Biographe de l’ayatollah Khamenei, le chercheur Mehdi Khalaji, spécialiste de l’islam chiite, explique les bouleversements politiques à attendre à la tête de la République islamique.
Après une nuit de démenti, la République islamique a fini par confirmer ce dimanche la mort de son guide suprême, l’ayatollah Khamenei, une dizaine d’heures après l’annonce du président américain Donald Trump. Un deuil de 40 jours a été décrété, et un triumvirat composé du président Massoud Pezeshkian, du chef du pouvoir judiciaire Gholamhossein Mohseni Ejeï et de l’ayatollah Alireza Arafi a été chargé d’assurer la transition.
Biographe de l’ayatollah Khamenei et spécialiste de l’islam chiite, Mehdi Khalaji* est l’un des meilleurs connaisseurs du guide suprême et des arcanes de la République islamique. Dans une interview au Point, cet ancien étudiant en principe et jurisprudence islamique au séminaire de Qom, en Iran, explique les bouleversements politiques à attendre à la tête du régime après la mort de sa plus haute autorité.
Le Point : La mort de l’ayatollah Khamenei est-elle un tournant pour l’histoire de l’Iran et de la région ?
Mehdi Khalaji : Sa mort est un tournant dans l’histoire du monde de cette première partie du XXIe siècle, de la même manière que la révolution iranienne a représenté un tournant important dans la seconde moitié du XXe siècle. Cela va affecter l’ensemble des mouvements et organisations fondamentalistes islamiques à travers le monde.
Dans quelle mesure sa mort affecte-t-elle ces mouvements ?
Le réseau religieux chiite sera affecté par la mort de l’ayatollah Khamenei, parce qu’il exerçait le plus haut niveau de contrôle en Iran et dans le monde. Le guide suprême a permis le soutien et le financement de réseaux fondamentalistes chiites en Afrique, mais aussi en Europe et au Moyen-Orient.
Par exemple, en Iran, dans la ville sainte de Qom, l’université Al-Mostafa accueille de très nombreuses personnes venant de tous les pays pour étudier ce qui est censé être la religion, mais qui est en réalité un centre de formation idéologique qui possède des antennes dans plus de 100 pays. Ainsi, au cours des vingt dernières années, ils ont formé des dizaines de milliers de personnes.
Le régime iranien peut-il survivre à la mort de l’ayatollah Khamenei ?
Tout dépend du cercle de pouvoir au sein de l’appareil militaire et sécuritaire. Vont-ils parvenir à un accord entre eux sur les questions fondamentales, ou bien commencer à s’affronter les uns les autres ? Il existe de nombreux conflits d’intérêts entre les différentes factions, et nous ignorons pour l’heure comment ils vont les gérer. Aujourd’hui, en dépit des déclarations affirmant que tout le monde s’attendait à la mort du guide, ils ont en réalité été très surpris.
Le guide n’a-t-il pas commis une grave erreur d’appréciation en participant à une réunion de haut niveau samedi dans sa résidence, alors qu’il se trouvait déjà dans le viseur d’Israël et des États-Unis ?
Oui, c’était manifestement une erreur de calcul, et cela vient à mon avis de son excès de confiance. Vous savez, les dictateurs finissent par perdre leur sens de la réalité en érigeant une barrière entre eux et la population. L’expérience ne corrige plus leurs convictions et n’affecte plus leurs croyances.
Qui pourrait être son successeur ? La télévision d’État a annoncé la formation d’un triumvirat composé du président Massoud Pezeshkian, du chef du pouvoir judiciaire Gholamhossein Mohseni Ejeï, et de l’ayatollah Alireza Arafi, juriste du Conseil des gardiens de la Constitution, pour assurer la transition.
Il s’agit à mon sens d’une façade et l’on sait que les Gardiens de la révolution ne comptent pas vraiment sur eux. Les Pasdarans, eux-mêmes, sont divisés, et ne peuvent faire confiance à personne, en particulier aux personnes occupant ce genre de postes comme le président, le Conseil des Gardiens de la Constitution, ou des familles influentes.
Par exemple, ce ne sont pas des gens à qui les Gardiens confieraient le choix de leur commandant en chef. Officiellement, ils nomment donc des religieux d’un âge assez important afin qu’ils soient incapables de construire leur propre empire. Ainsi, même s’ils tentent de désigner un prochain guide suprême, il ne sera pas aussi puissant que le précédent.
