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Libye : « La corruption est de plus en plus institutionnalisée »

Libye : « La corruption est de plus en plus institutionnalisée »

INTERVIEW. Influence grandissante de la Turquie, corruption à grande échelle, monnaie dévaluée de 40 %. Jalel Harchaoui, spécialiste de la Libye, décrypte un pays tombé aux mains d’un « petit cercle ».

Il y a des pays dont on ne parle que s’il y résonne des explosions, le bruit d’acier des armes lourdes, le sang civil qui coule au cœur de sa capitale. Depuis le Printemps arabe, la Libye fait partie de ce club informel. Une capitale sous la coupe d’une association de milices surarmées, un clan familial qui a mis les deux tiers du pays sous coupe réglée, mélange de militaires non officiels, de commerces sans lois, de trafics de migrants, de base arrière de la Russie, d’influences étrangères… La guerre russe en Ukraine puis celle lancée en Iran par Israël et les États-Unis ont relégué aux tréfonds des préoccupations la situation d’un pays qui fait face à l’Union européenne.

Jalel Harchaoui, l’un des meilleurs regards sur cette situation en perpétuelle mutation, analyse pour « Le Point » la situation actuelle. Tout ce que vous avez voulu savoir sur la Libye sans jamais oser le demander.

Le Point : Qui dirige la Libye en cette fin mars 2026?

Jalel Harchaoui : Un petit cercle, une classe qui réunie une catégorie de personnages puissants, des politiciens, des hommes très implantés dans le secteur sécuritaire, des gens qui ne s’entendent pas mais s’arrangent. A noter qu’il n’y a pas de guerre ouverte en ce moment comme le pays a pu en connaître dans un passé très récent (bataille de Tripoli en 2019/2020). Le rôle de certains États étrangers est très important. Dans plusieurs domaines, ils peuvent décider avec plus d’autorités que les acteurs locaux. L’État le plus influent aujourd’hui est la Turquie. Elle a pénétré à haut niveau la sphère sécuritaire, le renseignement, a de l’influence sur les tribus, apporte son dynamisme économique bref contredire Ankara n’a rien d’évident pour un dirigeant Libyen. La diplomatie économique turque est intensive pour soutenir ses entreprises de BTP, afin que ses sociétés gagnent le maximum de contrats. Elle a gagné deux blocs de prospection pétrolière en février dernier aux côtés des géants que sont Chevron, QatarEnergy. En Libye, ils sont chez eux. Pour des raisons géopolitiques, économiques mais il s’agit aussi d’une projection d’affirmation, un projet qui ne date pas des Frères Musulmans mais qui est d’origine kemaliste, projet nationaliste.

La Turquie revendique un corridor maritime entre son sud-ouest et le nord-est de la Libye. Ou en est ce projet ?

Il s’agit d’une obsession maritime qui a été mise au réfrigérateur depuis une décennie. Il s’agit d’un ruban d’eau qui relierait les deux pays, ignorant les eaux internationales et territoriales, faisant fi du droit. Cette bande raserait la Crête, les Turcs estimant que les Grecs ont beaucoup d’îles et donc que ce n’est pas un problème. Chypre et Israël sont également inquiets de ce projet qui existe sous la forme d’un Mémorandum signé entre Tripoli et Ankara. Mais un mémorandum n’a pas la valeur d’un traité, c’est un morceau de papier qui a été mis, depuis, dans un tiroir. La Turquie veut une ratification parlementaire de ce texte afin que cela devienne une loi libyenne. Elle a été déçue que cela ne soit pas fait en 2025 mais le clan Haftar qui dirige l’Est du pays lui a attribué des milliards de contrats pour la construction de stades, d’hôtels… Ce ruban d’eau a été sondé dans ses profondeurs mais pour l’instant les Turcs n’ont pas trouvé de gaz. Leurs ambitions ne sont pas purement mercantiles mais nationalistes.

On assiste à une industrialisation des pratiques illicites, la corruption est de plus en plus institutionnalisée.

Et la Russie ?

Leur raisonnement est le suivant : il faut rester en Libye pour rester en Afrique. Ils utilisent les infrastructures air/terre/mer pour leurs mercenaires, conseillers et autres qui sont au Sahel. Quand le régime Assad a chuté en Syrie, certains ont hâtivement pensé que Moscou allait déménager toutes ses activités (bases maritimes, aériennes) en Libye. Certes, il y’a eu un ajustement, des hommes sont arrivés sur le sol libyen, un travail de fortification a été faite, des photos satellites montrent que depuis peu la Russie installe des systèmes de défenses anti-aériennes afin de protéger sa flotte fantôme des attaques qui se multiplient. Les Russes ont été humiliés à de nombreuses reprises en Méditerranée, la dernière humiliation étant l’attaque par drones du méthanier « Arctic Metagaz » qui vient d’être remorqué dans un port libyen. Leur raisonnement ? Mes gaziers sont attaqués en Méditerranée, je vais utiliser ma force terrestre pour les défendre.

