Gendre de Donald Trump, Jared Kushner
négocie le sort du Moyen-Orient et de l’Ukraine depuis sa villa du « bunker de milliardaires » à Miami. Quand son père Charles, ambassadeur à Paris, tente de séduire politiques et patrons.
Qui donc a choisi Donald Trump pour mener les discussions les plus cruciales du moment, celles avec les représentants de la République islamique d’Iran ? On évoque le vice-président, J. D. Vance, le secrétaire d’État Marco Rubio, l’envoyé spécial Steve Witkoff. Mais il y a aussi, bien sûr, le mari de sa fille aînée, Ivanka : Jared Kushner. Certes, « Monsieur Gendre » n’occupe plus de bureau dans la célèbre « West Wing » de la Maison Blanche comme au temps du premier mandat de son beau-père. D’accord, il n’a officiellement aucun fonctionnaire à son service. Mais qu’on ne s’y trompe pas : au sein du premier cercle de l’administration Trump, ce grand brun au physique d’éternel étudiant est le plus influent. Cessez-le-feu à Gaza, guerre en Ukraine, Conseil de la paix… c’est à lui que le leader Maga confie les dossiers internationaux explosifs.
« Donald Trump gère l’Amérique comme le ferait le patron d’une entreprise familiale, estime un diplomate. Il n’aime pas les hauts fonctionnaires. Il leur préfère des gens qui, comme lui, viennent du business et qu’il connaît depuis longtemps. C’est pour ça qu’il a nommé envoyés spéciaux deux de ses amis de l’immobilier new-yorkais, Tom Barrack et Steve Witkoff ; le premier pour la Syrie, l’autre pour le Moyen-Orient. Et qu’il a propulsé Massad Boulos, le beau-père de sa fille Tiffany, conseiller senior pour l’Afrique et le monde arabe. Quant à Jared Kushner, son beau-fils, il lui revient de gérer toutes les négociations à haut risque. »
Les serviteurs de l’État qui tentèrent, pendant la première présidence Trump, de calmer un tant soit peu les ardeurs du magnat à la mèche blonde, ont été écartés. Et c’est donc cet investisseur de 45 ans, peu fana des projecteurs et toujours droit comme un I dans ses costumes bleu marine de financier pressé, qui se retrouve en première ligne. Détail pratique : son titre d’« envoyé spécial pour la paix », inventé sur mesure par Donald Trump, n’a pas à être validé par le Sénat comme c’est le cas pour la fonction de secrétaire d’État. Il n’a donc de compte à rendre à personne, mis à part son beau-père. Et il peut continuer son activité d’investisseur, à la tête de sa société, Affinity Partners.
Négociations depuis le « bunker pour milliardaires »
Son style détonne. Jared Kushner multiplie les visioconférences avec les chefs d’État et leurs conseillers depuis sa villa de l’île privée d’Indian Creek, le « bunker pour milliardaires » de Miami où ses voisins s’appellent Jeff Bezos, Mark Zuckerberg ou encore David Guetta. Un cadre inhabituel pour l’exercice de la diplomatie. Si l’actualité l’exige, il saute dans un jet pour des entretiens en personne au ton très direct. Forcément, dans les chancelleries occidentales, certains vétérans grincent un peu des dents. « Le pseudo-plan de paix qu’il a écrit à la hâte avec Steve Witkoff depuis Miami sous la dictée du Kremlin ne tenait pas la route, raille un ancien du Quai d’Orsay. Et dans le bureau de Poutine, devant lequel ils ont dû patienter cinq heures, ces deux-là ressemblaient à Plick et Plock. »
Pourtant, il faut le reconnaître, la démarche « disruptive » de Jared Kushner a déjà fonctionné. « Les accords d’Abraham, qui ont permis la normalisation des relations d’Israël avec les Émirats arabes unis et Bahreïn, puis le Maroc et le Soudan, ont été un vrai succès à mettre à son actif, observe un diplomate. Certes, certaines conditions étaient réunies préalablement, mais il a su jouer habilement de ses liens personnels dans le Golfe et de la proximité de sa famille avec Benyamin Netanyahou. » De fait, quand l’actuel Premier ministre israélien était l’ambassadeur permanent d’Israël à l’ONU dans les années 1980, il dormait régulièrement chez les Kushner, dans la chambre de Jared.
