Menace nucléaire, missiles balistiques, liberté… Le président multiplie les justifications à l’opération « Fureur épique ». Une confusion au sommet de l’État qui trouble l’opinion publique, alors que six soldats américains sont déjà morts.
Lundi matin, Donald Trump a tenté de préciser aux Américains les raisons de l’opération « Fureur épique » lancée samedi en Iran et responsable de la mort de l’ayatollah Ali Khamenei. « Après la destruction du programme nucléaire iranien lors de l’opération “Marteau de minuit”, nous avons averti l’Iran qu’il ne devait pas tenter de reconstruire son arsenal ailleurs… Mais ils ont ignoré ces avertissements », a-t-il déclaré en marge d’une cérémonie à la Maison-Blanche.
Il a aussi cité « la croissance rapide et spectaculaire » du programme de missiles balistiques conventionnels, une « menace colossale » pour les États-Unis selon lui. « Chaque fois que vous voyez quelqu’un amputé des bras et des jambes, ou le visage atrocement défiguré, c’est presque certainement dû à une bombe artisanale iranienne », a-t-il ajouté. L’opération doit aussi « anéantir leur marine » et empêcher l’Iran de financer des organisations terroristes.
Sur le nucléaire, « nous avions un accord, et ils se sont rétractés », a-t-il assuré. La guerre pourrait durer « quatre à cinq semaines, mais nous avons la capacité de tenir plus longtemps », a-t-il également souligné. Il a ensuite parlé de sa salle de bal. C’était la première fois qu’il s’exprimait en direct. Dans la nuit du 27 au 28 février, Trump avait annoncé l’opération « Furie épique » par une vidéo sur son réseau Truth Social. L’objectif était « d’éliminer les menaces imminentes du régime iranien ». Il a posté une deuxième vidéo après la mort de trois soldats mais n’a jamais répondu aux questions des journalistes. À ceux qui l’interrogeaient à son retour de Mar-a-Lago dimanche soir, il a suggéré d’admirer les nouvelles statues du Jardin des Roses de la Maison-Blanche.
Des raisons douteuses
Or les Américains ont des questions. Lundi, même Matt Walsh, influenceur Maga clé, fer de lance de la lutte contre l’idéologie trans, a ironisé sur l’avalanche de raisons. Karoline Leavitt, porte-parole de la Maison-Blanche, lui a répondu par un tweet reprenant les arguments de Trump du matin.
Qui différaient de ceux de sa première vidéo où, outre le nucléaire, il avait évoqué les slogans « Mort à l’Amérique », la prise d’otages dans l’ambassade des États-Unis à Téhéran en 1983, l’attaque du destroyer USS Cole en 2000 dans laquelle l’Iran était « probablement » impliquée, les morts au combat en Irak, les attaques du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023.
Surtout, il avait rappelé les « dizaines de milliers de morts » dans les manifestations contre le régime et lancé aux Iraniens : « Quand nous aurons terminé, prenez le contrôle de votre gouvernement. Ce sera probablement votre seule chance pour des générations… L’Amérique vous soutient avec une force écrasante et une puissance dévastatrice. » Toutes ces raisons peinent à convaincre, parce qu’elles varient et sont, pour certaines, douteuses.
« Une opportunité historique »
En novembre 2025, un rapport de la Maison-Blanche a affirmé que les frappes de l’opération « Marteau de minuit » avaient « significativement dégradé le programme nucléaire de l’Iran ». Mais le 21 février dernier, Steve Witkoff, le complice de golf, magnat de l’immobilier et envoyé spécial de Trump en Iran, a assuré sur Fox News que l’Iran était « probablement à une semaine de détenir du matériel de fabrication de bombes de qualité industrielle ».
Tout cela est contradictoire et difficile à établir : l’Agence de l’énergie atomique (AIEA) n’a pas eu accès aux sites iraniens depuis Marteau de Minuit. Et, en 2018, Trump s’est retiré de l’accord passé en 2015 sous Barack Obama, qui permettait de surveiller le programme nucléaire iranien. La semaine dernière, Steve Witkoff et Jared Kushner, le gendre de Trump, ont participé à Genève à des pourparlers et se sont dits déçus. Ils voulaient que Téhéran détruise ses trois sites d’enrichissement nucléaire (frappés l’été dernier), cède ses stocks aux États-Unis, et que tout accord soit permanent (sans les clauses d’extinction de l’accord de 2015).
Quand les frappes ont commencé, Badr Albusaidi, le ministre des Affaires étrangères d’Oman, qui avait facilité les pourparlers, s’est dit « consterné » sur X. Sur CBS, il a assuré que l’Iran avait accepté de ne « jamais » avoir l’arme nucléaire, ce qui ne figurait pas dans l’accord de 2015, de même qu’une « vérification complète » par des ingénieurs américains de l’AIEA. Il a décrit une « opportunité historique » et ajouté que l’Iran était ouvert aux négociations sur les « problèmes non nucléaires », dont les missiles. Le rêve de Trump d’un accord meilleur que celui d’Obama semblait atteint. Badr Albusaidi pensait aussi qu’aucun « acte autre que la diplomatie » ne pourrait résoudre le problème.
