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Menace russe : les espions baltes sonnent l’alarme

Menace russe : les espions baltes sonnent l’alarme

DÉCLASSIFIÉ. Dans un document de 90 pages, les Renseignements lituaniens décrivent comment la Russie, malgré l’usure du front ukrainien, prépare une confrontation de long terme avec l’Ouest.

C’est un document baptisé « Évaluation des menaces pour la sécurité nationale ». Il se lit comme une chronique d’avant-guerre. Rédigé par les agents du contre-espionnage et du renseignement militaire lituaniens, le rapport dresse un constat sans appel : la Lituanie doit se préparer à l’affrontement avec la Russie.

Premier enseignement des agents lituaniens, il ne faut pas se méprendre sur l’épuisement relatif des troupes de Vladimir Poutine en Ukraine. Si la menace conventionnelle immédiate est jugée « faible à court terme » car le Kremlin doit « consacrer presque toutes ses capacités au front », la machine de guerre russe se réorganise en profondeur.

Cette dernière entraîne notamment une hausse des capacités militaires dans l’enclave de Kaliningrad (qui borde la Lituanie) et le long des frontières de l’Otan. Avec cette conséquence notent les services: « Les autorités russes sont déterminées à poursuivre leurs objectifs militaires, au détriment du bien‑être de leurs citoyens : la hausse des impôts et une inflation difficile à maîtriser affecteront de plus en plus la population russe, appelée à supporter le poids des dépenses militaires. »

L’objectif des Russes est clair : atteindre l’autonomie technologique et contourner les sanctions occidentales. L’« expansion des forces armées » sur un horizon de dix ans doit donner naissance à une armée « capable de mener une guerre conventionnelle à grande échelle contre l’Otan ». Le rapport estime que pour y parvenir, la Russie et à la Biélorussie utilisent des « façades », des entrepreneurs installés dans le pays pour « capter » des technologies occidentales − dont l’armée russe reste très dépendante − et par des importations via des pays tiers (Asie centrale, Caucase) et par une coopération accrue avec la Chine, l’Iran et la Corée du Nord.

Pétroliers vétustes et navires de guerre

En attendant un éventuel conflit ouvert, le rapport des services lituaniens recense une multiplication d’incidents graves en 2025 : violations de l’espace aérien par des chasseurs russes, crashs de drones explosifs Gerbera (version simplifiée et moins coûteuse du Shahed) sur le sol lituanien (comme en juin 2025) et rupture de câbles sous-marins en mer Baltique (février 2025).

En mer Baltique, notent-ils, « la Russie utilise des pétroliers vétustes aux assurances opaques pour contourner le plafonnement des prix du pétrole. En 2025, ces navires ont commencé à être escortés par des navires de guerre russes, créant un risque élevé d’incidents environnementaux. » Ils notent encore « l’utilisation intensive et systématique de systèmes de guerre électronique depuis Kaliningrad. Ces activités provoquent des interférences massives sur les signaux GPS en mer Baltique, perturbant l’aviation civile et la navigation maritime ».

Plus insolite, mais tout aussi dangereux, le régime biélorusse d’Alexandre Loukachenko, devenu le vassal total de Moscou, utilise le « transport de cigarettes par ballons ». Une méthode de contrebande qui, selon les services secrets, « met en danger l’aviation civile » et sert d’outil de pression psychologique.

Recrutement de criminels de droit commun

Le rapport dénonce également une « diplomatie des otages » avec des « arrestations politiquement motivées de citoyens lituaniens » voyageant en Biélorussie. Autre technique de recrutement : les interrogatoires aux postes-frontières sont utilisés pour identifier des vulnérabilités (problèmes financiers, liens familiaux, opinions politiques) afin de forcer une coopération.

« Ne pouvant plus opérer facilement sous couverture diplomatique en Europe, écrivent les espions lituaniens, Minsk recourt à des méthodes plus agressives et “sales” et recrute via Telegram ou d’autres réseaux sociaux des individus radicalisés ou des criminels de droit commun ».

Autre remarque: le déploiement du système de missiles balistiques russe Orechnik et le maintien des têtes nucléaires tactiques russes sur le sol biélorusse visent directement à intimider la Lituanie et la Pologne. Ces armes sont sous contrôle russe, mais Loukachenko les utilise dans sa rhétorique pour projeter une image de puissance.

Selon le rapport, la menace se déplace aussi sur le terrain technologique. Les services lituaniens alertent sur une « tendance nouvelle » : l’utilisation d’outils d’intelligence artificielle par des services de renseignement hostiles pour mener des « cyberattaques complexes visant des institutions lituaniennes importantes ». L’objectif ? Provoquer « la panique et la défiance envers les institutions » par de fausses alertes et des manœuvres d’intimidation.

