Derrière l’accord qui est signé ce 17 janvier, la presse sud-américaine voit moins un traité commercial qu’un miroir des inquiétudes européennes, où Paris apparaît comme le gardien nerveux d’une forteresse normative.
Vue du Cône Sud, l’Europe reste une immense promesse, mais la France y est souvent vue comme un village de Gaulois qui résiste au multilatéralisme et préfère l’isolationnisme. Dans la presse sud-américaine, l’accord Mercosur – Union européenne n’est jamais raconté comme un simple texte commercial. Il devient un feuilleton, où Paris joue le rôle du garde-barrière, tantôt rationnel, tantôt crispé.
En Argentine, dans Clarin, l’Europe apparaît d’abord comme un marché convoité, structuré et solvable, mais profondément inquiet de ses propres fragilités. Le quotidien argentin décrit une Union européenne obsédée par ses agriculteurs et par la peur d’une concurrence jugée déloyale, avec la France en première ligne pour transformer ces inquiétudes en veto politique.
L’accord est lu comme un compromis asymétrique, où le Mercosur ouvre grandes ses portes industrielles tandis que l’Europe, sous pression française, avance avec des quotas, des clauses et des garde-fous. Paris n’est pas isolé, souligne le journal, mais il est celui qui parle le plus fort, celui qui donne un visage politique à la résistance européenne. « La France a donné à nouveau le tempo politique de la négociation, sous la pression de son secteur agricole », résume Clarin.
L’exigence extrême de la France
Le journal La Nacion va plus loin et élargit la focale. Pour le quotidien de Buenos Aires, la France incarne moins un rejet qu’une exigence extrême. L’Europe, vue de l’Argentine, est une machine à normes, à standards sanitaires, environnementaux, sociaux, et la France en serait l’expression la plus rigoureuse, presque doctrinale.
Cette sévérité est perçue à la fois comme un obstacle et comme un signal. Accéder au marché européen, cela signifie changer de matrice productive, moderniser l’agro-industrie et accepter une discipline imposée de l’extérieur. Paris devient ainsi le symbole d’une Europe qui ne ferme pas la porte, mais qui impose les conditions d’entrée.
Néanmoins, l’éditorialiste Marcelo Elizondo reconnaît que le Mercosur était « jusqu’ici un accord qui est resté endocentré, pensé pour la seule intégration entre ses membres, et qui n’a pas réussi à s’intégrer à d’autres grands marchés extérieurs ». Malgré le « changement de matrice » avec l’UE, les secteurs agro‑exportateurs n’accueillent pas tous l’accord avec le même enthousiasme. Derrière l’immense marché européen se cachent pour eux des risques très concrets. La Nacion rappelle ainsi que l’ouverture accélérée pourrait « exposer les industries les plus tournées vers le marché interne », notamment celles qui dépendaient presque exclusivement du Brésil.
Les industriels du Mercosur redoutent ainsi que la disparition progressive des tarifs force un ajustement brutal. Dans l’agro‑industrie, certains craignent de ne pas réussir la « mise à niveau » normative exigée par l’Europe. Le journaliste Leonardo J. Sarquis insiste néanmoins sur l’opportunité de montée en gamme pour l’agro-bio-industrie argentine.
Les craintes d’industriels brésiliens de l’agroalimentaire
Au Brésil, dans Folha de Sao Paulo, l’Europe est décrite comme un espace jaloux de ses labels, de ses appellations, de ses identités productives, et la France apparaît comme le pays le plus sourcilleux sur la protection des noms, des fromages, des vins, des indications géographiques.
Cette obsession européenne est présentée comme une contrainte concrète pour les producteurs brésiliens. « L’Union européenne est rigide dans la protection de ses indications géographiques, et la France mène cette pression », tandis que « pour les exportateurs brésiliens, le fait d’adapter les noms et les étiquettes est devenu une partie de la négociation », note Folha.
Dans plusieurs États brésiliens, les industriels de l’agroalimentaire expriment leurs craintes face à la concurrence européenne, surtout dans les segments à forte valeur ajoutée. Pour eux, l’accord risque de mettre en lumière un écart technologique et sanitaire difficile à combler à court terme. Le Brésil exporte des volumes, mais l’Europe impose des standards ; et cette asymétrie alimente une inquiétude sourde sur la capacité de l’industrie locale à tenir la cadence.
