Refus d’accès aux bases militaires, dépenses Otan insuffisantes : Pedro Sanchez est dans le collimateur de Donald Trump. Et l’Union européenne bien embarrassée pour le défendre.
Mais qu’allait-il faire dans cette galère ? En se rendant à la Maison-Blanche, Friedrich Merz est revenu certes avec un paquet de compliments de la part de Donald Trump mais aussi lesté d’une belle polémique concernant l’Espagne. Pedro Sanchez est dans le collimateur de Washington et sous la menace nouvelle d’un embargo des États-Unis.
Mardi 3 mars, dans le Bureau ovale, le président américain, agacé, a annoncé qu’il allait « couper tout commerce » avec Madrid au motif que l’Espagne a refusé d’ouvrir ses bases militaires aux frappes américaines contre l’Iran. Trump a aussi rappelé que l’Espagne n’honorait pas ses engagements de dépenses au sein de l’Otan et refusait de hisser celles-ci au niveau du nouvel objectif de 5 %.
En 2024, les échanges bilatéraux entre Madrid et Washington ont atteint quelque 40 milliards de dollars : 18,4 milliards d’exportations espagnoles vers les États-Unis (5 % du total), 22 milliards d’importations américaines. Les États-Unis sont le sixième partenaire commercial de l’Espagne en volume global.
Merz enfonce l’Espagne devant Trump
La scène valait son pesant d’or diplomatique. Le chancelier allemand, premier dirigeant européen à rendre visite à Trump depuis le déclenchement de l’opération « Fureur épique », n’a pas bronché. Face aux caméras, il s’est contenté de valider le diagnostic – l’Espagne est « très peu coopérative » – s’agissant de ses devoirs envers l’Otan. C’est seulement lors de la conférence de presse, puis dans les coulisses, qu’il s’est rattrapé envers l’Espagne qui, en tant que membre de l’UE, pouvait être « exclue des accords commerciaux ».
Car c’est cette conférence de presse qui a précisément permis à Donald Trump de faire étalage d’un pouvoir jusqu’ici resté dans l’ombre. Le président américain ne parle pas d’imposer des droits de douane à l’Espagne (il sait que son pouvoir est limité désormais). Il parle d’embargo. Et la différence n’est pas sémantique.
Trump conserve le droit d’embargo
C’est exactement ce que la Cour suprême vient de trancher : le président des États-Unis ne peut décider de droits de douane sans passer par le Congrès, mais il peut déclencher des embargos ! Il peut donc sanctionner les entreprises américaines qui commerceraient avec une nation mise au ban. Cela peut paraître contradictoire mais c’est le droit américain. L’IEEPA – l’International Emergency Economic Powers Act confère encore le pouvoir d’embargo. Et Trump n’a pas tardé à brandir cette menace…
S’il la met à exécution vis-à-vis de l’Espagne, c’est évidemment une violation de l’accord de Turnberry conclu fin juillet avec l’UE. « Nous exprimons notre pleine solidarité avec tous les États membres et l’ensemble de leurs citoyens et, à travers notre politique commerciale commune, sommes prêts à agir si nécessaire pour sauvegarder les intérêts de l’UE, prévient Olof Gill, porte-parole de la Commission européenne. L’UE et les États-Unis ont conclu un accord commercial majeur l’année dernière. La Commission européenne attend des États-Unis qu’ils honorent pleinement les engagements pris dans notre déclaration commune. »
La remarque est d’autant plus judicieuse que le nouveau droit de douane de 10 % que Donald Trump a aussitôt publié après avoir été contrarié par la Cour suprême viole, lui aussi, l’accord de Turnberry. Donc, la situation ne peut pas être pire et tout à reconstruire dans la relation commerciale entre l’UE et les États-Unis.
Que faire du Bazooka commercial ?
Si les menaces de Trump persistent, l’Union européenne dispose d’un outil de riposte très puissant : l’Instrument anticoercition, l’ACI, ce « bazooka commercial » adopté en décembre 2023 et jamais encore utilisé. Sa définition légale de la coercition économique correspond point par point à la situation : un pays tiers qui menace des mesures affectant le commerce pour contraindre un État membre à modifier ses choix souverains.
Trump a lui-même fourni le mode d’emploi, déclarant explicitement que la menace d’embargo était une punition pour le refus d’utiliser les bases espagnoles et le refus espagnol de souscrire à l’objectif des dépenses militaires de l’Otan. La coercition est revendiquée crûment. Elle ne fait aucun doute.
Mais déclencher l’ACI – outil graduel avec une dizaine de mesures possibles – contre Washington, en pleine opération militaire contre l’Iran, au moment où l’Europe dépend encore du parapluie américain et où les Patriot ukrainiens transitent par des bases allemandes, relèverait d’une audace dont l’UE a rarement fait preuve. Quelles capitales européennes sont prêtes à assumer ?
Qui sera solidaire de l’Espagne ?
L’instrument anti-coercition a été pensé, confusément, pour des adversaires systémiques – la Chine de la crise lituanienne, pas l’Amérique. Sa mise en œuvre requiert une majorité qualifiée au Conseil : autant dire que les pays Baltes, la Hongrie, Pologne ou la République tchèque, qui ont tout misé sur le lien transatlantique et ont eux honoré leurs engagements Otan, ne vont se précipiter pour se battre aux côtés de Pedro Sanchez, un socialiste à l’opposé de leurs convictions…
C’est là le vrai casse-tête européen. L’Espagne s’est retrouvée en première ligne d’une confrontation qu’elle n’a pas cherché à compliquer — Pedro Sanchez a simplement refusé de mettre des bases nationales au service d’une guerre déclenchée sans mandat onusien ni consultation alliée préalable. Position souveraine et juridiquement solide.
Il reste à l’UE une cartouche : le rappel, pédagogique et insistant, que les entreprises américaines présentes sur le marché unique sont, elles aussi, exposées au retour de bâton. Quatre cent cinquante millions de consommateurs, c’est encore, pour les grands opérateurs américains, un argument qui parle. Mais pour en faire usage, encore faudrait-il que les Vingt-Sept acceptent de parler d’une seule voix. L’UE se serait bien passée de ce test de solidarité européenne grandeur nature… Beaucoup espèrent à Bruxelles que la colère de Trump contre Madrid ne soit le fruit que d’un mouvement d’humeur vite oublié.
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