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« Lupe » Mora Chávez, l’héritier mexicain des milices d’autodéfense

« Lupe » Mora Chávez, l’héritier mexicain des milices d’autodéfense

AU PAYS DES NARCOS (6/7). Trois ans après l’assassinat d’Hipólito Mora, figure des milices anti-cartels, son frère « Lupe » dénonce l’emprise criminelle au Michoacán. Entre extorsion, impunité et politique, il affirme vouloir reprendre le combat.

Le 29 juin 2023, sous le soleil lourd de la Tierra Caliente, la camionnette blindée d’Hipólito Mora est criblée de balles. Plus de 600 impacts. L’ancien chef des milices d’autodéfense tombe avec ses gardes du corps, dix ans après avoir défié les cartels du village de La Ruana, au cœur du Michoacán.

Son frère, José Guadalupe Mora Chávez – « Lupe » – n’a pas quitté les lieux. Le 22 février 2026, le chef du cartel Jalisco Nouvelle Génération, Nemesio Oseguera Cervantes, alias « El Mencho », a été tué lors d’une opération de l’armée mexicaine. Auprès du Point, « Lupe » tient à prendre la parole. Et peut‑être bientôt le pouvoir.

« Le 24 février 2013, mon frère a convoqué le peuple pour prendre les armes », raconte-t-il aujourd’hui. « On en avait assez de payer des “cuotas” pour tout. Le cartel des Caballeros Templarios contrôlait tout. » À l’époque, l’organisation criminelle impose des taxes illégales sur les commerces, enlève, tue. La population se soulève. « Ce fut une guerre affreuse. Beaucoup de sang. Beaucoup de morts », souffle Lupe.

L’héritage du sang

Les milices d’autodéfense naissent ainsi au Michoacán en 2013, dans la colère des producteurs de citron et d’avocat étranglés par l’extorsion. Elles sont alors l’une des réponses citoyennes les plus spectaculaires à l’effondrement local de l’État face aux cartels. Des civils armés s’organisent pour reprendre des villes, des routes et une économie agricole asphyxiée par l’extorsion, dans un contexte de « guerre au narcotrafic » et de corruption policière.

Leur percée a un effet militaire et symbolique. Elle contribue à l’affaiblissement des Caballeros Templarios et démontre qu’une mobilisation populaire peut briser un ordre criminel. Mais elle ouvre aussi une zone grise durable, avec l’institutionnalisation partielle des mouvements par le pouvoir fédéral (« Fuerzas rurales »), des infiltrations, des scissions et des reconversions.

Certaines factions deviennent à leur tour des acteurs armés ou politiques, d’autres étant absorbées par des logiques criminelles, ce qui contribue à la fragmentation de la violence plutôt qu’à sa disparition.

Dix ans après, leur héritage est donc profondément ambivalent. Dans certaines communautés indigènes, des formes de rondes communautaires persistent comme dispositifs d’autoprotection. Dans d’autres territoires, l’étiquette « autodéfense » sert parfois de paravent à de nouveaux groupes armés. Certaines factions se sont institutionnalisées, d’autres sont entrées en politique, d’autres encore ont glissé vers le crime qu’elles combattaient.

De cette fragmentation a émergé un nouveau groupe criminel : Los Viagras, branche armée du cartel La Nueva Familia Michoacana (LNFM), dirigé par Nicolás Sierra Santana, selon Lupe. « C’est lui qui a fait tuer mon frère en 2023. Parce qu’il dénonçait tout ce qu’ils faisaient ici », accuse-t-il aujourd’hui.

La loi du citron

Hipólito Mora s’était lui-même lancé en politique. Il avait été candidat malheureux aux législatives puis au poste de gouverneur du Michoacán. Sa mort, spectaculaire, a relancé les accusations d’impunité. Trois ans plus tard, Lupe dénonce l’absence d’avancées réelles dans l’enquête. « On me dit qu’ils travaillent, mais je ne vois rien. Tant que Nicolás Sierra Santana ne sera pas arrêté, il n’y aura pas de justice. »

Les États-Unis offrent 5 millions de dollars de récompense pour sa capture. « Je vois d’un bon œil la pression américaine. Sans elle, ils ne feraient rien. » L’impunité nourrit un cycle sans fin. En octobre 2025, c’est Bernardo Bravo, le leader des producteurs d’agrumes d’Apatzingán, qui a été retrouvé assassiné dans son véhicule. Comme Hipólito avant lui, il avait osé dénoncer le « kidnapping commercial » de toute une filière par les cartels.

À La Ruana, 10 000 habitants vivent toujours sous tension. « Ce sont les mêmes injustices qu’en 2013 », affirme Lupe. « Le “cobro de cuotas” (recouvrement des cotisations) continue. Sur le poulet, la viande, les tortillas… et sur le citron. » Le mécanisme est, selon lui, rodé : deux pesos prélevés sur chaque kilo de marchandises livré aux stations d’emballage. « Elles déduisent l’argent et le remettent au cartel. Par peur. » Dans la plaine brûlante de Tierra Caliente, l’économie locale repose presque exclusivement sur le citron. Quand le prix chute à quatre pesos le kilo, « la situation devient très difficile ».

José Guadalupe Mora Chávez avec la maire d’Uruapan, Carlos Manzo, assassiné le 1er novembre 2025. © (DR)

Des armes aux urnes

La violence, elle, fluctue au gré des luttes internes. « Il y a trois mois encore, il y avait des fusillades tous les jours. Deux cartels s’affrontaient. » Une base militaire et de la Garde nationale est installée dans le village. « Ils font des rondes, mais on ne voit pas qu’ils travaillent vraiment. » Lupe dénonce « une grande absence » de l’État. Il accuse le gouverneur Alfredo Ramírez Bedolla d’être « mêlé au crime organisé », ce que l’intéressé, que nous avons interviewé, dément catégoriquement : il explique au contraire « avoir considérablement renforcé la lutte contre les cartels avec l’aide de la présidente Claudia Sheinbaum. »

La vie de José Guadalupe Mora Chávez a basculé. « Avant, j’étais libre. Maintenant, je dois me déplacer avec escorte. » Pourtant, il refuse de partir. « Lupe » n’est pas un chef de guerre. Officiellement, il est auxiliaire du maire de Buenavista, ville de 50 000 habitants. Il reçoit les habitants, règle des litiges fonciers, signe des papiers.

À La Ruana, le souvenir d’Hipólito Mora demeure ambivalent. Il est un héros pour les uns, une figure controversée pour les autres. Son buste a été vandalisé en 2025. Son frère, lui, reste debout. « Je continue à lever la voix. » En 2027, il entend ainsi briguer la mairie afin « d’essayer de changer les choses. » Sa trajectoire ressemble à celle de son frère : des armes aux urnes.

Retrouvez tous les épisodes de notre série « Au pays des narcos » :