Globo, plus pédagogique, ramène le débat au quotidien. Pour le grand public brésilien, l’Europe est à la fois chère et désirable, et l’accord promet des voitures, des médicaments, des technologies moins coûteuses. « L’accord promet de faire baisser le prix de produits européens pour les consommateurs brésiliens », peut-on y lire.
Pourtant, même dans cette lecture très concrète, la France réapparaît en filigrane, associée aux résistances agricoles et aux manifestations de producteurs européens. Le message implicite est simple. Les bénéfices sont réels, mais politiquement fragiles, car suspendus à l’acceptation de pays comme la France, où la rue agricole pèse lourd dans les décisions européennes.
Le test de Paris
En Uruguay, El Pais adopte un ton plus analytique et presque inquiet. Le journal décrit une Europe divisée, où la France n’est plus seulement un opposant sectoriel mais un acteur politique capable de bloquer, retarder ou conditionner l’ensemble du processus. L’opposition française est qualifiée d’inhabituelle par son intensité, et révélatrice d’un malaise plus large au sein de l’Union.
Vu de Montevideo, Paris devient un test. Si la France cède, l’accord vivra. Si elle durcit sa position, le traité risque de rester un texte signé mais politiquement paralysé. « La France est devenue le principal obstacle politique à la mise en œuvre de l’accord », estime le journal.
Au Paraguay, le scepticisme se fait plus explicite. Dans Ultima Hora, la France est souvent évoquée à travers les protestations agricoles européennes et les mécanismes de sauvegarde réclamés par plusieurs États membres. Le pays reconnaît les opportunités de l’accord, mais observe avec méfiance une Europe qui proclame le libre-échange tout en se dotant d’outils pour le suspendre.
L’UE décide de manière unilatérale si nos exportations causent un dommage grave. Or, nous sommes très loin de causer un dommage grave à n’importe quelle industrie européenne.
ABC Color, journal du Paraguay
La France, là encore, apparaît comme l’un des moteurs de cette logique défensive, capable d’influencer l’architecture finale du traité. « Les sauvegardes européennes suscitent de l’inquiétude dans le secteur productif national », remarque le journal.
Des craintes pas uniquement politiques
Ce doute est formulé sans détour dans ABC Color. Le quotidien d’Asuncion parle d’un accord signé avec un « sentiment aigre doux ». Le problème n’est pas tant l’accès au marché européen, car le Paraguay sait que ses volumes sont modestes, que le principe même des sauvegardes introduites unilatéralement par l’Union européenne sous pression politique interne. Pour le journal, l’Europe ouvre la porte, mais garde la clé, et Paris fait partie de ceux qui la tiennent. « L’UE décide de manière unilatérale si nos exportations causent un dommage grave. Or, nous sommes très loin de causer un dommage grave à n’importe quelle industrie européenne », fait valoir le quotidien paraguayen.
De Montevideo à Asuncion, les craintes ne sont pas seulement politiques. Les exportateurs uruguayens de viande redoutent que les quotas européens ne limitent fortement les gains promis par l’ouverture. Au Paraguay, Ultima Hora note que les petites entreprises industrielles craignent de se retrouver face à une concurrence européenne « objectivement plus compétitive », dans un environnement où les sauvegardes jouent à sens unique. Certains producteurs parlent même d’une « intégration risquée », qui pourrait mettre en tension des filières encore fragiles.
Ainsi, à travers toute la presse du Mercosur, la France est la voix la plus audible d’une Europe inquiète, normative, politiquement fragmentée. Les industriels du Mercosur savent que l’accord ouvre une fenêtre historique, mais beaucoup redoutent une transition trop rapide. Comme les Européens.
Au milieu de ce concert de doutes et de résistances, le président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva a choisi de s’adresser directement aux Européens, et plus particulièrement aux Français, en publiant une tribune dans Les Échos. Loin de nier les inquiétudes agricoles, Lula tente d’élargir le débat. Pour lui, l’accord Mercosur – UE n’est pas qu’une affaire de quotas ou de normes sanitaires mais « la réponse du multilatéralisme à l’isolationnisme ». Une voie différente de celle proposée par Donald Trump via ses tarifs douaniers, en somme.
Le message de Lula vise autant l’opinion publique française que les parlementaires européens, dans l’espoir de neutraliser les blocages parisiens par un appel aux principes.

Partager :