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Les défis de Sarah Mullally, première femme au « poste impossible » d’archevêque de Cantorbéry

Les défis de Sarah Mullally, première femme au « poste impossible » d’archevêque de Cantorbéry

La première cheffe spirituelle de l’Église d’Angleterre depuis 1534 prend ses fonctions ce mercredi. Une avancée historique sur fond de résistances toujours présentes.

A-t-elle crevé le plafond de vitrail ou s’apprête-t-elle à gravir le Golgotha de verre ? De l’impossibilité enfin vaincue pour une femme d’accéder aux plus hautes fonctions – plafond de verre – à une pratique managériale consistant à nommer une femme en période de crise – falaise de verre –, on ne sait exactement ce qui prédomine en ce jour où Sarah Mullally, 64 ans, évêque de Londres, est investie à la cathédrale Saint-Paul, pour prendre ses fonctions d’archevêque de Cantorbéry.

Une première depuis cinq siècles. Si la reine ou le roi britannique reste le chef de l’Église d’Angleterre et « protecteur de la foi », l’archevêque de Cantorbéry en est la figure spirituelle, et le primus inter pares (« premier parmi les égaux ») de la Communion anglicane mondiale.

À lui, à elle, désormais, la célébration des mariages royaux et l’organisation de la conférence de Lambeth, rencontre synodale qui réunit tous les dix ans des évêques anglicans du monde entier.

De quoi Sarah Mullally est-elle le signe ? D’une volonté puissante d’aller vers l’égalité homme-femme dans l’église d’Angleterre, qui s’approche désormais des 40 % de femmes évêques ? Ou d’une nomination délicate en l’absence de prétendants sans taches et désireux de prendre la tête d’une église à la fréquentation en chute libre et marquée par des scandales d’abus sexuels ?

Un peu des deux, estime Rémy Bethmont, professeur d’histoire et auteur de L’anglicanisme, Un modèle pour le christianisme à venir ? (Labor et Fides, 2010). « Il y a eu une volonté de s’approcher rapidement d’une quasi-parité homme-femme en privilégiant les femmes à chaque siège vacant dans l’épiscopat. »

« Par ailleurs, ce n’est pas un poste facile, surtout à un moment où le clergé anglais est marqué par des affaires graves d’abus physiques et sexuels, poursuit-il. L’Archevêque de Cantorbéry a une exposition médiatique maximum et doit être exemplaire, dans sa conduite mais aussi dans la manière de traiter des affaires d’abus qui viendraient à sa connaissance. »

Prévenir les violences et assurer la sécurité des fidèles

Dès sa nomination Sarah Mullally a dû ainsi affronter une accusation – classée sans suite – de n’avoir pas géré de manière convenable, en 2020, une plainte pour « abus » lorsqu’elle était évêque de Londres.

Rien à voir pour autant avec ce qu’a dû affronter son prédécesseur avec la tristement célèbre affaire John Smyth. À ce jour, on dénombre plus de 130 garçons victimes de cet avocat et laïc, décrit comme « l’agresseur en série le plus prolifique associé à l’Église d’Angleterre ».

Mort sans avoir été jugé, il est accusé d’avoir commis des abus physiques (flagellations, coups de canne) et sexuels dans des camps de jeunesse, sur des décennies, au Royaume-Uni et au Zimbabwe.

Informé, l’archevêque Justin Welby, qui le connaissait personnellement, avait admis n’avoir « personnellement pas veillé à ce qu’après la révélation en 2013, cette terrible tragédie fasse l’objet d’une enquête énergique ». Une inertie permettant à Smyth de faire de nouvelles victimes. Poussé à la démission en novembre 2024 Welby a confié sa « honte » devant l’ampleur des abus.

Prévenir les violences, assurer la sécurité des fidèles et veiller au traitement juste des plaintes, c’est un des nombreux défis qui attendra la nouvelle Archevêque.

