ENTRETIEN. Mahmood Amiry-Moghaddam, directeur de l’ONG Iran Human Rights, alerte quant aux milliers de manifestants iraniens tués, principalement en trois jours, à travers le pays.
L’Iran compte toujours ses morts. Dix jours après l’effroyable répression qui s’est abattue sur les manifestants iraniens, le voile n’est pas encore entièrement levé sur le nombre exact de victimes. Selon le Sunday Times, qui cite un rapport de médecins à l’intérieur du pays, au moins 16 500 personnes auraient été tuées et 330 000 personnes auraient été blessées depuis le début de la vague de révolte commencée le 28 décembre dernier.
Citée par les Nations unies, l’organisation de défense des droits de l’homme Iran Human Rights évoque de son côté un bilan de 3 428 morts. Le directeur de cette ONG de référence basée en Norvège, Mahmood Amiry-Moghaddam livre au Point ses dernières informations sur le massacre à huis clos qui a ensanglanté l’Iran.
Le Point : Cela fait plusieurs jours que vous évoquez le même bilan de 3 428 morts en Iran. Pourquoi ce chiffre n’évolue-t-il pas ?
Mahmood Amiry-Moghaddam : Nous avons publié hier (lundi) un communiqué indiquant que nous n’allions pas mettre à jour les chiffres, car il existe un écart important entre ce que nous, en tant qu’organisation de défense des droits humains, appliquant nos propres normes et nos multiples étapes de vérification, pouvons confirmer, et les récits et informations que nous recevons de témoins oculaires, de personnes à l’intérieur de l’Iran et d’autres sources fiables. Toutefois, ce que nous entendons, de la part de pratiquement toutes les personnes avec lesquelles nous avons été en contact à l’intérieur de l’Iran, dans différentes régions du pays, y compris dans des localités plus petites, c’est que de nombreuses personnes ont été tuées.
Comment expliquer cet écart ?
Nous ne pouvons pas, sur la base du témoignage d’un seul témoin avançant un chiffre, inclure ce nombre dans nos statistiques ou nos rapports, car il n’est pas documenté. Lorsqu’un témoin oculaire affirme que, ce jour-là ou cette nuit-là, dans son quartier, des centaines, voire plus d’un millier de personnes ont été tuées – et que plusieurs autres disent également qu’ils savent que les corps n’ont pas été comptabilisés – cela montre surtout que le massacre des manifestants est d’une ampleur considérable.
Les responsables iraniens suivent toujours la même logique : ne reconnaître qu’une petite partie de ce qui s’est réellement passé.
L’écart est toutefois extrêmement important avec le Sunday Times ou la chaîne d’opposition Iran International, qui parlent respectivement de 16 500 et de 12 000 morts.
Effectivement. La chaîne américaine CBS a même évoqué le chiffre de 20 000 morts, fondé sur les sources dont ils disposent dans les hôpitaux. En ce qui nous concerne, nous n’avons pas accès à ces sources. Ce que nous pouvons dire, en revanche, c’est que toutes les informations que nous recevons de l’ensemble de l’Iran convergent vers la même indication. Ces tueries se sont produites partout : nous avons entendu parler de personnes tuées dans de très petites villes, qui ne sont pas, d’ordinaire, secouées par des manifestations.
Il s’agit donc d’une répression meurtrière des manifestants à l’échelle nationale. Dans les grandes villes, nous entendons parler de chiffres énormes. Par exemple, lorsque des témoins décrivent la situation dans le centre médico-légal de Kahrizak, au sud de Téhéran, ils expliquent que tous les lieux de stockage étaient pleins – alors que ce lieu a une capacité de plusieurs centaines de corps – et qu’il y avait également des cadavres au sol.
Les autorités évoquent « plusieurs milliers » de morts.
En effet, les autorités iraniennes elles-mêmes – y compris au plus haut niveau de la République islamique – ont utilisé des termes comme « plusieurs milliers », comme l’a déclaré l’ayatollah Khamenei, ou simplement « des milliers », comme l’ont fait plusieurs responsables dont, le président du Parlement Mohammad Ghalibaf. Cela est très révélateur, au regard de notre expérience en Iran.