La Libye est scindée en deux pouvoirs : le maréchal Haftar et son clan à l’Est, Abdelhamid Dbeibah à Tripoli, à l’ouest. Quels sont les rapports de force ?

Le clan Haftar a plus de territoires, plus d’argent, plus de puissances mais il ne faut pas sous-estimer Abdelhamid Dbeibah qui règne sur Tripoli, petit en kilomètre carré mais institutionnellement important. C’est « le joyau de la couronne »: s’y trouve la Banque centrale, le siège de la Noc, la National Oil Corporation, les ambassades des pays étrangers, le pouvoir de Tripoli a la légitimité de l’ONU. Quand il est arrivé au pouvoir, il a joué la carte du paisible bureaucrate qui connaît les rouages du système Kadhafi, ce qui était vrai. Mais il a utilisé la violence comme un outil. Il est à la tête d’une coalition de milices et il a fait exécuter sans ciller deux chefs d’entre elles. Il a un atout vis-à-vis des Occidentaux, il n’a pas d’affinités particulières avec le Kremlin.

L’argent capturé par la hausse du prix du baril n’ira ni à l’État ni à la population.

Comment se porte économiquement la Libye ?

Extrêmement mal. Les dépenses sont sous stéroïdes, les deux gouvernements dilapident comme si c’était la fin du monde, des milliards sont accordés à la construction d’infrastructures, sans qu’on sache ce qui est réel de ce qui est bidon. Aucun des deux n’a un budget pour 2026. À l’Est, les dépenses sont estimées à quatre-vingts milliards de dinars soit douze milliards de dollars pour un gouvernement non reconnu…

Jalel Harchaoui, chercheur et spécialiste de la Libye.

La NoC est la seule source de revenus du pays : elle finance les écoles, les cliniques, les fonctionnaires… Elle a fait du très bon travail opérationnel mais on ne peut pas dire la même chose quand on évoque sa comptabilité : il manque huit milliards de dollars dans les caisses. Entre la quantité physique de pétrole extrait du sous-sol libyen en 2025 et les revenus liés à leur vente, il manque huit milliards. Il reste vingt-deux milliards au lieu des trente escomptés. Où sont-ils passés ? Une myriade d’intervenants se sont servis. Résultat, le pays affiche dix milliards de déficits que ces huit milliards auraient quasi comblés. Le plus grave est que ce sont des sommes en devises qui disparaissent et que cela affaiblit le dinar libyen. Sur les dix-huit derniers mois, il a perdu 40% de sa valeur et les prix ont doublé. Ce qui se reflète chez l’épicier, dans les pharmacies, les magasins où les Libyens payent de plus en plus cher. Conséquences : la classe moyenne s’appauvrit et les pauvres sont encore plus pauvres. On assiste à une industrialisation des pratiques illicites, la corruption est de plus en plus institutionnalisée, de plus en plus macroéconomiques.

On assiste au silence des chancelleries

La guerre menée en Iran par Israël et les États-Unis provoque une montée des prix du pétrole. Une aubaine pour les finances libyennes ?

On pourrait le penser avec un baril qui est passé de soixante à cent cinq dollars en vingt-huit jours. Un bon indicateur pour savoir si cela va profiter au pays, c’est de regarder la cotation au marché noir du dinar. Il n’a presque pas bougé. Cette hausse des prix va engendrer de la richesse qui sera captée par l’élite. L’argent capturé par la hausse du prix du baril n’ira ni à l’État ni à la population. Le pays vit dans une opacité totale de ses finances publiques. Il n’y a aucune transparence sur les projets, sur la façon dont ils ont été attribués, sur leurs prix réels. Un stade peut avoir été facturé cent millions de dinars tout en ayant coûté moitié moins. La situation s’aggrave d’année en année. Il y a quelques années on disait « on a un problème avec huit cents millions ». Aujourd’hui, « les problèmes » sont en milliards. Il y a une fièvre de la dépense.

Qui peut mettre fin à cette situation ?

La communauté internationale. Mais on assiste au silence des chancelleries, au spectacle des ambassades qui multiplient les attitudes de déférences à l’égard de personnes qu’ils savent être des voleurs. Cette attitude s’explique par le fait qu’ils veulent garder les dirigeants libyens de bonne humeur dans l’espoir d’obtenir quelque chose. Résultat: le petit cercle qui dirige le pays est d’excellente humeur.