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L’incroyable destin du Hongkongais Jimmy Lai

L’incroyable destin du Hongkongais Jimmy Lai

Le patron de presse rebelle, âgé de 78 ans, a été condamné à 20 ans de prison par un tribunal de Hongkong.

Jamais un journaliste n’aura fait couler autant d’encre. Durant des décennies, on a tant écrit sur Jimmy Lai, le patron renégat qui défiait Pékin, lui qui a fait imprimer ou poster en ligne des millions d’articles pour ses journaux et magazines. Et depuis son arrestation spectaculaire le 10 août 2020, l’affaire Lai a produit des centaines de milliers de pages de procédure judiciaire. Jusqu’à être condamné, ce 9 février 2026, à 20 ans de prison pour collusion avec l’étranger et publication séditieuse, par un tribunal de Hongkong.

Mais le patron de feu Apple Daily, le quotidien démocrate indomptable de Hongkong, qui a mis la clé sous la porte en juin 2021, restait en réalité un inconnu, même des spécialistes. Son enfance chinoise tenait de la légende, et son ascension hongkongaise était enfouie sous les rumeurs distillées par la propagande du Parti communiste chinois (PCC) pour en faire un suppôt des Américains.

Il fallait donc absolument à son sujet une biographie méthodique, un vrai travail d’historien. Mission d’autant plus délicate qu’une avalanche de procès continue à s’abattre sur lui et ses proches, restés en partie à Hongkong, et dont le moindre mot peut coûter au persécuté des années, voire la mort, derrière les barreaux. Cette tâche herculéenne a heureusement été entreprise – et accomplie avec brio – par le journaliste américain Mark Clifford, correspondant à Hongkong puis rédacteur en chef dans une pléiade de médias internationaux et locaux. Un ami intime du magnat, rencontré dès 1993, lui-même dans le collimateur de la justice hongkongaise, pour avoir été membre du conseil d’administration du groupe de presse NET Media fondé par Lai.

Après trois décennies, Clifford a été obligé de quitter le « port parfumé », pour ne pas risquer de finir en prison – et sa plume y gagne l’épaisseur que confère la nostalgie pour cette ville-monde quittée dans le déchirement dramatique du Covid et des troubles de la « nouvelle guerre froide » Chine-États-Unis.

Cols Mao et fast fashion

La naissance de Lai même est incertaine. Les dates tirées de ses différents passeports ont été inventées après son arrivée à Hongkong. On sait seulement que Chee-ying – son prénom chinois, deux caractères signifiant « sagesse » et « héros » – est né – ainsi qu’une jumelle – l’année du Rat, donc en 1948, sous la très troublée « République de Chine », alliée divisée et corrompue des Américains. Mao Zedong instaure l’année suivante son régime communiste – la « République populaire de Chine ». Issu d’une famille bourgeoise et petit patron, le père de Lai est dépouillé et forcé à l’exil. Abandonnée avec les enfants, sa seconde épouse, la mère du jeune Chee-ying, est, elle, envoyée en camp de travail.

Gamin des rues s’employant à nourrir sa fratrie, il a été témoin des exécutions publiques des premières purges, puis de la catastrophe du « Grand Bond en avant » et sa grande famine qui a coûté la vie à plusieurs dizaines de millions de Chinois entre 1958 et 1961. Le biographe a exhumé le récit d’une de ces journées de débrouille, où à 7 ans, abandonné par un filou qui l’avait entraîné loin de chez lui, le gosse effectue un périple en train puis en bus cerné d’austères ouvriers en blouse Mao.

Quelques années plus tard, au début des années 1960, un voyageur venu de Hongkong lui offre une barre de chocolat. La friandise l’aurait décidé, à 12 ans, à tenter sa chance et suivre les traces de son père. Embarqué à fond de cale par un pêcheur à Macao, il échoue sur une plage du Nord de la colonie britannique avec des dizaines d’autres clandestins. Il n’a jamais renoué avec son père, qui avait refait sa vie. Une tante le confie à une usine de gants, où l’enfant dort et trime jusqu’à en devenir manageur, s’offrir une usine, enfin en ouvrir d’autres partout en Asie, même en Chine populaire, et créer sa propre chaîne de boutique, Giordano, symbole de la fast fashion hongkongaise des années 1980.

Cette biographie est l’occasion de se plonger dans ce Hongkong des années folles, où le jeune Lai fait fortune, tel le héros de la Vérité si je mens, en séduisant par son enthousiasme le « Sentier » new-yorkais qui fournit la grande distribution américaine. Devenu multimillionnaire, il se fait conduire en Rolls-Royce et mène la grande vie dans une villa des hauteurs de Kowloon, où il élève un zoo fantasque, avec ours, chauve-souris géante et singe. Peu après que sa première femme, une charmante hôtesse de l’air, l’eut quitté, la vie de Lai est cependant bouleversée par les événements de Tian’anmen en 1989, qui provoquent son engagement, et lui font rencontrer sa seconde femme, Teresa, une jeune stagiaire du South China Morning Post, étudiante en français qui vit à l’année à Paris. Elle l’y entraînera pour une romance française, où ils croisent Woody Allen et la cuisinière de François Mitterrand (et dont nous faisons le récit en détail dans notre enquête parue dans Le Point de la semaine).

« L’âme d’un poète russe »

La suite est mieux connue : il fonde ses médias, puis son quotidien Apple Daily en 1995, et s’acoquine de correspondants américains qui deviendront des figures clés des administrations républicaines, de quoi en faire la bête noire de Pékin. La parution d’une telle somme n’en est pas moins utile pour démêler les véritables ressorts de cette aventure politique et éditoriale, des calomnies distillées année après année par la propagande chinoise. Le milliardaire est devenu l’homme à abattre, au courant des années 2010, pour avoir pris fait et cause pour les jeunes manifestants de la « révolution des parapluies », qui a agité la place financière du sud de la Chine en 2014 et 2019. Fort de ses liens intimes avec la famille et de la confiance des avocats de Jimmy Lai, Mark Clifford a eu en outre accès à des écrits et témoignages totalement inédits sur la vie du prisonnier politique depuis qu’il est derrière les barreaux.

Émerge au fil des chapitres un portrait très littéraire d’une figure clé de la Chine au tournant du millénaire – matière qui aurait pu nourrir un véritable roman, dans la lignée des Cygnes sauvages de l’historienne Jung Chang, cette grande fresque retraçant le destin d’une famille de la chute de l’empire à la Révolution culturelle. « Teresa m’a dit un jour qu’il avait l’âme d’un poète russe, confie au Point Mark Clifford. Une combinaison des frères Karamazov, d’abord passionné comme Dmitri, puis cheminant vers la sagesse comme Aliocha, celui qui devient un moine. C’est un fou, il semble tout droit sorti d’un livre de Dostoïevski. »

Un dernier chapitre reste à écrire : ce champion chinois et hongkongais de la liberté de la presse finira-t-il sa vie dans un cachot ? Ou connaîtra-t-il un autre épilogue ? L’issue dépendra d’abord de la mobilisation des démocraties… et du bon vouloir de l’empereur rouge. « Xi Jinping a prouvé de quoi il était capable, implore l’ami de 30 ans du magnat hongkongais. Il est temps maintenant de laisser Jimmy Lai sortir de prison. »

The Troublemaker, Simon and Schuster, décembre 2024