Et si ça fonctionnait à nouveau ? Le fondateur de Free, Xavier Niel, qui connaît bien les Kushner, veut y croire. « Jared, c’est un type brillant, pointu, efficace, un peu roublard aussi, mais toujours super zen et qui sait faire des deals. Sa méthode n’est pas forcément traditionnelle, mais elle marche ! »
La mission de Jared consiste à dire exactement ce que pense le président Trump.
Alexandre Arnault
Alexandre Arnault, directeur délégué de Moët Hennessy, fils du fondateur du géant du luxe LVMH et ami de Jared Kushner depuis « une quinzaine d’années », abonde : « Jared est quelqu’un d’extrêmement intègre, jamais superficiel comme peuvent parfois l’être les Américains. La presse l’a accusé de népotisme parce que son beau-père lui a confié très jeune des dossiers importants, mais il faudra le juger sur ses résultats. Sa mission consiste à dire exactement ce que pense le président Trump, et c’est déjà bien. »
Des membres du premier cercle politique historique du locataire de la Maison-Blanche, il ne reste plus grand monde. Mais les « Javanka », le sobriquet dont le souverainiste Steve Bannon affuble Jared et Ivanka Kushner, sont toujours là. « Ils sont intouchables, un peu comme des héritiers d’une famille royale », estime quelqu’un qui les a côtoyés. Parler à l’un d’entre eux, c’est s’assurer que le message arrivera aux oreilles du plus imprévisible des chefs d’État occidentaux. « Jared est l’un des seuls qui peut encore dire la vérité à Trump. Les autres sont tous morts de frousse », continue cette source.
La question, cependant, est de savoir jusqu’où les pays étrangers sont prêts à aller pour s’attirer les bonnes grâces de « Monsieur Gendre ». Avec Jared Kushner, dont la fortune personnelle est estimée à 1 milliard de dollars par le magazine Forbes, les affaires ne sont jamais loin. « Maintenant, pour se rendre dans le Golfe, il faut demander la permission à Jared », s’agace un responsable politique français. La formule est, à l’évidence, exagérée, mais l’influence du beau-fils du président américain auprès des États de la péninsule Arabique est en effet grande, même si la guerre en Iran peut la fragiliser.
Très proche du prince héritier d’Arabie saoudite
Sa relation de confiance avec le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohamed ben Salmane, remonte à loin. En 2017, Jared Kushner avait téléphoné au patron du fabricant d’armes américain Lockheed Martin pour qu’il réduise la facture d’un contrat à 110 milliards de dollars avec Ryad. L’année suivante, il avait œuvré à la réhabilitation de « MBS » qui était devenu un paria sur la scène internationale après l’assassinat sauvage du journaliste Jamal Khashoggi dans le consulat d’Arabie saoudite à Istanbul.
Renvoi d’ascenseur ? Six mois après son départ de la Maison-Blanche, en 2021, la société de gestion Affinity Partners, tout juste lancée par Jared Kushner, a reçu un investissement de 2 milliards de dollars du fonds souverain d’Arabie saoudite (PIF) à la demande expresse du prince héritier. Ce dernier a préféré passer outre à un avis négatif rendu par son comité d’évaluation. En septembre 2025, Jared Kushner a bouclé le plus gros deal de l’Histoire, en participant, avec d’autres, au rachat de l’éditeur de jeux vidéo Electronic Arts, moyennant 55 milliards de dollars. Là encore, le PIF était de la partie.
Ce n’est pas tout. Car « Monsieur Gendre » a de nombreux intérêts dans le Golfe qui sont susceptibles de le mettre en porte-à-faux lors avec ses missions officielles. « Les négociations à Mascate entre les représentants du régime iranien et le duo Kushner-Witkoff ont renvoyé une image terrible, car ces deux-là ont des intérêts immobiliers avec le sultanat d’Oman, relève un diplomate. En outre, ils ont des investissements en Israël et au Qatar, alors que les relations entre ces deux pays se sont tendues depuis la frappe de Tsahal sur des responsables du Hamas à Doha. »
Il chercherait à lever 5 milliards de dollars
Interrogé par la télévision CBS sur les accusations de mélange des genres, Jared Kushner a botté en touche : « Ce que les gens appellent des “conflits d’intérêts”, Steve [Witkoff, NDLR] et moi, nous l’appelons “l’expérience et les relations de confiance que nous avons nouées partout dans le monde”. » Sans surprise, ces dénégations n’ont pas satisfait les élus de l’opposition démocrate. Dans une lettre publique, un représentant et un sénateur influents ont exprimé de « graves inquiétudes quant à savoir si la Maison-Blanche permet à M. Kushner d’utiliser son influence à des fins d’enrichissement personnel ».
