LETTRE DU MAGHREB. Migrants, OQTF, trafics de drogues, antiterrorisme : les armes utilisées par Alger, Rabat et Tunis sont de plus en plus brutales face à une UE contrainte.
On fait avec les armes dont on dispose. Ce principe de réalité s’épanouit, une véritable épiphanie, dans le nouveau monde que bricolent les nouveaux empereurs, qu’ils soient Américains, Chinois où Russes. Les mots-valises de cette furia : souveraineté, replis sur soi, remise en question des alliances, utilisation du passé colonial à des fins belliqueuses. Ses caractéristiques : brutalité diplomatique, abdication soudaine de toute civilité, opportunisme assumé dans la multiplication des alliances de circonstances.
Le Maghreb, cinq pays divisés, face à l’Union européenne, vingt-sept États unis (Euro, institutions, marché unique, le premier au monde), son principal partenaire, utilise quand il le juge utile toute une panoplie d’armes qu’il n’aurait pas utilisées avant l’avènement de ce nouveau monde.
Algérie : pétrole, antiterrorisme & OQTF
Quand le pouvoir algérien est mécontent, il faut reconnaître qu’il ne mégote pas dans l’expression de son courroux. Avec l’Espagne, lorsque celle-ci a reconnu le plan marocain pour le Sahara occidental, le pays coupera net ses relations, supprimant ambassadeur, vols commerciaux, contrats… « C’est du brutal » commentait alors un diplomate en poste en Afrique du Nord. Alors que Madrid redécouvre des relations harmonieuses avec Alger, c’est au tour de Paris, de connaître l’absence d’ambassadeurs (« rappelé pour consultation » depuis un an et demi), l’éviction des appels d’offres (blé, armements…), la non-reprise de ses citoyens à qui on a signifié une OQTF, l’absence de collaboration sécuritaire (il y a du mieux depuis l’arrivée de Laurent Nunez au ministère de l’intérieur). Alger peut maugréer aisément : il n’est pas dépendant au roi dollars ni à l’euro, n’empruntant pas auprès du FMI ou autres organismes occidentaux. C’est à ce prix qu’il s’est offert son indépendance. Et il s’est toujours moqué de savoir ce qu’on pensait de lui, ce qui est une force.
Maroc : avec moi ou sans moi
Depuis 2020, la reconnaissance « de la marocanité du Sahara occidental » par les États-Unis de Donald Trump 1, le Royaume chérifien lâche ses coups. Pour faire plier le gouvernement de Pedro Sanchez, il a laissé passer près de huit mille migrants dans l’enceinte de Ceuta, pistil d’Espagne posé en terre du Maroc. Le message a été reçu cinq sur cinq : Sanchez a pris un avion pour s’en aller reconnaître la marocanité du Sahara occidental. Trop loin des côtes marocaines pour subir pareille menace (« tu signes ou je laisse passer les migrants »), la France a affronté le courroux royal avec son lot d’OQTF non repris, un certain laxisme sur la lutte contre la drogue qui transite par la monarchie où est issue du Rif, cette région du nord qui cultiverait pour huit milliards de dollars de substances illicites chaque année.
L’Union européenne a dû juridiquement se contorsionner afin de pouvoir bénéficier des poissons pêchés au large des côtes du Sahara occidental. On a pu voir des tankers russes transvasés leur cargaison d’essence dans d’autres bâtiments, au large de Nador, face caméra. Le Maroc s’est affranchi : il traite avec les Russes, les Américains, les Chinois…
Tunisie : la mélodie anti-occidentale
Depuis le palais de Carthage, fief du nouveau caudillo national, Kaïs Saïed, on fourbit un autre type d’armes. Si on a des migrants comme les pays voisins, ils sont combattus avec une rare brutalité depuis que le président de la république a estimé en 2022 que son pays était la cible d’un complot visant à détruire l’identité arabo-musulmane via les subsahariens. Cet apôtre arabe du « grand remplacement » a divisé par vingt le nombre de départs illégaux depuis son littoral. Sa politique d’austérité consiste à être de moins en moins dépendants des Européens. Son positionnement anti-occidental, Sud Global, BRICS est patent. Seul son rapprochement avec l’Iran pourrait lui coûter cher au vu des massacres de masse commis par le régime de l’ayatollah Khamenei.
L’UE bridée par ses divisions
Si les vingt-sept pays membres sont d’accord pour lutter contre la migration, à l’exception tempérée de l’Espagne qui revendique avoir besoin de cette population, s’ils ont voté l’augmentation massive du budget alloué à ce sujet, si une partie de leurs opinions publiques le demandent, l’Union européenne avance avec les difficultés inhérentes à ce chiffre : vingt-sept.
Quand les Européens sont unis, cela permet la libération de Boualem Sansal (mais pas de Christophe Gleizes, indûment détenu pour sept années). Quand ils sont désunis, cela donne des négociations bilatérales, chacun pour soi. Dernière piste : l’UE et ses États membres seraient plus forts, plus efficients, plus affûtés, si le Sahel et le Maghreb n’étaient pas dissociés. Les deux régions n’en font qu’une en termes de problématiques, il serait temps qu’un seul service englobe informations et réflexions.
*La définition offerte par le Larousse prête à sourire en 2026 : Action et manière de représenter son pays auprès d’une nation étrangère et dans les négociations internationales.
Politique extérieure d’un pays, d’un gouvernement.
Habileté, adresse, souplesse, prudence dans la conduite d’un entretien ou d’une affaire difficile : Il a manqué de diplomatie dans cette affaire.

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