« Si nous quittons un jour la capitale exemplaire, dit le noir communiqué de l’État islamique, soyez sûrs que vous ne connaîtrez pas de répit. Koufars (mécréants), rafidas (traîtres à l’islam : chiites), nasaras (Nazaréens : chrétiens) : vous continuerez à sentir l’odeur de la mort. » Le 10 juillet 2017, après trois ans de terreur, les loups quittent la plaine de Ninive, mais laissent derrière eux un monde en ruine. Mossoul, « capitale exemplaire » de leur califat, reine des douleurs, est défigurée. Son âme, ses pierres, ses hommes. Sauf un. Dans les décombres de sa cathédrale incendiée, profanée, utilisée comme tribunal et prison sous l’occupation, Mgr Najeeb, archevêque chaldéen de la ville, la trouvait « belle comme le corps du Christ sur la Croix ». Huit ans plus tard, et après trois ans de travaux initiés par la Fondation Aliph, menés par l’Œuvre d’Orient et réalisés par des artisans irakiens, Al-Tahira est à nouveau debout. Blanche comme le lait. Fidèle à son nom, qui signifie « la Pure ». « Toujours belle, sourit l’archevêque, mais comme le corps du Christ ressuscité, cette fois ».
Disparus, partis à l’étranger ou réfugiés
« C’est une naissance, une renaissance, une nouvelle fête chrétienne, s’exclame une jeune fidèle venue spécialement d’Akra pour l’inauguration. C’est Noël avant Noël. » À côté d’elle, une autre n’en croit ni ses yeux ni ses prières. « J’ai pleuré toute la nuit. Notre église est comme notre communauté, elle a traversé les ténèbres et la voilà dans la lumière. La Vierge a triomphé. Mais est-ce que tout cela est vrai ? » L’espérance est un risque à courir, disait Bernanos, et l’exaucement, un vertige.
En 2010, il y avait à Mossoul entre 30 000 et 50 000 chrétiens. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 45 familles. « Disparus, partis à l’étranger ou réfugiés à Erbil, leur cathédrale restaurée, ils peuvent désormais revenir », répètent officiels et patriarches. « Vous êtes sur votre terre natale, déclare Abdul Qadir al-Dakhil, gouverneur (sunnite), main sur le cœur. Vous êtes les enfants de Mossoul, nous vous attendons en frères. Vous êtes les fleurs du jardin. »
Mossoul pue, et pas seulement à cause de la pollution. Cette ville est comme l’Irak : tenue par des gangsters.
Joseph, chrétien de Mossoul
Sauf que « les fleurs sont toujours piétinées à la fin » ironise Joseph, chrétien de Mossoul devenu taxi à Erbil. Sauf que « Mossoul pue, et pas seulement à cause de la pollution. Cette ville est comme l’Irak : tenue par des gangsters ». « Et pour nous les sunnites, c’est pareil ! surenchérit son voisin. De toute façon, tu n’as plus que deux choix ici : flipper, payer les taxes et obéir, ou vendre ton âme aux milices – c’est-à-dire flipper, payer les taxes et obéir, mais en étant rémunéré par elle. »
Pour mémoire : en juin 2014, l’armée irakienne est déculottée à Mossoul ; la ville tombe aux mains de Daech. En juillet : l’ayatollah Ali al-Sistani, chef des chiites (l’Irak compte 70 % de chiites, 28 % de sunnites dans le Nord, à Mossoul et dans sa région, et 1 à 2 % de chrétiens) émet une fatwa appelant tous les Irakiens à défendre le pays. Des dizaines de milices volontaires, principalement chiites, se forment alors. De forces de résistance contre Daech, ces milices glissent rapidement vers une structure d’État parallèle. En 2016, le gouvernement les officialise et les rassemble sous le drapeau des Unités de mobilisation populaire, les Hachd al-Chaabi. On parle de plus de 60 groupes armés. « Légaux » mais « autonomes », « nationaux » mais, pour la grande majorité d’entre eux, inféodés à l’Iran, qui les finance, les équipe, les structure.
