REPORTAGE 1/2. Leader africain de l’or, le Ghana voit ses sites exploités par des travailleurs chinois, entre légalité et réseaux clandestins.
Par la vitre du taxi-brousse, l’or transparaît partout. L’ouest du Ghana recense les régions les plus exposées au phénomène. Loin d’être dissimulés par des zones forestières, les sites d’orpaillage se trouvent en lisière des routes nationales. Ici et là, des trous sculptent un paysage devenu miné. Mais parmi les travailleurs ghanéens, une présence récurrente interroge : celle d’Asiatiques munis de talkies-walkies. À l’abri de leurs longs chapeaux, ces derniers commandent l’activité de mines illégales, parfois à quelques centaines de mètres d’un barrage de police.
Depuis deux décennies, ce pays d’Afrique de l’Ouest qui borde le golfe de Guinée, connaît un afflux massif de ressortissants chinois. En quête de la précieuse ressource, ces dizaines de milliers de travailleurs « détachés » lavent la terre sans relâche, au vu et au su de tous, souvent dans l’illégalité la plus totale.
D’année en année, l’or demeure le premier produit d’exportation du Ghana. Avec une production déclarée de 136 tonnes métriques en 2024, le Ghana fait figure de leader à l’échelle continentale et occupe la sixième place des producteurs mondiaux de ce métal. Héritières d’une longue tradition aurifère, ses provinces ont connu une transformation des techniques, avec à la pointe, les concessions gérées par des géants industriels.
Une histoire de la « Côte de l’or »
Pour mieux saisir les dynamiques actuelles, il faut remonter le fil d’une exploitation largement encouragée par les acteurs étrangers au cours des derniers siècles. Popularisé puis adopté par les Britanniques, la dénomination « Gold Coast » (Côte de l’or) signalait déjà la richesse de l’actuel Ghana. En pratique, la forte concentration dudit métal procède de l’activité tectonique passée – à l’origine de failles emprisonnant l’or – ainsi qu’à l’érosion tropicale le libérant dans le cours des rivières.
Bien que la première trace manuscrite d’une transaction aurifère remonte au XVe siècle, son exploitation à petite échelle s’inscrit dans une tradition plus ancienne pour les peuples autochtones. L’essor de cette activité – sous l’effet des comptoirs européens installés le long des côtes ghanéennes au XVe et XVIe siècles – a toutefois été éclipsé par le commerce triangulaire. Cette économie, qui reposait sur le marchandage d’esclaves, fut infiniment plus profitable aux acteurs européens et leurs subsidiaires. Ce n’est qu’après les abolitions successives de la traite négrière au XIXe siècle que l’or est revenu au centre des préoccupations.
À la veille des années 1900, plusieurs centaines de sociétés prospectrices, portées par des entrepreneurs coloniaux britanniques et français, étaient recensées. En 1913, la mission Gold Coast Geological Survey mise en place par Londres achevait de révéler le potentiel des sols : or, bauxite mais aussi diamants en quantité faramineuse. Dès lors, le secteur aurifère n’a eu de cesse de se développer. Au lendemain de l’indépendance, en 1957, Accra avait certes mené une campagne de nationalisation de ces industries, n’épargnant qu’une seule société étrangère. Mais la crise de la dette et les réformes libérales de la décennie 1980 ont eu vite fait de ramener les sites dans le giron des majors, essentiellement anglo-saxonnes.
À la marge de cette histoire industrielle, l’orpaillage à petite échelle n’a, lui, jamais cessé. Devant son importance pour l’économie réelle des Ghanéens, les parlementaires ont même acté sa légalisation en 1989. Depuis, l’objectif affiché de formalisation des sites souffre des réalités du terrain. S’il n’existe pas de chiffre officiel, la contribution de l’orpaillage illégal à la production d’or au Ghana avoisinerait 40%. Aujourd’hui, le galamsey (contraction anglaise de « récolter et vendre » désignant l’orpaillage) est, dans sa forme la plus productive, largement le fait d’opérateurs chinois.
Ancrage local
Entre deux draches s’active un monde de bottes en plastique. Si dans les villages ghanéens cet accessoire permet d’affronter la rude saison des pluies, il trahit aussi l’orpaillage qui sévit sur l’ensemble du territoire.
« Avant, nos parents avaient pour habitude d’exploiter l’or, mais de façon peu profonde et sans détourner d’eau », se souvient Helen, une habitante d’Old Aboie dans la Western Region. Situé à flanc de rivière, le village sans eau courante ni électricité vit au gré des bruits de moteurs. Alimentant des pompes, ces engins servent à acheminer l’eau vers les sites d’extraction, dont bon nombre sont tenus par des Chinois. Selon elle, leur arrivée dans les environs remonterait à une quinzaine d’années.
Ghana. 2025. © (Hadrien Degiorgi/Hadrien Degiorgi)
En s’enfonçant plus au Nord, les indices s’amoncèlent : entrepôts de machines venues d’Asie, sinogrammes sur les devantures de magasin et hommes d’affaires chinois en pick-up peuplent parsèment le paysage.
Le positionnement d’étrangers sur ce segment de l’économie est pourtant proscrit au Ghana. Depuis 2006, la loi restreint la pratique du galamsey aux seuls nationaux ghanéens. Alors comment expliquer leur présence ? « Généralement, les Chinois contournent l’enregistrement auprès des autorités en utilisant une tierce personne. » Ce que décrit Helen coïncide avec le recours systématique à des hommes de paille pour accéder au foncier. En pratique, des villageois prêtent leur nom afin de sécuriser l’achat de parcelles aurifères au profit d’investisseurs chinois.
Car l’extraction bénéficie à tout le monde, et en premier lieu aux chefs de village qui permettent un tel phénomène. Sur place, la perception d’une taxe sur le grammage d’or, l’emploi des jeunes et les arrangements fonciers sont autant d’arguments favorables à la présence chinoise.

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