Dans « Armes de distraction massive » (Grasset), l’ex-correspondant aux États-Unis Philippe Corbé décrypte les rouages de la communication trumpiste, qui capte et détourne notre attention.
Le 28 février 2025, Volodymyr Zelensky paraît tout petit dans le Bureau ovale de la Maison Blanche face à Donald Trump et sa garde rapprochée. Tel un lapin pris dans les phares, il constate à son arrivée que cet entretien crucial pour l’avenir de son pays se fera sous l’œil de dizaines de caméras. La sévère remontrance de Donald Trump et du vice-président JD Vance à Zelensky laisse les journalistes incrédules. Le président, pourtant, affiche un sourire carnassier : « Ça va faire de la super télé ! »
Le président américain maîtrise à la perfection cet art de la mise en scène permanente, des happenings, du choc des images et des mots. Un art malsain décrit par le journaliste Philippe Corbé, ancien correspondant aux États-Unis et actuel directeur de l’information de France Télévisions, dans le livre Armes de distraction massive (éditions Grasset), paru le 7 janvier. « Le Trump Show ne s’arrête jamais », écrit l’auteur dans son dernier ouvrage. Alors que Trump s’exprimait dans un long monologue à Davos, ce mercredi, Philippe Corbé, par ailleurs auteur de l’excellente newsletter sur les États-Unis « Zeitgeist », a accepté de répondre à quelques questions.
Le Point : Votre livre était déjà parti à l’impression lorsque Donald Trump a déclaré, à propos de la capture de Nicolas Maduro, « J’ai regardé ça comme un show télévisé ». Comment l’avez-vous interprété ?
Philippe Corbé : Pour comprendre la manœuvre, il faut rappeler que Trump, à ce moment-là, a fini l’année en très mauvaise posture. L’élection de Zohran Mamdani à la mairie de New York est l’arbre qui cache la forêt. Les élections locales se sont avérées très mauvaises pour le parti républicain. Les Américains s’agacent de la baisse de leur pouvoir d’achat. Ce sujet parle aux classes moyennes, aux gens qui bossent, qui doivent payer le pavillon et les deux voitures pour aller au boulot. Trump avait été en partie élu là-dessus, d’ailleurs. Il avait parlé durant sa campagne des groceries, les courses, quand Kamala Harris abordait plutôt la démocratie ou le fait d’être la première femme élue à la Maison-Blanche. À cela s’ajoute la fracture de la base MAGA au sujet de l’assurance santé, puis sur l’affaire Epstein. Tout cela s’inscrit dans la perspective des midterms, ces élections de mi-mandat prévues en novembre prochain. La logique veut souvent que le parti du président élu soit défait. Fin décembre, donc, Trump n’a jamais été aussi affaibli au sein de son propre camp.
Que lui permet la capture de Maduro ?
Trump a très bien compris qu’il pouvait se servir de cette opération comme une arme de « distraction massive » pour détourner l’attention sur la situation intérieure du pays. L’opération se déroule dans la nuit du 3 janvier. Quelques heures plus tard, Trump est invité sur Fox News, au pic d’audience de la matinale. Son long monologue n’est quasiment jamais interrompu. C’est là qu’il lâche cette phrase sur l’opération : “J’ai regardé ça comme un show TV”. Ce qui m’a frappé, c’est que Trump a profité de cette situation de sidération pour évoquer très rapidement le sujet Groenland. Depuis trois semaines, son attitude nous surprend, nous ahurit, nous hallucine. C’est une méthode de bully, de brute, pour paraphraser Emmanuel Macron. Pourtant, Trump n’a rien fait sur le Groenland pour l’instant. Il a compris que l’action, c’est surtout le récit de l’action.
Pour rebondir sur Fox News, on a vu récemment des hauts responsables du Groenland et de l’Iran s’y inviter en espérant avoir l’oreille de Trump. Est-ce devenu un canal diplomatique comme un autre ?