Des milices omniprésentes
En 2017, la guerre est finie, Daech est vaincu, mais depuis le paradoxe reste la règle : l’Irak est sous emprise. Les milices ont le contrôle des axes routiers et de certaines administrations locales. Elles gèrent le commerce, la taxation et les loyers, imposent des permis de reconstruction, décident du retour ou non des déplacés. Elles possèdent leurs checkpoints, prisons et réseaux économiques, souvent en lien avec des partis chiites à Bagdad (Badr, Asaïb Ahl al-Haqq, Kataeb Hezbollah). Dans la plaine de Ninive, deux d’entre elles surnagent : la 30e brigade (chiite shabak) et la 50e brigade (ou Brigade de Babylone, chrétienne). Même les Kurdes, retranchés dans le Nord, négocient leur part d’influence. « La route de Telkief à Alqosh, ce sont les peshmergas, résume un soldat au checkpoint. Tout le reste, c’est le Hachd. »
Dans l’Apocalypse (18:4), une voix céleste dit : « Sortez du milieu de Babylone, mon peuple, afin que vous ne participiez point à ses péchés. » Fondée en 2014 par Rayan al-Kildani, littéralement « le Chaldéen », la Brigade de Babylone joue un étonnant billard à trois bandes. Son drapeau arbore l’aigle assyrien, ses discours invoquent la croix, ses ordres viennent de Téhéran. À 13 kilomètres au nord-est de Mossoul, le village de Telkief abrite le quartier général de sa branche militaire. Nous n’y sommes pas attendus, mais on nous reçoit quand même. Dans un préfabriqué : trois hommes armés, muets, un portrait de Kildani surmonté de cette inscription : « Ceux qui tenteront de déstabiliser Ninive, nous renverserons leur trône », des talkies rangés par ordre alphabétique, un pistolet (turc) bien en vue sur le bureau, et, assis derrière, un homme robuste – une montagne, yeux bleus translucides, croix autour du cou, main couverte de bagues énormes. « Soyez sans crainte. Vous pouvez poser toutes les questions que vous voulez », annonce-t-il.
Nous sommes avec le peuple, pas avec les milices.
Louis Raphaël Sako, patriarche de l’Église chaldéenne
Il nous faudra bien de la peine pour y arriver : le chef cheffe, et il monologue. « Ici, on protège tout le monde. Nous sommes la voix et le bras armé de l’Église. Tous les chrétiens remercient Kildani. Toutes nos activités sont officielles. Vous pouvez appeler Bagdad. Bien sûr que nous sommes financés par le gouvernement fédéral, qui d’autre ? Combien sommes-nous ? Retenez que nous sommes assez. » Toutes les questions n’ont pas été posées. Aucune réponse n’a été donnée. Sauf une. « Ah oui. Je m’appelle Milan al-Kildani. Je suis de la famille. » Ils sont tous de la famille. En tout cas, ils disent tous l’être – pas de traces de ce « Milan » dans l’organigramme de la nébuleuse.
