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Minerais contre démocratie : la nouvelle doctrine de Donald Trump en Afrique ?

Minerais contre démocratie : la nouvelle doctrine de Donald Trump en Afrique ?

TRIBUNE. Face à la domination chinoise sur les minerais critiques, les États-Unis privilégient désormais l’accès aux ressources stratégiques, quitte à reléguer au second plan démocratie et droits humains. Une realpolitik assumée qui redessine les équilibres en Afrique.

Désormais, ce qui prime aux yeux des États-Unis, c’est leur approvisionnement en matières premières critiques, vitales pour la sécurité nationale et la compétitivité de l’économie américaine. Et pour y parvenir, Washington n’hésite plus à pactiser avec des régimes autoritaires, quitte à ignorer les violations flagrantes des droits de l’homme et les atteintes à la démocratie. Cette nouvelle doctrine, que l’on pourrait qualifier de « minerais rares contre dictature acceptée », est l’illustration d’un pragmatisme cynique.

Sinon, deux mois à peine après la signature des accords de Washington censés stabiliser l’est de la République démocratique du Congo (RDC) en mettant un terme aux tensions avec le Rwanda voisin, le président congolais n’aurait pas été convié à nouveau dans la capitale américaine. Cela montre en effet que Félix Tshisekedi est l’un, si ce n’est le protagoniste majeur de la nouvelle stratégie américaine. C’est dire que pour les États-Unis, en plus d’être un allié historique incontournable, la RDC est le pivot d’une quête de minerais stratégiques tels que le cobalt, le cuivre et les terres rares, essentiels à l’actuelle économie digitalisée ainsi qu’à la transition énergétique.

Washington lance l’offensive des minerais critiques

Cette dynamique révèle une bascule profonde dans les relations internationales héritées de l’ordre mondial forgé à partir de 1945. En tout cas, jusqu’à la réélection de Donald Trump, les États-Unis se posaient en gardiens des valeurs démocratiques et des droits humains, promouvant un multilatéralisme libéral face aux totalitarismes. Or, aujourd’hui, il ne fait l’ombre d’aucun doute que ces valeurs sont reléguées au rang de simples accessoires.

Une realpolitik assumée

Pour preuve, au mois de janvier dernier, l’administration américaine a félicité le président centrafricain Faustin-Archange Touadéra pour son troisième mandat, obtenu dans des circonstances hautement contestables. L’ambassade des États-Unis à Bangui a salué cette « réélection » et exprimé son désir de poursuivre la coopération avec le pays.

D’abord, une telle complaisance à l’égard d’un dirigeant coupable de parjure s’explique par le fait que la République centrafricaine regorge de minerais comme l’or, le diamant et sûrement des terres rares. D’autre part, le pays s’est transformé en un terrain de jeu pour les mercenaires russes de Wagner. Donc, en félicitant Touadéra, Washington cherche à contrebalancer ces rivaux russes et chinois, en faisant de son accès aux ressources minières de la Centrafrique une priorité absolue, plus que le respect des normes démocratiques.

D’ailleurs, c’est une approche que l’oncle Sam a répliquée dans d’autres régions du continent. Il n’a échappé à pas grand monde qu’en ce moment, les États-Unis négocient activement avec les juntes militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger, trois pays qui ont chassé les troupes françaises et américaines de leurs territoires pour s’allier à la Russie.

Pourtant, récemment, le Bureau des affaires africaines de l’administration Trump a exprimé sa volonté de « réinitialiser » les relations avec ces régimes issus de coup d’État, en mettant l’accent sur les intérêts sécuritaires et économiques partagés, sans insister sur un retour à l’ordre constitutionnel.

Le chef de ce bureau, Nick Checker, s’est même rendu à Bamako pour discuter avec le ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, d’une « nouvelle voie » dans les relations bilatérales. Le message était clair : Washington respecte la « souveraineté » des pays membres de l’Alliance des États du Sahel (AES), même si cela revient à ignorer les violations des droits humains, les détentions arbitraires, les restrictions des libertés individuelles et le recul démocratique. Pour la simple et bonne raison que ces pays abritent des réserves de lithium, d’uranium et d’autres minerais critiques ; en les courtisant, les États-Unis visent à contrer l’expansion russe et chinoise dans le Sahel, au prix d’un abandon des principes qui guidaient autrefois leur politique étrangère.

La RDC, pivot central de la stratégie américaine

Par ailleurs, c’est la RDC qui offre un cas d’école encore plus édifiant dans la nouvelle stratégie américaine. D’autant plus que les accords de Washington, signés en décembre 2025, incluent un partenariat stratégique entre les États-Unis et la RDC, accordant à Washington un accès préférentiel aux minerais congolais en échange d’un soutien à la stabilisation de l’est du pays.

Pour faciliter les investissements américains, ce partenariat exige des réformes législatives et constitutionnelles, probablement le contournement de la limitation du nombre de mandats présidentiels, selon certains observateurs.