Par exemple, en ce qui concerne notre documentation de la peine de mort, les autorités iraniennes n’ont annoncé au cours des cinq dernières années, en moyenne, qu’environ 12 % de l’ensemble des exécutions. Nous avons réussi à confirmer les 88 % restants par des sources indépendantes. Les responsables iraniens suivent toujours la même logique : ne reconnaître qu’une petite partie de ce qui s’est réellement passé. Cela indique donc que les chiffres réels de la répression actuelle pourraient être encore plus élevés que ceux rapportés par les médias que vous avez mentionnés.
Comment expliquez-vous que le régime ne nie pas le nombre de morts ?
Auparavant, les autorités affirmaient en effet que les chiffres sur le nombre de morts étaient fabriqués par des groupes à l’étranger. Elles parlaient de suicides, d’overdose de drogue ou d’accidents de la route. Or, ce qui est différent cette fois-ci, c’est que les autorités ne cherchent même pas à dissimuler le nombre de morts. L’ampleur des massacres est telle qu’ils ne peuvent pas tout cacher. À Téhéran, dans la rue, des personnes blessées ont été exécutées, à la vue de tous. Dans certains hôpitaux, les corps ont été empilés les uns sur les autres, devant les gens.
Sur combien de jours cette répression gouvernementale s’est-elle déroulée ?
Dans la plupart des cas, cela s’est déroulé sur deux nuits, trois au maximum. C’est pour cela que j’emploie aujourd’hui le mot « massacre » : essentiellement deux jours – jeudi 8 janvier et vendredi 9 janvier 2026 – et aussi quelques cas le samedi 10 janvier 2026. Et vous savez, de nouvelles images continuent à nous parvenir. Nous avions déjà appris, grâce à plusieurs sources, que des mitrailleuses lourdes avaient été utilisées les 8 et 9 janvier.
Cela s’est produit en plusieurs endroits : depuis les toits, depuis l’arrière de voitures… L’objectif était de tuer le plus grand nombre possible de personnes. Ils ont poursuivi des personnes qui tentaient de fuir dans de petites ruelles, en tirant sur elles et en les abattant. Ils ont tiré des balles dans la tête, y compris sur des personnes déjà blessées. Des blessés ont été exécutés d’une balle dans la tête, certains ont été extirpés hors des hôpitaux.
L’ordre est venu d’une seule et même personne : le guide suprême de la Révolution, l’ayatollah Khamenei.
Un tel niveau de répression a-t-il déjà été observé en République islamique d’Iran ?
Je pense que c’est sans précédent dans l’histoire de l’Iran, du moins à l’époque moderne. Et s’agissant de la répression de manifestations sur une période aussi courte, il s’agit probablement de la plus sanglante de l’histoire récente du monde. Jusqu’à présent, l’épisode le plus meurtrier qui avait été rapporté était celui du massacre de la place Tian’anmen, en 1989 en Chine, où l’on parlait d’environ 10 000 morts. Or tous les éléments indiquent que les chiffres ici vont bien au-delà. Mais, encore une fois, en tant qu’organisation de défense des droits humains, nous ne pouvons pas avancer de tels chiffres. Nous devons passer par un processus de vérification à plusieurs niveaux. C’est pour cette raison que nous n’allons pas publier de nouveaux chiffres.
Est-ce à dire que vous ne reverrez pas à la hausse votre bilan des victimes ?
Nous recueillons les informations que les gens nous envoient et nous recevons chaque jour de nouveaux cas, des informations provenant des hôpitaux également. Mais nous constatons clairement qu’il y a encore de nombreuses régions et localités dont nous n’avons reçu aucune information. Je pense que si nous publions de nouveaux chiffres que nous pouvons confirmer, cela ne correspondra pas de toute manière à l’ensemble des récits que nous recevons, qui indiquent sûrement plusieurs milliers de victimes. Mais en tant qu’organisation de défense des droits humains, nous devons disposer de davantage de documentation et de vérifications pour les diffuser.