Du côté des instances ecclésiales, tout le monde ne se tait pas. Mgr Raphael Louis Raphaël Sako, patriarche… « de Babylone des Chaldéens », dénonce depuis des années « la confiscation de la représentation chrétienne par des groupes armés qui n’ont de chrétien que le nom ». Ses prises de position lui ont valu des menaces, puis la révocation symbolique de sa reconnaissance par la présidence irakienne en 2023. Ce 15 octobre, à Al-Tahira, il a commencé son discours par ces mots : « Il n’existe pas de milices chrétiennes ». Limpide. Mgr Najeeb ne l’est pas moins : « Il y a quelques semaines à Telkief, après la messe, un chef de Babylone est venu me saluer. Je ne l’ai pas repoussé, tout le monde est bienvenu dans nos églises. Il était avec tout un groupe, ils avaient des armes, des caméras, du matériel. Le lendemain, leurs médias affirmaient que j’étais avec eux. Le vrai combat, ce n’est pas entre chrétiens et musulmans, c’est entre vérité et mensonge. Nous sommes avec le peuple, pas avec les milices. »
Bartella, « le grand remplacement »
« Chez nous, ce n’est pas Babylone qui fait la loi, mais les Shabaks, et, au fond, qu’est-ce que ça change ? » s’interroge Nassim, chrétien désœuvré devant son église, Mar Gorgis. « Qu’elles soient prétendument chrétiennes ou officiellement chiites, à travers elles, c’est l’Iran qui prend le pouvoir. Je ne sais pas quand, mais un jour l’Irak sera l’Iran. Je veux partir. Ma vie compte plus que mon pays. » Les Shabaks sont une minorité ethno-religieuse installée à l’est de Mossoul, notamment à et autour de Bartella. Ils parlent un dialecte mêlant arabe, kurde et persan, et pratiquent un islam chiite teinté de soufisme. Marginalisés sous Saddam, ils se sont rapprochés du Hachd après 2014. « Quand j’avais 12 ans, se souvient Ibrahim, on a regardé le premier Shabak comme une curiosité mais on l’a bien accueilli ; aujourd’hui, ils sont partout. Je n’ai aucun problème avec eux, mais on sait pour qui ils travaillent. »
Avant 2014, Bartella était chrétienne à 95 % ; aujourd’hui les chrétiens ne représentent plus que 30 % de la population, le reste étant majoritairement composé de Shabaks. L’exode provoqué par la percée de l’EI, le faible retour des familles chrétiennes, un taux de natalité plus élevé chez les Shabaks et des acquisitions ou confiscations foncières ont fait basculer la démographie. Dans les rues de Bartella, en effet, des portraits de Nasrallah, des drapeaux iraniens, des croix descendues des dômes et des clochers. Piégés entre les armes et l’impunité, beaucoup ici n’attendent plus leur salut que d’une intervention extérieure.
On est occupés par l’Iran. Demain, on sera envahis.
Un chef d’entreprise chrétien
Dans son bureau, un chef d’entreprise chrétien désespère : « Ne donnez pas mon nom, mais écrivez bien ce que je vais vous dire : dommage que les US n’aient bombardé qu’une semaine en juin dernier. Parce que tous les chefs des milices ont détalé comme des lapins. Ils ont arrêté. Et les milices sont revenues. Il faut que les États-Unis finissent le travail. C’est notre seule chance. On est occupés par l’Iran. Demain, on sera envahis. Ce n’est pas une question de survie pour les chrétiens, mais pour tous les Irakiens. »
de Ninive. Naguère principalement chrétienne, la ville compte aujourd’hui une présence
importante de Shabaks, une minorité ethno-religieuse chiite. © (Jean-Matthieu Gautier/Jean-Matthieu Gautier / Hans Lucas)
Le soir se penche sur les rives du Tigre. Les miliciens – tatanes, kalach, cigarette – rôdent entre les échoppes rafistolées, les vendeurs de gasoil et les joueurs de cartes. Il est 18 heures dans l’ex-capitale du califat, des gamins tirent des penaltys dans les ruines, les haut-parleurs de rue balancent « All I want for Christmas is you » en boucle tandis que les « Allahou akbar » du muezzin appellent les fidèles à la prière, et que les cloches neuves de la cathédrale Al-Tahira sonnent à toute volée. C’est la cacophonie, mais n’en déplaise aux prêcheurs de mort, Mossoul a l’odeur de la vie. Sunnites, koufars, rafidas, nasaras… ils sont tous là. « Notre salut, c’est l’union », répétait Mgr Sako le matin même. « Contre toutes les idéologies. Alors croyons. Vivons encore. Et travaillons sans relâche à la vérité et à la paix. »

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