Grandiose dans sa rhétorique, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a prononcé samedi à la Conférence de Munich sur la sécurité un discours programmatique qui révèle aussi l’impasse stratégique dans laquelle s’enferme l’administration Trump. Sous le vernis d’un appel à la renaissance occidentale se cache un projet aussi brutal qu’irréaliste : restaurer une suprématie civilisationnelle dont les fondements mêmes se sont effondrés.
La performance oratoire de Rubio mérite qu’on s’y attarde. Il déploie une vision manichéenne du monde où l’Occident chrétien, héritier de Mozart et de Michel-Ange, doit reprendre en main son destin face aux puissances qui ont osé contester son hégémonie. Le discours cultive une nostalgie impériale à peine voilée, célébrant « cinq siècles d’expansion » occidentale sans jamais interroger la nature de cette expansion.
Car c’est précisément là que le bât blesse : comment restaurer une domination dont les instruments – conquête coloniale, exploitation systématique des ressources, asservissement des peuples jusqu’à l’esclavage – sont désormais illégitimes aux yeux du droit international que Rubio prétend pourtant vouloir réformer plutôt qu’abolir ?
L’Amérique ne croit plus à l’ordre fondé sur les règles
Le secrétaire d’État américain balaie d’un revers de main ce qu’il nomme avec mépris « l’ordre fondé sur des règles » – cette « expression galvaudée » selon lui. Mais quelle est l’alternative ? La domination par la force brute, celle-là même que Marco Rubio célèbre en évoquant les « 14 bombes larguées avec précision par des B-2 américains » ou l’enlèvement de Maduro. L’Union européenne, elle, continue de croire – non par naïveté mais par calcul stratégique – que seul un système de règles prévisibles peut garantir la stabilité mondiale.
Car la vraie question que Rubio esquive est celle-ci : l’Occident est-il vraiment certain de gagner un rapport de force permanent face à des puissances qui maîtrisent désormais la technologie, les ressources et bénéficient d’un avantage démographique écrasant ? Et vers quels cataclysmes cette logique de confrontation risque-t-elle de nous entraîner ? Si demain la Chine devait se comporter comme les États-Unis et envahir Taïwan, quels arguments opposer à Pékin ? Comment délégitimer le discours poutinien contre une « Ukraine nazie » qu’il aurait envahi pour la « libérer » ? La force conduit à la force contraire.
Sur l’immigration, le fossé entre les approches américaine et européenne se creuse davantage encore. Marco Rubio ne propose que le contrôle frontalier et l’affirmation brutale de la souveraineté nationale. L’Europe, sans renoncer à défendre ses frontières, tente laborieusement de construire avec les pays d’origine des migrants les conditions économiques qui dissuaderaient les candidats au départ.
Les accords signés avec la Tunisie, l’Égypte, ceux avec le Sahel en cours et le plan Mattei italien sont autant d’initiatives imparfaites mais qui reconnaissent une évidence : on ne fixera pas les populations sur leur sol en captant leurs ressources. Le protectionnisme agressif que prône Marco Rubio, loin de stabiliser le Sud global, ne fera qu’aggraver les déséquilibres qui nourrissent les flux migratoires anarchiques qu’il s’agit précisément d’endiguer.
L’atténuation des vulnérabilités
La contradiction la plus flagrante du discours du secrétaire d’État américain concerne précisément la Chine. Il dénonce la perte de souveraineté des chaînes d’approvisionnement occidentales, la dépendance aux importations chinoises, la nécessité de réindustrialiser. Là-dessus, l’Europe est alignée. Alors, que faire ? Soudain, il conclut son intervention en rappelant l’importance du dialogue avec Pékin, la nécessité de « gérer les frictions », l’obligation pour les deux premières puissances mondiales de communiquer. En somme, exactement ce que fait l’Europe, qu’il vient de fustiger pour sa mollesse !
Bruxelles aussi cherche à rééquilibrer la relation avec la Chine, à mettre fin peu à peu à ses vulnérabilités critiques. La réforme de l’Union douanière en cours, les droits compensateurs sur les véhicules électriques, l’instrument anti-coercition sont autant d’outils défensifs que l’UE forge péniblement. L’alliance avec des partenaires pour les matières premières critiques participe de cette politique d’atténuation des risques.
Mais contrairement à Washington, l’Europe assume que ce rééquilibrage passe aussi par le dialogue sur le modèle de croissance chinois, sur les surcapacités industrielles, sur les règles du commerce mondial. Elle n’abandonne pas l’espoir d’une relation mutuellement bénéfique, là où Marco Rubio ne voit que le spectre d’une confrontation civilisationnelle.
Les limites de la diplomatie de la canonnière
Le secrétaire d’État américain occulte méthodiquement ce que les puissances émergentes n’ont pas oublié. Il évoque la « fin de l’histoire » comme une « dangereuse illusion » sans jamais mentionner que ce qui s’est réellement effondré, ce n’est pas l’histoire mais le monopole occidental sur sa narration.
Lorsque la Chine parle du « siècle d’humiliation », elle ne cultive pas que du ressentiment : elle rappelle que la prospérité européenne s’est aussi bâtie sur les guerres de l’opium et le démembrement forcé de son territoire. Lorsque l’Inde a négocié avec l’UE le récent accord commercial, les négociateurs indiens ont, à plusieurs reprises, refusé les normes occidentales en invoquant le refus de revenir au passé colonial. L’Europe forme 578 000 ingénieurs par an, l’Inde dépasse le million. Qui peut penser qu’un retour en arrière soit possible ?
Plus troublant encore, le discours révèle une incompréhension des ressorts de la puissance contemporaine. La force militaire, aussi écrasante soit-elle, ne permet plus de façonner durablement un ordre mondial. Les débâcles américaines en Afghanistan et en Irak l’ont démontré à un coût exorbitant. La puissance brute ne produit pas l’adhésion, elle engendre la résistance et nourrit les récits anti-impérialistes que l’Occident ne contrôle plus.
Enfin, Marco Rubio esquive l’évidence : la Chine et l’Inde ne cherchent pas à rejoindre un ordre occidental réformé – elles construisent des alternatives. Les BRICS, la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures, la Route de la Soie sont autant de structures qui contestent le monopole occidental. Marco Rubio peut bien appeler à la « compétition pour les parts de marché dans le Sud global », celle-ci ne se gagnera pas à la canonnière, ni par une hausse sans précédent des droits de douane à l’encontre de ces pays.
Ce qui frappe dans ce discours de Munich, c’est moins son arrogance que sa mélancolie. L’Amérique ne propose pas une vision d’avenir, elle convoque les fantômes d’un passé révolu en espérant qu’ils ressusciteront par la force de la volonté. Mais l’histoire ne repasse jamais les plats. Et l’Europe, malgré toutes ses faiblesses, l’a bien compris.

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