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L’Europe de la dissuasion nucléaire, enfin !

L’Europe de la dissuasion nucléaire, enfin !

ÉDITO. L’Europe se réveille enfin. Mais vouloir un bouclier nucléaire commun tout en achetant des F-35 américains, c’est se mentir à soi-même.

Il aura fallu quatre ans de guerre en Ukraine, le retour de l’imprévisible Donald Trump, des menaces surréalistes sur le Groenland, et trente-six ans de somnambulisme stratégique depuis la Chute du Mur de Berlin pour que l’Europe se réveille. Enfin, elle vient d’ouvrir un œil en ce lundi 2 mars 2026, depuis le granit du Finistère de l’Île Longue.

Emmanuel Macron a posé les fondations d’une dissuasion nucléaire européenne. Pas un discours de plus. Pas une nouvelle « offre » ignorée comme celle de 2020. Des actes. Huit pays acceptent d’entrer dans la boucle : Royaume-Uni, Allemagne, Pologne, Pays-Bas, Belgique, Grèce, Suède et Danemark. Un groupe de pilotage franco-allemand se crée dans la foulée du discours présidentiel. Des exercices communs prévus dès cette année.

Le crépuscule de la Pax americana

Et les réactions qui tombent, une à une, sans ambiguïté. Donald Tusk, le Premier ministre polonais, tweete sans détour : « Nous nous armons de concert avec nos amis afin que nos ennemis n’osent jamais nous attaquer. » Bart De Wever, le Premier ministre belge — nationaliste flamand, eurosceptique de tempérament — répond lui aussi « présent » sans barguigner : la Belgique coopérera, dit-il, à la mise en œuvre de cette dissuasion renforcée. Quand Varsovie parle comme Paris, quand le flamand de Wever suit sans hésiter et quand le chancelier allemand cesse de jouer solo et signe une déclaration conjointe sur le nucléaire, c’est que le monde a vraiment changé.

« Les décennies de Pax Americana sont, pour nous en Europe et pour nous en Allemagne, en grande partie révolues, déclarait Friedrich Merz le 13 décembre, lors du congrès de la CSU. Elle n’existe plus telle que nous la connaissions. » « Les Américains défendent désormais leurs intérêts de manière très, très déterminée. Et cela ne peut appeler qu’une seule réponse de notre part : défendre les nôtres avec la même clarté », concluait-il.

Le moment européen du nationaliste de Wever

Que Bart De Wever, de tous les dirigeants européens, soit l’un des premiers à réagir positivement dit quelque chose d’essentiel : ce mouvement n’est pas une lubie macroniste. Ce n’est pas le rêve fédéraliste de quelques europhiles attardés. C’est une lame de fond qui transcende les clivages habituels — droite et gauche, europhiles et eurosceptiques, atlantistes et souverainistes. Une lame de fond, ça se chevauche. Ou ça vous submerge.

Bien sûr, la réaction de Jordan Bardella – peut-être appelé à succéder à Emmanuel Macron en 2027 – est essentielle et sera scrutée par nos partenaires. Avant le discours, il faisait un procès inutile au président Macron sur le « partage du bouton nucléaire ». Sa critique préventive tombe à plat : ce ne sera pas le cas, le déclenchement du feu nucléaire restera entre les mains du président français.

Dans la soirée, le RN change son fusil d’épaule. Marine Le Pen et Jordan Bardella signent un communiqué commun alambiqué et indiquent se poser des « questions ». Le reproche se déplace vers « la dispersion » des forces aériennes stratégiques sur le territoire européen « sans aucune contrepartie ». Mais les dirigeants du RN hésitent à fermer complètement la porte aux Européens. « La dissuasion française n’a pas vocation à devenir un instrument d’intégration européenne, même si la coordination stratégique entre États est légitime, notamment sous la forme d’exercices militaires conjoints et de partenariats industriels mutuellement bénéfiques, » écrivent-ils.

Si le projet du président Macron va au bout, pour la première fois depuis de Gaulle, les Européens vont commencer à être pris au sérieux. Pas parce qu’ils ont supplié Washington. Pas parce qu’ils ont attendu la permission de l’Otan. Mais parce qu’ils ont décidé de prendre en main leur propre destin. C’est cela, la souveraineté. C’est cela, la puissance. Un seul des sous-marins amarrés à l’Île Longue emporte, rappelait Macron ce lundi avec la gravité qui s’imposait, une puissance de frappe équivalant « à la somme de toutes les bombes tombées en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale ». Cela mérite qu’on s’en souvienne, et qu’on en tire les conséquences.

La préférence européenne dans l’armement

Mais soyons honnêtes : l’édifice reste fragile tant qu’il repose sur des fondations contradictoires. Car pendant que Macron parle de disséminer ses Rafale nucléaires sur le continent européen, ses partenaires continuent d’acheter des F-35 américains à tour de bras. L’Allemagne. Les Pays-Bas. La Belgique elle-même avec 11 avions de plus très récemment. La Pologne. Des dizaines de milliards d’euros envoyés à Lockheed Martin, à Raytheon, à Boeing — autant d’euros qui ne financeront jamais un missile européen, un satellite européen, un radar européen.

On ne peut pas vouloir une défense européenne crédible et continuer à sous-traiter sa sécurité à l’industrie américaine sauf à foncer, bourse déliée, vers une impasse stratégique.

Il faut avoir le courage de le dire : la suite logique de ce que le président Macron a annoncé ce lundi, c’est une vigoureuse préférence européenne dans l’armement. Elle a été introduite au forceps dans les récents textes européens – le programme EDIP et le programme de prêts SAFE – contre le forcing des Pays-Bas, les hésitations allemandes, polonaises et italiennes…

La préférence européenne n’est pas un protectionnisme aveugle et ne repose pas non sur l’hostilité envers les alliés. Elle est rendue nécessaire par un effort de lucidité élémentaire : on ne construit pas une autonomie stratégique avec les outils de sa dépendance. Que commander des F-35 pour « rester dans l’Otan » tout en signant des accords de dissuasion avancée avec Paris, c’est vouloir le beurre et l’argent du beurre — et finir sans les deux.

L’industrie européenne ne demande qu’à croître

L’Europe a les ingénieurs, les industriels, les technologies. Elle a MBDA, Dassault, Airbus, Rheinmetall, Leonardo, Saab. Ce qu’il lui manque, c’est la volonté politique de choisir. De préférer le Rafale au F-35. L’ASMP au missile américain. Le satellite européen au GPS de Washington. Ce choix a un coût à court terme. Il a un prix bien plus lourd à long terme si on ne le fait pas.

Puissent Donald Tusk, Bart De Wever, Friedrich Merz, Kyryakos Mitsotakis (le Premier ministre grec), Rob Jetten (le nouveau Premier ministre des Pays-Bas) s’en souvenir avant de signer des chèques qui les rendront toujours plus dépendants de Washington. Le moment européen est là — rare, peut-être unique. Il serait criminel de le gâcher.