Quatre ans après le début de la guerre avec la Russie, la Hongrie bloque le prêt de 90 milliards d’euros à Kiev. Le président de l’Ukraine a répondu ce mardi 24 février, face aux députés européens.
Volodymyr Zelensky a pris la parole devant le Parlement européen en vidéo depuis Kiev où il recevait, parallèlement, Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, et Antonio Costa, le président du Conseil. Devant les députés, il a prononcé un discours d’une dizaine de minutes, en anglais.
Les Européens sont un peu contrits car ils ne peuvent pour l’instant rien offrir aux Ukrainiens : le prêt de 90 milliards d’euros (pour 2026 et 2027) convenu lors du Conseil européen de décembre est bloqué par la Hongrie de Viktor Orban et la Slovaquie de Robert Fico, qui sont revenus sur leurs engagements. Le contentieux porte sur les approvisionnements pétroliers via l’oléoduc Droujba, interrompus le 27 janvier à la suite de bombardements attribués à la Russie. La Hongrie conteste et évoque une fermeture volontaire.
L’Ukraine, dont les infrastructures énergétiques sont très endommagées par les frappes russes, dit avoir d’autres priorités avant de réparer l’oléoduc : réchauffer son peuple. La situation financière de la Hongrie bloque aussi le 20e paquet de sanctions et l’ouverture des chapitres de négociation d’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne (même si ce dossier s’inscrit dans le long terme). C’est dans ce contexte que le président Zelensky s’est exprimé devant le Parlement européen, par visioconférence. Le Point publie l’intégralité de son discours.
« Merci infiniment, Madame la présidente, Mesdames et Messieurs les commissaires, Mesdames et Messieurs les ambassadeurs, chers membres du Parlement européen. Merci pour vos paroles bienveillantes à l’égard de l’Ukraine et des Ukrainiens, et surtout, merci pour votre attention constante, votre soutien indéfectible et votre position ferme face à l’agression russe contre l’Ukraine. Nous sentons vraiment que de nombreux Européens se soucient profondément de ce qui adviendra de notre pays et de notre capacité à parvenir à une paix fiable et durable.
Nous n’avons jamais choisi cette guerre. Nous ne l’avons pas déclenchée, nous ne l’avons pas provoquée. Et nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour y mettre fin. Ce n’est pas non plus la première fois, dans notre histoire, que Moscou vient en Europe avec un projet cruel, impitoyable et fondamentalement antieuropéen.
Poutine ne peut pas accepter une chose pourtant simple : que certains peuples puissent vivre différemment et jouir d’une existence qui ne soit pas celle qu’il leur impose.
Il existe bien des dictatures dans le monde. Certaines se barricadent derrière leurs propres frontières, cherchant à bloquer toute influence extérieure de la liberté. D’autres, elles, ne reconnaissent aucune frontière et s’emploient activement à détruire la liberté de leurs voisins, de régions entières, parfois du monde entier. Lorsque nous avons affaire à la Russie, c’est à ce second type de menace que nous sommes confrontés.
C’est une dictature instable et imprévisible qui ne peut pas accepter qu’en Europe, chaque vie compte, que les droits humains importent et que les nations – grandes ou petites – méritent d’être protégées. Poutine ne peut pas accepter une chose pourtant simple : que certains peuples puissent vivre différemment et jouir d’une existence qui ne soit pas celle qu’il leur impose. C’est pourquoi il n’a cessé de vouloir briser quelqu’un, non pas seulement aujourd’hui, non pas seulement depuis quatre ans, mais tout au long de son règne.
La guerre est son instrument propre. Et quiconque soutient Poutine ne peut ignorer qu’il fait le choix de la guerre. C’était vrai en 1999, c’est vrai aujourd’hui. Il ne prétend même plus être différent. La Russie de Poutine a débuté avec la guerre en Tchétchénie, puis est passée à la Géorgie, et bafoue ouvertement l’indépendance de tous ses voisins – à l’exception de la Chine et de la Corée du Nord, dont elle dépend.
Les forces russes ont détruit des vies en Syrie, dans des pays africains, de multiples façons. C’est aussi l’une des causes des vagues de réfugiés vers l’Europe. La Russie soutient le régime criminel d’Iran et reste indifférente à d’innombrables tueries. Nous ne pouvons pas faire semblant que rien de tout cela ne se passe.