Pour Rémy Bethmont, « il n’y a pas de chaîne de responsabilité claire, ce qui nuit au traitement des plaintes pour abus. Cela implique de revoir la gouvernance en profondeur, en particulier revoir le fonctionnement encore assez monarchique de l’épiscopat en Angleterre »

« Elle connaît bien l’Église de l’intérieur »

Outre son genre, Sarah Mullally « concentre plusieurs aspects inhabituels », détaille Rémy Bethmont : « C’est la première évêque qui a bénéficié d’une formation théologique non résidentielle. Jusqu’à présent, tous les évêques avaient eu une formation en séminaire − en Angleterre, on parle de Theological College −, où l’on apprend pendant plusieurs années les codes de la vie cléricale dans une vie communautaire, détaille. Cela lui donne sans doute une autre expérience et une autre vision de l’Église et du clergé. »

Là où son prédécesseur, Justin Welby, affichait une scolarité dans la prestigieuse école privée d’Eaton et une carrière dans l’industrie pétrolière, Sarah Mullally affiche un tout autre CV.

« Elle n’a pas été à une école privée, elle n’a pas fait Oxford et Cambridge », explique Jane Stranz, pasteure de l’EPUDF de Courbevoie (luthéro-réformée). « Elle s’est convertie au christianisme quand elle avait 16 ans et connaît bien l’Église de l’intérieur. Elle est là par conviction et représente, d’une certaine manière, l’autre partie de l’Église d’Angleterre, l’Angleterre middle of the road qui n’est pas dans l’idéologie et n’appartient pas à une classe élevée », ajoute-t-elle.

« C’est une bureaucrate, une organisatrice »

Sarah Mullally a longtemps mené une carrière d’infirmière avant de s’élever dans la hiérarchie pour devenir responsables des soins infirmiers du National Health Service (NHS), l’hôpital public britannique, et de rentrer dans le clergé vers la quarantaine.

Dans son discours, à l’annonce de sa nomination, elle a évoqué « le lavement des pieds » comme une continuité dans « sa vocation chrétienne d’infirmière, puis de prêtre, puis d’évêque », rapprochant son rôle de soignante de l’engagement envers les autres, guidé par le Christ. Mais elle fait montre de bien plus que des qualités compassionnelles et sa carrière en témoigne.

Sarah Mullally, archevêque désignée de Cantorbéry, à la cathédrale de Berlin, le 2 novembre 2025. © (Carsten Koall/DPA Picture-Alliance via AFP)

« C’est une bureaucrate, une organisatrice, et ce sont peut-être ces qualités qui sont recherchées même si cette approche managériale, qui était déjà celle de son prédécesseur, ne plaît pas à tout le monde, comme en témoigne le mouvement Save the Parish, qui met l’accent sur l’échelon local, l’autonomie des paroisses » note Rémy Bethmont. Jane Stranz confirme : « C’est une excellente gestionnaire. Elle sait gérer des systèmes complexes comme elle l’a montrée à la NHS. »

« Le “gentil animateur” de la Communion anglicane »

Cette mère de deux enfants se définit aussi comme féministe et on lui connaît des opinions plutôt libérales, se prononçant notamment en faveur de la bénédiction des unions entre personnes de même sexe. Pour Jane Stranz, « elle sait représenter une nuance théologique et éthique avec beaucoup de droiture et de simplicité, dans un langage qui est abordable, notamment sur des sujets éthiques ».

« Elle ne prend pas la parole pour ne rien dire, insiste la pasteure. Elle est par exemple déterminée contre la loi proposée concernant la fin de vie. Mais concernant l’avortement, elle se décrit comme étant quelqu’un qui est pro-choix mais serait plutôt beaucoup plus pro-vie si elle devait faire des choix personnels. »

Le prestige du poste, l’appartement confortable sis à Lambeth Palace et sa splendide bibliothèque qui renferme un exemplaire de la Bible de Gutenberg, les nombreuses lettres de félicitations reçues, souvent signées de femmes, ne doivent certainement pas faire oublier la nouvelle archevêque l’ampleur de sa tâche.

« En soi, c’est un emploi impossible, souligne Rémy Bethmont. L’archevêque de Cantorbéry n’est pas un pape. Il reste un symbole d’unité pour la communion anglicane mais n’a aucun pouvoir en dehors de l’Angleterre. »

« C’est un peu le “gentil animateur” qui a la tâche extrêmement difficile de faire en sorte que les gens continuent à se parler dans la Communion anglicane alors qu’entre certaines Églises nationales, on peut avoir le sentiment qu’on n’a plus rien à se dire », résume-t-il.

L’annonce d’un schisme Nord-Sud ?