Alors que l’actuelle Constitution congolaise interdit explicitement un troisième mandat. Pour autant, il y a des signes qui indiquent que Félix Tshisekedi envisage une révision constitutionnelle pour se représenter en 2028. Malgré les protestations et les dénonciations de l’opposition, Washington semble être disposé à accepter une modification constitutionnelle, tant que les flux de cobalt – dont la RDC fournit 70 % de la production mondiale – et de cuivre restent sécurisés pour les entreprises américaines. Lors du sommet tenu le 4 février, Marco Rubio a réaffirmé l’engagement américain en faveur de la RDC, sans mentionner les préoccupations démocratiques.

Mieux ou pire, cette instrumentalisation par l’administration Trump de son amitié avec le président congolais s’étend à d’autres pays africains, comme la Zambie et la Guinée, où Washington multiplie les offres alléchantes.

L’ombre portée de la Chine

Mais la compétition sino-américaine que les États-Unis transposent en Afrique soulève des questions cruciales pour le continent. À l’évidence, certains pays risquent de devenir des pions dans le jeu géopolitique de Washington, qui compte extraire les ressources minières sans véritable transfert de valeur localement. Les accords américains, comme ceux signés avec onze pays à l’issue du dernier sommet, promettent des investissements tout en exigeant des réformes qui privilégient les intérêts américains.

Il est clair que les États-Unis assument pleinement la bascule stratégique. Leur objectif plus ou moins avoué est de damer le pion à la Chine, qui dispose d’une longueur d’avance colossale sur eux, puisque Pékin contrôle plus de la moitié des réserves mondiales de terres rares – environ 44 millions de tonnes, soit 37 % des réserves prouvées – et domine 70 % de la production minière globale, ainsi que 90 % du raffinage.

Cette hégémonie permet à la Chine de manipuler les marchés, comme en témoignent les restrictions d’exportations qu’elle a imposées en 2025, lesquelles ont provoqué des hausses de prix et des perturbations chez les fabricants occidentaux. En réponse, les États-Unis ont proposé un bloc commercial préférentiel, avec des prix planchers et des tarifs ajustables, pour protéger les investissements hors de Chine. C’est le fameux “Framework for Open, Resilient, and Global Engagement” (FORGE), annoncé à la fin du sommet de Washington. Il vise à créer un marché exclusif au sein duquel les États-Unis dictent les règles d’accès, excluant potentiellement Pékin.

Au-delà, la nouvelle doctrine américaine interroge l’avenir du multilatéralisme. En créant un bloc exclusif contre la Chine, Washington fragmente les chaînes d’approvisionnement mondiales – ce qui risque de conduire à une escalade des tensions géoéconomiques. Pour l’Afrique, le défi est double : profiter de cette compétition pour négocier de meilleurs termes tout en évitant de devenir un terrain de prédilection pour les proxys d’une guerre minière et minérale. Une situation qui pourrait exacerber les instabilités. Car en soutenant des régimes autoritaires pour sécuriser des minerais, Washington prend le risque de perpétuer des conflits internes, comme dans l’est de la RDC, où les milices liées au Rwanda exploitent illégalement des ressources minières.

L’Afrique, terrain de la guerre minière

De plus, c’est une approche néocoloniale qui ignore les aspirations profondes des pays africains à une industrialisation locale, ignorant ainsi les recommandations de l’Union africaine, qui appelle à une « exploitation responsable » des minerais afin de favoriser la prospérité continentale à travers des chaînes de valeur ajoutée sur place. Hélas, les collaborations existantes avec la Chine ou les États-Unis privilégient l’extraction des ressources sans transformation, offrant peu d’opportunités pour le développement local autonome.

Sans compter que l’exploitation accélérée des minerais critiques en Afrique s’accompagne généralement de dégradations écologiques et de violations des droits des communautés locales. En privilégiant le gain facile au détriment de la durabilité, les États-Unis pourraient aggraver les problèmes internes, comme le montrent les critiques contre leur partenariat avec la RDC. De même que la concurrence avec la Chine pourrait mener à une surenchère d’accords opaques dans lesquels les élites africaines monnayent les ressources contre un soutien politique des puissances étrangères.

En somme, la doctrine de Donald Trump signe la fin d’une ère dans laquelle les valeurs universelles primaient sur les intérêts matériels. Dans ce nouveau monde, l’Afrique doit naviguer avec astuce pour ne pas être la grande perdante. Les leaders africains doivent exiger des partenariats incluant le transfert de technologies, la formation locale et le respect de normes environnementales strictes, pour transformer les minerais en levier de développement. C’est à eux de veiller à ce que les richesses de leur sous-sol que se disputent les États-Unis et la Chine, servent d’abord leur propre avenir.

*Adrien Poussou est Ancien ministre centrafricain de la Communication et expert en géopolitique.