Qui sont les principaux artisans de la répression ?
Les gardiens de la Révolution ont été fortement impliqués, y compris dans les grandes villes. Ce sont eux qui disposent des armes lourdes, pas la police ordinaire ou les forces antiémeutes. Et dans certaines zones, nous avons également entendu dire, de la part de plusieurs témoins, que des forces supplétives venues d’autres pays étaient impliquées. Mais, encore une fois, nous n’avons pas pu le vérifier directement.
Qui est selon vous le principal responsable de ces tueries ?
La manière dont cela s’est déroulé – puisque nous observons exactement le même schéma pratiquement partout, dans toutes les villes – indique que l’ordre est venu d’une seule et même personne : le guide suprême de la Révolution, l’ayatollah Khamenei. Personne d’autre ne peut donner un tel ordre. Et il a été très clair : tuer autant que possible. S’il a déjà commis de nombreux crimes, celui-ci est probablement le plus grave.
Ce qui s’est passé constitue sans aucun doute des crimes contre l’humanité, planifié, coordonné, avec une chaîne de commandement claire.
Comment faites-vous pour récolter des informations alors que le pays est toujours principalement coupé d’Internet ?
Étant dans l’impossibilité de contacter les gens directement, nous avons reçu nous-même de nombreuses informations. Bien sûr, à plusieurs reprises, nous avons pu profiter de connexions via le système Starlink, mais il n’est pas répandu dans tout le pays. Nos informations proviennent donc essentiellement de sources fiables que nous avons au sein du système, notamment dans les hôpitaux, mais aussi de citoyens ordinaires qui nous ont contactés, de familles et d’autres groupes. Nous recevons un volume important d’informations, dont une grande partie que nous ne sommes pas en mesure de vérifier. Voilà pourquoi nous ne les avons ni publiées ni mentionnées dans nos communications.
Confirmez-vous que, dans certains endroits, des postes de police ou bâtiments gouvernementaux ont été pris pour cible par les manifestants ?
Il est difficile de savoir exactement ce qui s’est passé, à la fois sur la base de notre expérience des manifestations passées et des témoignages que nous recevons de personnes qui étaient présentes. Ceux avec qui nous avons parlé affirment qu’ils ne savent pas qui sont exactement ces gens. Et je pense que c’est important de le souligner. Par exemple, à Racht, dans le nord du pays, il existe beaucoup de rumeurs selon lesquelles les forces de sécurité elles-mêmes auraient mis le feu au bazar, où se trouvaient les manifestants, et que les pompiers auraient été empêchés d’accéder aux lieux.
Et plusieurs témoins affirment qu’un groupe de jeunes qui voulaient sortir du bazar et se rendre, a été froidement abattu. Pour répondre à votre question, nous ne savons pas exactement qui incendie tous ces bâtiments et ces mosquées. Néanmoins, nous avons déjà entendu, lors des précédentes manifestations, que les forces gouvernementales en civil avaient contribué, voire initié, des actes violents.
Comme à l’accoutumée, le régime accuse la CIA et le Mossad d’être derrière ces tueries.
Il n’y a aucun doute sur le fait que ce sont les forces de sécurité qusi sont responsables de ce massacre. Ce qui s’est passé constitue sans aucun doute des crimes contre l’humanité, planifié, coordonné, avec une chaîne de commandement claire. Dans le système iranien, il est impossible que, spontanément, des groupes apparaissent un peu partout dans le pays pour tuer des gens sans aucun ordre.
Avez-vous des chiffres sur le nombre de victimes au sein des forces de sécurité ?
Nous nous sommes fiés aux chiffres officiels donnés par les autorités iraniennes, à savoir 120 morts au sein des forces de sécurité, que nous avons soustraits au nombre total de morts confirmés par région, que nous avons documentés dans les zones où nous n’avions pas les noms des victimes.

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