C’est en effet un très bon moyen de s’adresser à Trump. Dans l’émission dont vous parlez, le même soir étaient invités le ministre des affaires étrangères de l’Iran et du Danemark. Le présentateur Bret Baier a déjà reçu Macron, Starmer ou encore Zelensky. Non seulement Trump regarde cette émission, la plus sérieuse de Fox News, mais il l’enregistre et la regarde a posteriori. Un message exprimé sur Fox News a plus de valeur à ses yeux. Cela lui donne un éclat de crédibilité. Cela se sait au sein même de son gouvernement. Par exemple, Lindsey Graham, sénateur de Caroline du Sud et conseiller sur les questions de politique étrangère, se rend souvent sur Fox News pour dire tout le bien qu’il pense de Trump, avant de faire passer ses messages en douceur…
En quoi Trump, roi du divertissement, correspond parfaitement à notre époque ?
Trump est un pur produit de notre époque. Il en comprend les codes, ceux des tabloïds et de la télé-réalité. Deux épisodes marquants le montrent. Le premier, c’est la tentative d’assassinat dont il a fait l’objet à Butler, en Pennsylvanie, en juillet 2024. Alors qu’il est protégé par le Secret Service, il comprend en quelques secondes qu’il ne peut pas renvoyer l’image d’un homme à terre. Instinctivement, il se redresse, lève le poing, le visage strié par le sang. Il possède cet instinct incroyable de mise en scène de lui-même.
L’autre scène marquante, c’est la réception de Zelensky dans le Bureau ovale en février 2025. Pendant 45 minutes, la rencontre est assez froide. Jusqu’à la leçon courroucée de J.D. Vance à Zelensky. Quand ça monte, Trump saisit l’instant. En bon producteur de show TV, il sait à quoi ressemblent les images. Il imagine sa grande carrure à côté de celle de Zelensky, le message que cela renvoie, la puissance des États-Unis. Et il conclut en s’adressant aux caméras : “ça va faire de la super télé”.
Revenons aux sources : d’où lui vient ce côté showman ? Vous évoquez l’influence de son mentor à New York, l’avocat Roy Cohn, mais aussi son jeu télé The Apprentice…
À la fin des années 70 et au début des années 80, New York, ex-zone de non droit, renaît de ses cendres, de la banqueroute et de la saleté. On est à l’époque du reaganisme à tous crins. Le puissant avocat Roy Cohn repère Trump, son charisme et son audace. Il lui apprend à utiliser les tabloïds comme le New York Post. Puis la télévision. Dans les années 90, les producteurs de The Apprentice cherchent leur star. C’est une sorte de Koh-Lanta pour entrepreneurs, qui doivent survivre dans la jungle de Manhattan. Trump n’est pas le premier choix. On lui préfère Richard Branson. À l’époque, Donald Trump sort d’une situation financière difficile, après beaucoup de banqueroutes. Dans The Apprentice, il trône au bout d’une grande table et lance « You’re fired » (NDLR : Tu es viré !) aux candidats. Le show le fait passer pour un winner. Il lui permet de réhabiliter la marque Trump. À partir de là, il comprend que son business, c’est son nom. Et il se met à se vendre lui-même.
Toutes ces « distractions » masquent une idéologie et des desseins politiques bien moins amusants, incarnés par exemple par la personnalité plus froide du directeur de cabinet adjoint de la Maison-Blanche, Stephen Miller.
Derrière ces saynètes, presque accessoires, il ne faut pas oublier l’essentiel : Trump, c’est la tentation illibérale et la remise en cause de l’équilibre constitutionnel aux États-Unis. Il veut repousser les limites du pouvoir présidentiel. Et il sait que cela n’ira pas de soi dans un pays où la constitution a été conçue sur l’affranchissement du pouvoir royal britannique. Pour l’instant, le président des États-Unis n’a en théorie pas plus de pouvoir que la justice.
C’est là où Stephen Miller apparaît comme un personnage important. Obsédé par l’immigration et « l’État profond », il remet en cause ce qu’il considère être une déchéance juridique, morale, politique des États-Unis. Pendant les quatre ans où Trump n’était pas au pouvoir, Stephen Miller a ainsi conçu un plan d’exercice du pouvoir. En témoigne sa stratégie de guérilla juridique, avec la signature à la pelle de décrets exécutifs, dont certains sont totalement illégaux ! Souvent, un juge est saisi, et la procédure traîne jusqu’à la Cour suprême. Il ne faut donc pas oublier que Trump est un vecteur, un cheval de Troie afin de remettre en cause l’équilibre politique américain.
Armes de distraction massive (éditions Grasset), paru le 7 janvier.

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