En tant que GO mondiale donc, Sarah Mullally a bénéficié d’un accueil des plus mitigés dans la galaxie anglicane mondiale qui regroupe entre 85 et 100 millions de fidèles, creusant les lignes de fractures préexistantes.

On a pu ainsi lire les mots de l’évêque épiscopalien du Texas « enchanté » de ce « moment historique » comme le communiqué glacial du Gafcon (Global Anglican Future Conference), fédération conservatrice, rassemblant plusieurs Églises anglicanes du « Sud Global », exprimant « tristesse et consternation » et s’affirmant désormais comme responsable de la communion anglicane.

La fronde portée principalement au Gafcon par les primats du Nigeria, Rwanda et Ouganda serait-elle annonciatrice d’un schisme mondial, Nord contre Sud ? Rémy Bethmont invite à la nuance, soulignant la capacité inouïe de l’anglicanisme à vivre l’église sur un mode conflictuel.

« Cela fait trois cents ans qu’on annonce son implosion, et elle est toujours là, constate-t-il. Par ailleurs, le Gafcon n’a jamais été enthousiaste vis-à-vis de Cantorbéry. En 2005, trois ans avant que l’archevêque anglican du Nigeria fonde le Gafcon, son Église avait supprimé de sa Constitution toute référence à la communion avec le siège de Cantorbéry. Le Nigeria jugeait sa réaction trop molle face à la consécration de Gene Robinson, un homme ouvertement gay, comme évêque aux États-Unis en 2003. »

« La tradition d’un pluralisme exacerbé »

Même dans ses terres natales, Sarah Mullally n’aura pas forcément la partie facile. « Sur les questions LGBTQ +, ce n’est pas du tout réglé. Il y a une volonté d’accueil de l’Église d’Angleterre mais qui n’arrive pas à se traduire en mesure concrètes, comme permettre au clergé de s’engager dans des mariages de même sexe, actuellement interdits, ou accepter de solenniser ces mariages à l’Église dans un pays où le mariage religieux a force de loi, liste Rémy Bethmont. Une majorité d’anglicans trouve ce décalage aberrant mais il y a une minorité de blocage conservatrice. »

Sarah Mullally va aussi diriger une Église fragmentée sur le principe même de son existence. Une partie du clergé restreint toujours l’accès des femmes prêtres au pain et au vin ou à la bénédiction. Un paradoxe qui s’explique par le caractère assez unique de l’Anglicanisme, ses influences catholiques – visibles dans l’épiscopat et la liturgie – autant que protestantes.

« Une des caractéristiques marquantes de l’anglicanisme réside dans la tradition d’un pluralisme exacerbé, une capacité à inclure une diversité de croyances qui, dans toute autre Église, serait considérée comme impensable au sein de la même institution », rappelle Rémy Bethmont.

Ainsi dans la tendance anglo-catholique, « un groupe important de conservateurs est irrémédiablement opposé à l’ordination des femmes en tant que prêtres et évêques. Des mesures dites de respect des consciences ont été entérinées en 1994 pour protéger cette minorité ». Certains fidèles refusent aussi de recevoir la bénédiction des mains d’une femme. Une situation vécue dans son propre diocèse londonien où certains évêques ont adopté ces restrictions.

Des « micro-agressions » subies en tant que femme

« Londres a sans doute le plus grand nombre de paroisses et de prêtres qui refusent l’ordination des femmes comme prêtres et comme évêques. Il y a eu des photos assez étonnantes, où elle est prise en photo avec les personnes qui refusent qu’elle soit leur évêque, détaille Jane Stranz.

« Elle ne peut pas les consacrer comme prêtres, Du coup, il y a tout ce système de ce qu’on appelle les “évêques volants” pour assurer ce ministère-là. Pourtant, elle a toujours été très ouverte pour dire que ces personnes ont entièrement leur place dans l’Église », poursuit-elle.

En février 2025, lors du synode général, Sarah Mullally avait d’ailleurs éclaté en sanglots en évoquant les « micro-agressions » subies en tant que femme. La salle l’avait applaudie, certains se levant pour lui faire une standing ovation.

Tout le paradoxe de Sarah Mullally tient sans doute dans cette séquence, illustrant une lutte encore inachevée autant qu’une vague grandissante de soutiens.