Le Parlement européen ne s’est jamais menti à lui-même. Il n’a jamais troqué les principes européens contre quelque avantage dans ses relations avec la Russie. Les dirigeants européens, les parlements nationaux, les responsables politiques et des millions d’Européens agissent avec ces mêmes principes. Je vous en remercie tous.
La menace n’a pas diminué. Oui, nous contenons la Russie, mais nous n’avons pas encore garanti notre sécurité.
Et malheureusement, ce n’est pas la première fois que l’Ukraine doit se défendre contre une invasion russe. Mais c’est la première fois que nous disposons d’une coalition aussi large pour nous soutenir. C’est l’une de nos réalisations communes – de ceux qui n’ont pas eu peur le 24 février 2022, et de ceux qui n’ont pas peur aujourd’hui.
Aujourd’hui, nous devons être tout aussi déterminés et forts que nous l’étions au début de l’invasion. La menace n’a pas diminué. Oui, nous contenons la Russie, mais nous n’avons pas encore garanti notre sécurité. Et c’est seulement ensemble que nous pourrons y parvenir : ensemble en Europe, et aussi ensemble avec l’Amérique.
Nous comprenons tous que maintenir l’unité transatlantique dans les conditions actuelles n’est pas une tâche aisée. Mais je suis reconnaissant à tous ceux qui, malgré les défis, s’emploient à préserver ce lien crucial entre l’Europe et l’Amérique, entre toutes les démocraties du monde.
Nous devons continuer à déployer l’arsenal complet des protections contre la Russie : des sanctions fortes, mais aussi un soutien réel aux populations frappées par les bombardements russes. Chacun de vous sait ce qui remplit les caisses de Poutine et lui permet de prolonger cette guerre.
Il ne doit donc plus y avoir de place dans le monde libre pour le pétrole russe, les pétroliers russes, les banques russes, les navires russes contournant les sanctions, ni pour aucun criminel de guerre russe. Il est temps d’interdire à tous les participants à l’agression russe l’accès à l’ensemble du territoire européen. Nous avons également besoin du spectre complet des garanties de sécurité pour l’Ukraine, afin d’empêcher la Russie d’étendre son agression en Europe et de garantir que nous puissions protéger toute nation européenne qui deviendrait la prochaine cible d’une guerre russe.
En ce moment, une décision importante est sur la table : 90 milliards d’euros de soutien à l’Ukraine sur deux ans. C’est une garantie financière réelle de notre sécurité et de notre résilience, et elle doit être mise en œuvre. Je remercie tous ceux qui œuvrent à la faire aboutir.
Il est également essentiel que nous recevions une date claire pour notre adhésion à l’Union européenne – une date précise, dans le cadre des processus diplomatiques en cours visant à mettre fin à la guerre. Ce n’est pas un simple souhait. C’est une compréhension lucide de la façon dont Poutine va agir : sans date, sans cette garantie, il trouvera le moyen de bloquer l’Ukraine pendant des décennies, en vous divisant, en divisant l’Europe. Nous devons nous prémunir contre cela.
Je vous en prie, continuez à défendre le mode de vie européen. Continuez à soutenir l’Ukraine.
Je suis profondément reconnaissant à chaque pays européen qui travaille avec nous pour soutenir notre réseau énergétique, notre défense aérienne et la coalition des volontaires. Cette coalition rassemble déjà des nations européennes, les États-Unis, le Canada, le Japon et d’autres. Aidez-nous, je vous en supplie, à donner une véritable substance au travail de cette coalition, et soyez vraiment disposés à mettre fin à cette guerre.
De bien des façons, nous voyons comment la Russie témoigne de son mépris pour l’Europe. Mais les Russes doivent comprendre que l’Europe n’est pas un terrain pour les villas des oligarques russes. Ce n’est pas un musée pour les amateurs d’art parmi les officiels russes. Ce n’est pas un lieu de villégiature pour des tueurs russes. Les Russes doivent comprendre que l’Europe est une union de nations indépendantes et de millions de personnes qui ne tolèrent pas l’humiliation et n’accepteront pas la violence.
Je vous en prie, continuez à défendre le mode de vie européen. Continuez à soutenir l’Ukraine. Soutenez notre diplomatie pour la paix et soyez efficaces. Chaque résultat que vous obtenez est une ligne que Poutine ne peut pas franchir. Merci pour toutes ces années. Merci infiniment. Slava Ukraini. »

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