« J’ai eu Khamenei avant qu’il ne m’ait »
L’argument des missiles balistiques est fragilisé par un rapport de l’Agence des renseignements de la Défense de mai 2025, qui a établi que l’Iran ne pourrait produire des missiles de longue portée qu’en 2035. Parmi les facteurs moins stratégiques, Trump a posté, à 4 h 35 le 28 février sur Truth Social, un article de JustTheNews.com, un site de la magasphère (ancré dans la mouvance de Trump) introduit par la mention : « L’Iran a tenté d’interférer dans les élections de 2020-2024 pour arrêter Trump, et fait désormais face à une nouvelle guerre avec les États-Unis. »
Il a aussi mentionné à la chaîne ABC une raison personnelle : « Je l’ai eu avant qu’il ne m’ait. Ils ont essayé deux fois… je l’ai eu en premier », allusion aux tentatives d’assassinat contre lui. Car Trump appelle les journalistes américains les plus influents, auxquels il livre, en quelques minutes, des motifs divers pour la guerre.
Au Washington Post, il a dit que l’objectif était « la liberté pour le peuple » iranien. Au site Axios, qu’il pouvait « terminer ça en deux ou trois jours » en cas d’accord. À CNN, qu’il misait sur « quatre semaines » mais que la « grosse vague » des attaques était à venir. Au New York Times, que la guerre durerait « quatre à cinq semaines » et qu’il avait « trois très bons » candidats pour prendre le pouvoir en Iran. Le « scénario parfait » ressemblerait au Venezuela, où « tout le monde a gardé son boulot sauf deux personnes » au gouvernement, plus ouvert aux États-Unis.
Quant aux Iraniens, c’était à eux de profiter de cette « opportunité » pour renverser le gouvernement – l’opposé de sa solution à la vénézuélienne. Il a ensuite révélé à ABC News, que l’attaque initiale avait été « si réussie qu’elle a éliminé la plupart des candidats ». Il a ajouté : « Ça ne va être personne auquel on pensait parce qu’ils sont tous morts. Le deuxième ou le troisième choix sont morts. » Il a confié à Fox qu’il avait « le sentiment » n que quelqu’un allait émerger. Enfin, il a dit au New York Post qu’il n’écartait pas l’idée d’envoyer des troupes.
« Approche proactive »
Surtout, l’existence de la « menace imminente » a été remise en cause dimanche, quand des membres du Pentagone ont révélé à des élus du Congrès que l’Iran ne prévoyait pas de frapper les forces américaines au Proche-Orient, à moins qu’Israël n’attaque en premier. Le secrétaire d’État Marco Rubio l’a confirmé aux médias lundi soir au Capitole : « La menace imminente résidait dans le fait que nous savions que si l’Iran était attaqué – et nous pensions qu’il le serait –, il riposterait immédiatement contre nous. Nous n’allions pas rester les bras croisés et encaisser une frappe avant de réagir… Nous avons adopté une approche proactive et défensive pour les empêcher de causer des dégâts plus importants. »
La magasphère n’a pas tardé à réagir : « Donc il est carrément en train de nous dire que nous sommes en guerre contre l’Iran parce qu’Israël nous a forcé la main. C’est juste la pire chose qu’il pouvait dire », a tweeté Matt Walsh. Rubio se rendait à une réunion avec le « Gang des Huit », qui comprend les dirigeants des deux chambres et des commissions des renseignements des deux partis. En sortant, Mike Johnson, le président républicain de la Chambre des représentants, a qualifié « Fureur épique » d’ « opération défensive », puisqu’Israël était déterminé à agir contre l’Iran.
Trump, a-t-il dit, avait une « décision très difficile » à prendre car il était convaincu que l’Iran riposterait contre les États-Unis. « L’ayatollah [Ali Khamenei] n’est plus. La mission des États-Unis n’était pas d’intervenir et de renverser le régime, mais c’est ce qui s’est produit et c’est une excellente nouvelle pour les peuples épris de liberté », a-t-il ajouté. Les États-Unis, toujours selon lui, sont « en bonne voie d’atteindre » leurs objectifs, à savoir l’élimination des capacités balistiques et navales de l’Iran.
Plus de transition démocratique au programme
Chuck Schumer, chef de la minorité démocrate au Sénat, a estimé que la réunion avait « soulevé bien plus de questions qu’elle n’avait apporté de réponses ». Et le sénateur Mark Warner, principal démocrate de la commission du renseignement, a affirmé : « Il n’y avait aucune menace imminente pour les États-Unis de la part des Iraniens. Il y avait une menace pour Israël. Si nous assimilons une menace contre Israël à une menace imminente contre les États-Unis, alors nous avançons en terrain inconnu. »
Rubio a aussi martelé : « Notre mission, et ce sur quoi nous nous concentrons, est la destruction de leurs capacités de missiles balistiques et leur capacité à les construire, de même que la menace posée par leur marine… Cela dit… nous espérons que le peuple iranien pourra renverser ce gouvernement et établir un nouvel avenir pour leur pays. On adorerait que ce soit possible mais l’objectif de cette mission est la destruction de leurs capacités balistiques et navales. »
Le matin même, Pete Hegseth, le secrétaire à la Défense avait aussi déclaré que l’opération serait menée « sans règles stupides d’engagement ». « Pas de bourbier de construction nationale, pas d’exercice de construction de la démocratie, pas de guerre politiquement correcte. Nous nous battons pour gagner et nous ne perdons pas de temps, ou de vies », a-t-il ajouté. Parmi la myriade de raisons invoquées, celle de la transition démocratique en tout cas semble avoir disparu.
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