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L’ICE s’offre des applications de surveillance de masse pour géolocaliser les migrants sans aucun mandat

L’ICE s’offre des applications de surveillance de masse pour géolocaliser les migrants sans aucun mandat

Grâce aux logiciels Tangles et Webloc, l’agence américaine de l’immigration peut désormais traquer les smartphones en temps réel et infiltrer les réseaux sociaux des personnes ciblées.

L’ICE franchit un nouveau cap. En plus d’avoir accès à une application de reconnaissance faciale utilisée pour arrêter des migrants aux États-Unis, l’Immigration et les Douanes américaines ont récemment acquis deux systèmes de surveillance, Tangles et Webloc, qui permettent de géolocaliser des téléphones portables sans mandat, et même de suivre leurs propriétaires jusqu’à leur domicile ou leur lieu de travail.

C’est le média en ligne indépendant spécialisé dans l’actualité technologique 404 Media qui a révélé l’acquisition de cette nouvelle technologie pour les agents de l’ICE, après avoir obtenu des documents expliquant en détail le fonctionnement de ces systèmes de Tangles et Webloc. Selon ces documents, ces outils offrent des capacités de traçage sans précédent.

Les agents de l’Immigration et des Douanes peuvent désormais surveiller un quartier ou un pâté de maisons d’une ville à la recherche de téléphones portables, suivre les mouvements de ces appareils et de leurs propriétaires au fil du temps et les suivre de leur lieu de travail à leur domicile, ou à d’autres endroits.

Effectuer une analyse des sentiments

Ils peuvent également effectuer des recherches dans les bases de données de Webloc, réaliser une analyse de périmètre pour rechercher des téléphones mobiles dans une zone spécifique sur une période donnée, délimiter une zone cible et sélectionner le nombre maximal de résultats à afficher et le nombre maximal d’appareils à inclure dans les résultats.

Qui plus est, tout agent qui utilise Webloc peut, une fois qu’il a identifié un appareil qui l’intéresse, obtenir plus d’informations sur ce téléphone et, par extension, sur son propriétaire, en consultant son historique de déplacements, aussi bien localement que dans tout le pays. Toutes les données nécessaires à ces ciblages sont recueillies auprès de Penlink, une société de logiciels qui développe des produits de collecte et d’analyse de données de surveillance des communications.

Par ailleurs, après avoir dépensé quelque deux millions de dollars, l’ICE peut aussi désormais utiliser Tangles, le logiciel de surveillance des réseaux sociaux. Les agents de l’Immigration et des Douanes peuvent, grâce à lui, détecter des visages sur une image et tenter de les identifier, mais aussi effectuer une analyse des sentiments exprimés dans les publications d’une personne ciblée, ou encore ajouter des comptes de réseaux sociaux spécifiques à une « liste de surveillance ».

« Il s’agit d’un outil très dangereux entre les mains d’une agence incontrôlable »

Mais comment PenLink a-t-elle accès à toutes ces données ? Si le document consulté par 404 Media ne le précise pas, un porte-parole de l’entreprise a déclaré à ce propos : « Les outils que nous fournissons au gouvernement utilisent exclusivement des données publiques ou disponibles dans le commerce et servent à faire progresser les enquêtes criminelles et à sauver des vies. Ils permettent aux forces de l’ordre de repérer les menaces plus rapidement et d’exploiter les preuves plus efficacement. PenLink opère dans le respect de normes strictes en matière de conformité, de diligence raisonnable et d’utilisation responsable. PenLink s’engage à faire preuve de transparence, de légalité et d’intégrité dans tous les aspects de son travail. »

En 2018, dans l’arrêt historique Carpenter vs. les États-Unis concernant la protection de la vie privée relative aux données historiques de géolocalisation des téléphones portables, la Cour suprême statuait que les autorités devaient obtenir un mandat pour accéder aux données historiques de géolocalisation des téléphones portables fournies par les opérateurs de télécommunications.

Pourtant, l’analyse juridique de l’ICE consultée par 404 laisse entendre que l’agence estime que cette protection ne s’applique pas aux données de géolocalisation des smartphones disponibles dans le commerce : « Un individu ne peut raisonnablement s’attendre à la protection de sa vie privée, au titre du Quatrième Amendement, concernant les informations qu’il divulgue volontairement à des tiers », indique le document.

Investissements massifs dans la technologie

D’après le texte, le propriétaire du téléphone fournit en effet ces informations de son plein gré : il pourrait à l’inverse supprimer les applications collectant ses données de localisation ou désactiver complètement les services de géolocalisation, souligne encore le document.

Le tout survient dans un contexte où l’ICE investit massivement dans la technologie pour mener à bien les volontés de l’administration Trump en matière de contrôle de l’immigration. Les associations de défense des droits humains et de la liberté d’expression s’en inquiètent régulièrement. Nathan Freed Wessler, directeur adjoint du projet Liberté d’expression, vie privée et technologie de l’Union américaine pour les libertés civiles (ACLU), a ainsi déploré auprès de 404 Media : « Il s’agit d’un outil très dangereux entre les mains d’une agence incontrôlable. Ces informations de géolocalisation très précises dressent un portrait détaillé de qui nous sommes, où nous allons et avec qui nous passons du temps. »

De son côté, Jake Laperruque, directeur adjoint du projet Sécurité et Surveillance du Centre pour la démocratie et la technologie, a souligné qu’ « il est dangereux que l’ICE ou toute autre agence gouvernementale collecte massivement ce type de données sensibles sans aucun contrôle. Ce type de surveillance généralisée permettra des pratiques policières draconiennes et des abus ».