Déjà, la façon de diriger de l’ayatollah Khamenei était totalement différente de celle de son prédécesseur, l’ayatollah Khomeini. Avec le prochain guide, nous allons faire face à une gouvernance totalement nouvelle en Iran, du moins en termes de modèle.
En quoi la gouvernance de l’ayatollah Khamenei différait-elle de celle de l’ayatollah Khomeyni ?
Khomeyni ne possédait pas autant de collaborateurs dans son entourage. Il se contentait d’une maison de marja (« source d’émulation », degré le plus important du clergé chiite, NDLR) traditionnel, où ne travaillaient pas plus d’une dizaine ou une vingtaine de personnes. Au contraire, l’ayatollah Khamenei avait créé une véritable institution en partant de zéro : la « Maison du guide », qui comptait plus de quatre mille employés, sans oublier ses onze mille gardes militaires.
Celle-ci possédait des antennes dans les universités et dans divers bureaux gouvernementaux. Il s’agissait par conséquent d’une énorme bureaucratie, exerçant un contrôle très profond sur l’appareil religieux. Par conséquent, je pense que le prochain guide suprême jouera davantage un rôle symbolique dans le seul but de maintenir la légitimité du régime, si l’on s’en tient à la direction actuelle.
« L’ensemble du système va devenir plus militarisé »
Mehdi Khalaji
Qui pourrait selon vous être le prochain guide suprême ?
Je pense que personne ne sait, même à l’intérieur du gouvernement. Ce sera en tout cas un sujet de débat sérieux, si ce n’est pas plus. Ce n’est pas une tâche facile, car nous n’avons plus de personnalités puissantes comme l’ancien président Ali Akbar Hachemi Rafsandjani ou même Qassem Soleimani, l’ancien chef de la branche extérieure des Gardiens de la révolution, pour jouer un rôle central dans ce processus. Par conséquent, cela prendra du temps, et de nombreuses décisions se feront en coulisses, en essayant de garder tout cela confidentiel.
Après la mort de l’ayatollah Khamenei, sommes-nous face à un risque de coup d’État des Gardiens de la révolution, véritable « État dans l’État » iranien ?
L’ensemble du système va devenir plus militarisé, car le régime lui-même n’a pas de base de pouvoir social et la population demeure extrêmement en colère, surtout après le niveau de violence élevé qui a été utilisé lors des récentes manifestations. Les dirigeants iraniens subissent donc une pression sérieuse, en particulier de la part de Donald Trump et de Benyamin Netanyahou, et doivent prendre des décisions concernant les grandes politiques militaires et internationales. Ils se trouvent par conséquent dans une position très délicate. Ils ne peuvent pas facilement entamer des négociations avec Trump, car on peut se demander qui va parler au nom de l’Iran…
Le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi par exemple ?
Abbas Araghchi n’est pas quelqu’un en qui tous pourraient avoir confiance. C’est un diplomate controversé. On peut également citer le diplomate et ancien candidat ultraconservateur à la présidentielle, Saïd Jalili, ou Ali Larijani, chef du Conseil suprême de sécurité nationale, ainsi que certains commandants des Gardiens de la révolution très proches de Vladimir Poutine et de la Russie. Je suis d’ailleurs sûr que la Russie jouera un rôle dans ce processus.
Quel rôle la population iranienne, farouchement antisystème, peut-elle jouer selon vous dans la période qui s’annonce ?
La population n’est pas organisée autour d’un leader. Elle n’agit pas en véritable mouvement et il est donc très facile de la réprimer. Dans une telle situation, et après avoir assisté à une telle répression de la part du gouvernement, je ne pense pas que l’on puisse assister à un nouveau mouvement d’ampleur.
Il est plutôt attendu que la population reste calme dans un futur proche et observe la manière dont la transition de pouvoir va se dérouler. Peut-être certaines formes de concessions seront-elles accordées sur des sujets comme le voile obligatoire afin de contenter les gens et montrer que les nouveaux dirigeants sont différents et prêts à ouvrir davantage les libertés sociales.
On a déjà pu percevoir un changement dans le discours d’une personnalité comme Mohammad Bagher Ghalibaf, l’actuel président du Parlement iranien, qui a admis que le système avait comme « beaucoup d’erreurs ». Nous verrons donc bien dans quelle mesure les prochains dirigeants reconnaîtront le mécontentement populaire et comment ils y feront face.
*Mehdi Khalaji a publié en 2023 The Regent of Allah: Ali Khamenei’s Political Evolution in Iran (Rowman & Littlefield, non traduit).

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