suspects, donc des hommes à abattre. Tel est probablement le malheur de Paul-Henri Sandaogo Damiba. D’autant que l’échec de la junte sur le plan sécuritaire a annihilé le prétexte qui a servi pour justifier le coup d’État d’Ibrahim Traoré.

Faut-il le rappeler ? En 2022, ce dernier justifiait son putsch par l’incapacité de son prédécesseur à endiguer le djihadisme. Quatre ans plus tard, la situation s’est aggravée : les groupes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique contrôlent près de 40 % du territoire burkinabé, selon des rapports de l’ONU.

Une extradition au mépris du droit d’asile ?

Enfin, en livrant Paul-Henri Sandaogo Damiba à Ibrahim Traoré, qui a rétabli la peine de mort en décembre dernier, le Togo ne commet pas seulement une faute morale. Il crée un précédent dangereux. Car l’extradition de l’ex-chef de l’État est une violation flagrante du droit d’asile et de toutes les conventions auxquelles le pays est parti. Signataire de la Convention de Genève de 1951 sur les réfugiés et du Protocole de 1967, Lomé s’est engagé à protéger les personnes fuyant des persécutions politiques chez elles. Accueilli en 2022 à la demande de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), l’ancien président de la transition bénéficiait pourtant de ce statut. Mais en le renvoyant dans le chaudron de Ouagadougou, le Togo bafoue ses propres engagements.

Plus grave encore est le pied de nez fait par les autorités togolaises à la CEDEAO. Précisons que c’est à la demande de l’organisation sous-régionale que le pays avait accepté d’accueillir l’ex-putschiste burkinabé sur son territoire. Le ramener à Ouagadougou sans aviser les autres pays membres de la CEDEAO ou leur proposer de lui trouver une autre destination, le Togo prend fait et cause pour les putschistes de l’AES. Ceux qui seraient tentés de trouver refuge à Lomé sont désormais prévenus.

Pascal Tigri, le principal instigateur de la tentative de coup d’État du 7 décembre dernier au Bénin n’avait-il pas trouvé refuge au Togo avant de s’installer à Niamey ? Il ne fait l’ombre d’aucun doute qu’en cédant aux pressions d’Ibrahim Traoré, le président du Conseil togolais, Faure Gnassingbé, privilégie sa proximité avec les juntes de l’AES au détriment de ses obligations internationales.

Seulement voilà : La dépendance du Niger, du Burkina Faso et du Mali au port de Lomé, qui génère des ressources colossales pour le Togo, ne justifie pas de sacrifier certains principes fondamentaux. En clair, le pays permet ainsi à Ibrahim Traoré d’assouvir une vengeance politique au prétexte que Paul-Henri Sandaogo Damiba n’aurait pas respecté les conditions de son exil.

Le Togo, un médiateur toujours crédible ?

Au-delà, le Togo trahit son rôle historique de médiateur en Afrique. Lomé, qui a souvent servi de terrain pour des négociations de paix pour les Sierra-léonais, Ivoiriens, Libériens, Tchadiens ou encore Congolais, rompt ainsi avec cette tradition. En devançant les desiderata de la junte burkinabè, le Togo se rend complice d’une dérive inacceptable. Il est temps que la communauté internationale, y compris l’Union africaine, condamne fermement ces pratiques qui n’honorent nullement le continent. Le droit d’asile étant reconnu dans toutes les cultures. Il est impératif que des voix africaines s’élèvent pour dénoncer cette faute morale.

Loin d’être une victoire d’Ibrahim Traoré, cette extradition de Paul-Henri Sandaogo Damiba est plutôt un aveu de faiblesse de tous les régimes autoritaires de la région. Et en cédant à cette « loi de la junte », le Togo compromet son intégrité et crée un dangereux précédent.

*Adrien Poussou, ancien ministre centrafricain devenu consultant en géopolitique, analyse les dérives autoritaires en Afrique. Après Faustin-Archange Touadéra, l’homme qui abîma son pays (2023), consacré à la crise centrafricaine, il a publié en novembre 2025 L’Afrique face à la France, un essai sur la rupture actuelle entre Paris et le continent africain.