Sensibiliser la population

Face à ce qu’ils qualifient d’« ambitions impériales » russes basées sur le vieux principe de « diviser pour régner », les services secrets lituaniens notent avec satisfaction le retrait de la convention d’Ottawa sur l’interdiction des mines antipersonnel, la déconnexion du réseau électrique russe et l’accueil permanent d’une brigade blindée allemande.

Ils sont très inquiets, en revanche, des effets de la propagande russe qui accuse systématiquement les États baltes de falsifier l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, de glorifier des collaborateurs nazis et de persécuter les russophones. Autre inquiétude, la vulnérabilité des adolescents et des jeunes adultes qui peuvent être facilement attirés par l’organisation d’actions violentes.

En diffusant ce document, les services secrets lituaniens veulent sensibiliser leur population. Avec cet encouragement : « Chaque citoyen contribue au potentiel de défense du pays en développant sa capacité à identifier les menaces. » Ils font aussi œuvre de pédagogie en défendant l’appartenance à l’Otan: « L’antidote [contre une menace russe, NDLR] est un dialogue cohérent et une coopération plus étroite, qui ancre concrètement les principes fondamentaux de l’Alliance. Le renforcement constant des capacités de défense et des liens solides avec les partenaires de l’Otan aide à dissuader la Russie d’une agression militaire irréfléchie contre nous ou contre d’autres pays de l’Alliance. »

« Violations de l’espace aérien et brouillage du GPS »

Ce rapport doit être mis en lien avec un autre document qui date de janvier 2026. Produit par les membres du centre de recherche de l’Otan, il raconte comment les pays riverains de la mer Baltique et membre de l’Otan (Danemark, Estonie, Finlande, Islande, Lettonie, Lituanie, Norvège et Suède) se coordonnent de plus en plus dans la guerre hybride qu’ils affrontent. Ce partage d’expériences et, dans certains cas, ces actions communes démontrent aussi que l’affrontement entre la Russie et ces pays est déjà une réalité quotidienne.

Pour bien faire comprendre leurs préoccupations, ses auteurs notent d’ailleurs qu’« il y a quinze ans, le besoin d’une telle recherche aurait pu sembler moins pressant ou même déraisonnable. Le monde et la région étaient très différents à l’époque. Il y avait moins de consensus sur ce qu’il fallait attendre des acteurs menaçants, et moins de sensibilisation aux méthodes hybrides d’influence “en dessous du seuil” et à la façon dont les sociétés ouvertes pouvaient être manipulées par ceux qui cherchaient à les affaiblir. » Aujourd’hui, poursuivent-ils, « notre agilité, notre flexibilité et notre engagement à coopérer resteront vitaux ».

Le document raconte comment, dès 2008, l’Estonie a établi un Centre d’Excellence de Défense cyber coopérative et que, petit à petit, tous les pays se sont dotés d’une structure comparable. Pour certaines dépendant directement du gouvernement, pour d’autres de l’armée ou de la police. Motivation : « l’espionnage, les cyberattaques, la coercition diplomatique et économique, les violations de l’espace aérien et le brouillage du GPS, et l’ingérence dans les infrastructures critiques telles que les câbles sous-marins » se sont multipliés dès la fin des années 2000. Et ont atteint, depuis 2022 et l’intervention russe en Ukraine, un niveau de violence en constante progression.

Un système de réponse aux « fake news »

Le document recense, pays par pays, les initiatives originales. Ainsi, en Estonie, « le Département de la communication stratégique du gouvernement a établi une Réserve de communication », une task force de cent personnes − issues de l’armée, de la police mais aussi des médias et de la société civile − mobilisables en urgence pour produire un contre narratif urgent au cas où la Russie inonderait les réseaux de « fake news » déstabilisant l’État. Un dispositif que la Finlande a copié en 2025.

Plus original, en Islande. Même si le pays a jusqu’à présent évité les incidents majeurs dans le domaine informationnel, il n’est pas à l’abri d’opération de déstabilisation − la note raconte une affaire récente de faux comptes imitant ceux de plusieurs politiciens, y compris le Premier ministre.

Le document relève que, pour contrebalancer le manque de crédibilité des médias et des responsables politiques, l’administration a mis en place un système de réponse aux « fake news » − si celles-ci devaient porter atteinte à la sécurité de l’État − basé sur le réseau d’alerte mis en place pour alerter en cas de tempêtes ou d’éruptions volcaniques. Un réseau qui, lui, a toute la confiance de la population.

Dans ce catalogue des ripostes envisagées et des structures destinées à lutter contre la désinformation russe, on notera enfin que la Lettonie − où vit une importante minorité russe et 40% de russophones − a mis en place un dispositif extrêmement restrictif. Les sites qui relayent de la propagande pro-Kremlin peuvent être interdits préventivement à toute procédure judiciaire. Le document note que, depuis 2022, plus de quatre cents sites Web ont été restreints, sur la base des menaces à la sécurité nationale.