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L’Europe, enfin, commence à redresser la tête

L’Europe, enfin, commence à redresser la tête

Il aura fallu une année d’humiliations pour que les Européens relèvent enfin la tête. Une année à encaisser les droits de douane américains, les jugements méprisants de Donald Trump (condensés dans la stratégie de sécurité américaine), les leçons de « free speech » dispensées par J. D. Vance et Elon Musk. Une année à constater notre impuissance pendant que Pékin, Washington et Moscou redessinaient le monde à coups de tarifs douaniers et d’intimidations en tout genre (drones, fake news, menaces nucléaires…).

Mais depuis le Conseil européen du 18 décembre 2025, quelque chose a bougé. Pas un grand soir. Pas une révolution institutionnelle. Plutôt une série de décisions qui, mises bout à bout, dessinent un début de colonne vertébrale.

Le 18 décembre, à 2 h 45, les Vingt-Sept ont adopté un emprunt commun de 90 milliards d’euros sur deux ans pour l’Ukraine. Cinq jours plus tôt, ils avaient immobilisé de manière pérenne les 210 milliards d’euros d’actifs russes gelés en Europe, non plus à l’unanimité mais à la majorité qualifiée. Le message est limpide : pas touche, Donald ! Ce qui est en Europe reste en Europe. Ces deux décisions ne relèvent pas de la philanthropie géopolitique. C’est aussi un signal envoyé à Vladimir Poutine : « Nous avons les moyens de tenir deux ans. Si tu veux négocier, c’est maintenant. Sinon, tu t’épuises. »

La potion magique de l’article 122

Ce n’est pas un hasard si Emmanuel Macron, dès la sortie du Conseil, juge « qu’il va redevenir utile de parler à Vladimir Poutine ». Les Européens ne capitulent pas, ils ne fanfaronnent pas non plus. Ils créent les conditions d’une négociation où Donald Trump ne puisse plus les contourner. Les 90 milliards correspondent à une partie des 137 milliards nécessaires à l’Ukraine selon le FMI et qui seront complétés par les contributions britannique, norvégienne et canadienne. Il ne s’agit pas d’un chèque en blanc pour « poursuivre la guerre », comme le dénonce Viktor Orban. Le prêt à l’Ukraine est un outil de pression crédible, adossé à des lignes rouges : garanties de sécurité robustes pour Kiev, pas de capitulation déguisée sous forme de « plan de paix » russo-américain.

L’immobilisation pérenne des actifs russes marque une rupture juridique autant que politique. On se passe ainsi du renouvellement semestriel à l’unanimité, vulnérable au veto hongrois. La décision a été prise à la majorité qualifiée, via l’article 122 du Traité, valable jusqu’à « réparation intégrale » des dommages subis par l’Ukraine. À travers cette innovation juridique, un verrou a sauté. Budapest et Bratislava peuvent crier à l’illégalité, menacer de saisir la Cour de justice : le précédent est posé, les juristes du Conseil et de la Commission sont confiants. L’Europe a compris qu’attendre l’unanimité dans un club à 27 revient à organiser l’impuissance. Pour la première fois, les Européens acceptent de contourner leurs propres réflexes procéduraux pour agir.

La préférence européenne, enfin !

Sur le front militaire, le programme SAFE et l’instrument EDIP ont été adoptés avec une clause inédite : 65 % de préférence européenne dans les achats d’armements pour consolider la base industrielle de défense. Pendant des décennies, tout achat hors États-Unis relevait presque du crime de lèse-Otan. Désormais, Bruxelles assume l’idée qu’il faudra assurer seule une partie de sa défense. Un tournant doctrinal. Fragile, réversible, mais acté.

Le 12 décembre, la Commission a infligé une amende de 120 millions d’euros à X pour violation du Digital Services Act. Elon Musk a aussitôt appelé à « dissoudre » l’Union européenne, retweeté avec enthousiasme par Dmitri Medvedev, l’ancien président russe. Le secrétaire au Commerce américain Howard Lutnick avait prévenu : si l’Europe ne renonce pas au DSA, au DMA, à l’IA Act et au RGPD, elle n’obtiendra aucun abaissement des droits américains sur l’acier. Bruxelles n’a pas cédé. Ursula von der Leyen a maintenu la sanction. Tenir bon, dans ce contexte de pression américaine et d’offensive décomplexée des géants du numérique, est déjà un signal politique.

Une réponse au dumping chinois

On retrouve, pour la première fois, la « préférence européenne » dans l’automobile : la Commission conditionne explicitement l’accès à certains avantages réglementaires et financements publics à une production sur le sol de l’Union. Un virage à 180 degrés, après des décennies de doxa libérale refusant de répondre par les mêmes outils au protectionnisme assumé de nos adversaires directs – une Chine subventionnée jusqu’aux dents, des Américains qui ferment leurs marchés publics. Sur l’acier, Bruxelles a mis sur la table une clause de sauvegarde renforcée contre les importations massives, reconnaissant enfin que le dumping chinois menace l’existence même de la sidérurgie européenne.

Enfin, le 4 décembre, la Commission a présenté son paquet sur l’union des marchés des capitaux. Objectif : faire en sorte que les 1 100 milliards d’euros épargnés chaque année par les Européens financent leur propre économie plutôt que Wall Street. Les grands acteurs américains, qui profitent de la fragmentation financière de l’Union, ne resteront sans doute pas les bras croisés. Mais le message est clair : l’Europe arrête, au moins en intention, de subventionner ses concurrents avec son propre argent.

Les Chevaux de Troie neutralisés

Reste la question des « chevaux de Troie ». Hongrie, Slovaquie, République tchèque ont été exemptés du prêt à l’Ukraine. Ils ne participent pas financièrement, mais acceptent la décision politique. Un mécanisme d’opt-out déjà utilisé lors de la crise grecque qui leur offre une porte de sortie honorable. Ce n’est pas glorieux, mais fonctionnel. Viktor Orban n’a pas bloqué, et c’est l’essentiel. Le leader hongrois n’ose pas affronter la France et l’Allemagne quand l’essentiel est en jeu – il sait où sont ses intérêts quand il le faut. Si bien que l’Europe a appris à gérer ses dissidents internes. Pas à les convaincre. Juste à les contourner sans fracture ouverte. C’est déjà beaucoup.

Que dit cette séquence de décembre 2025 ? Que l’Europe a compris que la naïveté coûte cher, que le droit sans la force est une arme de papier et que Washington ne la protégera plus gratuitement. Ce n’est pas encore une stratégie cohérente. Les moyens à long terme restent à voter, la préférence européenne peut être sabotée en interne à l’occasion des débats au Conseil, la simplification des règles sur l’IA peut devenir un cheval de Troie pour la Silicon Valley si l’on ne prend pas garde à brider leur lobbying insensé à Bruxelles.

Mais quelque chose a changé dans la narration. L’Europe cesse de faire comme si le libre-échange et la norme pouvaient tout régler. Les dirigeants européens ne promettent pas de « battre » la Chine ni de « tenir tête » aux États-Unis. Ils tentent simplement de créer les conditions pour négocier sans devoir systématiquement s’aplatir. C’est un début. Modeste, fragile. Un retour en arrière n’est pas exclu si davantage de populistes arrivent au pouvoir en Europe. Mais, pour une Union qui a longtemps confondu droit et puissance, c’est déjà un basculement. Il faudra bien sûr beaucoup plus de preuves tangibles pour regagner la confiance des peuples européens.