Leur missive faisait suite à des révélations du New York Times affirmant que le gendre du président Trump chercherait à lever 5 milliards de dollars supplémentaires pour sa société auprès de gouvernements étrangers, contrairement à l’engagement public qu’il avait pris avant la réélection de son beau-père. Selon le décompte de ce duo de parlementaires, la seule Arabie saoudite aurait réglé 129 millions de dollars en frais de gestion à Affinity Partners entre 2021 et 2025.
Pour son père, Charles Kushner, 71 ans, ces polémiques sont des vents mauvais attisés par des opposants frustrés. À ses visiteurs de marque, l’ambassadeur des États-Unis en France offre une copie dédicacée de Breaking History, a White House Memoir (Broadside Books, non traduit), l’autobiographie que son fils a écrite en 2022. Comme ce dernier, l’ex promoteur immobilier du New Jersey est très proche de Donald Trump. Mais son style est plus direct. Dès son arrivée à Paris, il a multiplié les déclarations fracassantes pour dénoncer la montée – réelle – de l’antisémitisme, ce qui lui a valu de se mettre à dos l’Élysée.
Charles Kushner, un ambassadeur qui détonne
Du temps de sa splendeur professionnelle, Charles Kushner multipliait les dons pour se mettre les élus dans la poche. Il arrosait surtout des démocrates, dont Bill et Hillary Clinton. Développeur surdoué, il a fait passer son petit empire de la pierre de 4 000 à 25 000 logements entre 1985 et 2005. Cette année-là, il a toutefois dû lâcher les commandes à son fils Jared en catastrophe. Pas le choix : condamné pour fraude fiscale et subordination de témoin après avoir tenté de faire chanter son beau-frère à l’aide d’une prostituée, il devait purger une peine de quatorze mois de prison dans un pénitencier de l’Alabama.
À présent, sa société Kushner Companies LLC est géré par sa fille Nicole, de concert avec le Français Laurent Morali, un expert du secteur immobilier. Mais, depuis sa retraite parisienne, le patriarche aime toujours faire défiler les dirigeants dans son bureau. Récemment, il s’est entretenu avec les patrons de Sanofi, Safran, Engie ou BNP Paribas. « Il nous a demandé un don de 250 000 dollars pour les 250 ans de l’indépendance américaine, s’agace-t-on dans l’entourage de l’un d’entre eux. Ce n’est pas une pratique nouvelle, mais le tarif est dans la fourchette haute et on n’a pas compris où l’argent allait être vraiment fléché. »
Pour la célébration de la fête nationale des États-Unis, qui se tiendra le 3 juillet dans le parc de son ambassade, il a demandé à son ami Bernard Arnault et à sa femme, Hélène Mercier-Arnault, d’être les invités d’honneur. Cette dernière accompagnera au piano le ténor italien Andrea Bocelli. Côté politique, il privilégie les rencontres avec les personnalités de droite, comme Bruno Retailleau, Rachida Dati ou le tandem Marine Le Pen-Jordan Bardella. « Certes, il a rencontré Le Pen et Bardella, mais en privé il est très critique sur eux, et notamment sur leur programme économique », tempère cependant l’un de ses amis.
Joshua, l’investisseur prodige
Avec son épouse, Sybil, souvent décrite comme « l’ambassadrice bis », il a eu quatre enfants : Jared et Nicole, déjà évoqués, mais aussi Dara, qui mène une vie discrète dans le New Jersey, et Joshua. Avec une fortune estimée à 5,2 milliards de dollars selon Forbes, le petit dernier de la fratrie est de loin le plus riche. « Josh a une super réputation dans le milieu de la tech, notamment car il a été l’un des premiers investisseurs dans Instagram et OpenAI et qu’il a cofondé Oscar Health, applaudit Xavier Niel. Quand il a cherché à ajouter des actionnaires dans son fonds, j’ai accepté d’en être. Et je suis un actionnaire heureux ! »
Mi-février, Joshua Kushner est parvenu à lever plus de 10 milliards de dollars supplémentaires pour miser sur des entreprises innovantes. Proche de son frère, il n’en partage pas cependant les idées politiques, ayant préféré rester fidèle aux démocrates. Quant à son épouse, la mannequin américaine Karlie Kloss, elle n’a pas hésité à manifester plusieurs fois contre Donald Trump dans les rues de New York. « Les dîners de famille doivent être un peu spéciaux », plaisante une connaissance du couple.

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