AU PAYS DES NARCOS (3/5). Après la mort d’« El Mencho », l’expert Alberto Guerrero Baena alerte : abattre un chef ne suffit pas. S’il veut restaurer un État réel, le Mexique doit d’urgence démanteler les réseaux financiers et purger la « narcopolitique ».
La mort de Nemesio Oseguera Cervantes, dit « El Mencho », chef du cartel Jalisco Nueva Generación (CJNG), est présentée à Mexico comme un tournant de la lutte antinarcos. Mais pour Alberto Guerrero Baena, consultant spécialisé en politique de sécurité et police, chroniqueur pour la revue Expansion et directeur de l’École de sécurité publique et politique criminelle de l’Institut latino-américain d’études stratégiques, il ne s’agit en rien d’un point final mais plutôt d’un test grandeur nature pour l’État mexicain.
Celui qui ausculte depuis des années la dérive du pays vers une « gouvernance criminelle » rappelle que décapiter un cartel n’a jamais suffi à démanteler ses réseaux. À ses yeux, la disparition d’« El Mencho » ouvre un bref moment de vulnérabilité financière pour le CJNG qu’il faudrait exploiter à travers l’utilisation coordonnée de tous les outils financiers pour asphyxier la structure.
Le Point : L’opération qui a conduit à la mort de Nemesio Oseguera Cervantes, « El Mencho », leader du cartel Jalisco Nouvelle Génération (CJNG), est présentée comme un succès historique par le gouvernement mexicain. Peut-on parler d’une victoire décisive de l’État ?
Alberto Guerrero Baena : C’est, sans aucun doute, la fin d’une ère criminelle, mais ce n’est pas une victoire qui nous permet de baisser la garde. L’histoire du crime organisé au Mexique est très claire : tuer un chef ne tue pas sa structure. Nous l’avons déjà vu avec le cartel de Juárez, avec les Beltrán Leyva ou avec Los Zetas. Chaque fois que l’on coupe la tête du leader, cela a historiquement généré plus de violence, et non moins.
Dans le cas d’« El Mencho » et du CJNG, il faut rappeler quel type d’organisation c’était : ce n’était pas un cartel « classique » mais une sorte de corporation criminelle, avec des divisions opérationnelles, des franchises territoriales et des alliances internationales. À l’intérieur, il existe déjà des opérateurs régionaux, des lieutenants, des chefs de zone qui contrôlent des ports comme Manzanillo ou Lázaro Cárdenas, des couloirs logistiques et des finances locales. Ce sont eux qui vont se réorganiser maintenant.
Vous attendez-vous à une diminution de la violence ou, au contraire, à ce qu’elle s’aggrave ?
Quand un leader de cette envergure disparaît, le vide de pouvoir ne reste jamais vide. Il y a deux scénarios possibles, et les deux sont dangereux. Soit il y a une transition relativement ordonnée vers un nouveau leadership qui hérite de l’architecture du CJNG, soit nous entrons dans une guerre fratricide entre factions internes pour le contrôle des territoires, des routes et des contacts internationaux.
Et ce n’est pas seulement une question mexicaine. Au niveau international, les partenaires du CJNG en Europe, en Asie ou en Afrique n’avaient pas de loyauté sentimentale envers « El Mencho », ils avaient des contrats commerciaux. Ils déplaceront leur loyauté vers celui qui prouvera qu’il peut continuer à livrer. La structure mondiale ne disparaît donc pas, elle se réorganise. C’est pourquoi j’insiste : c’est un moment clé, mais que nous ne pouvons pas lire avec naïveté ni célébrer avec euphorie.
Le Mexique répète le même schéma depuis des décennies : de grands coups spectaculaires contre des chefs de cartel, beaucoup de communication politique et très peu de transformations structurelles de fond.
La présidente Claudia Sheinbaum peut présenter cette opération comme un succès majeur de sa politique de sécurité. Cela change-t-il réellement les choses pour son gouvernement ?
C’est un succès opérationnel important, bien sûr. Mais la vraie question est de savoir ce que l’État fera après. Le Mexique répète le même schéma depuis des décennies : de grands coups spectaculaires contre des chefs de cartel, beaucoup de communication politique et très peu de transformations structurelles de fond.
Ce moment exige exactement le contraire : moins de spectacle et plus d’intelligence patrimoniale, plus de reconstruction de l’État dans les territoires abandonnés. Si nous nous limitons à dire « nous avons abattu “El Mencho” », sans attaquer les entreprises écrans, les comptes bancaires, les propriétés, les réseaux de transport et les investissements agricoles qui soutiennent le CJNG, alors nous ne ferons qu’alimenter un cycle que nous avons déjà vu trop de fois.
Vous parlez d’« intelligence patrimoniale ». Qu’est-ce que cela signifie concrètement dans le contexte post-Mencho ?
Cela signifie utiliser de manière systématique et coordonnée tous les outils financiers pour asphyxier la structure. Nous avons une Unité d’Intelligence Financière qui sait déjà faire ce travail, avec des coopérations avec le GAFI (Groupe d’action financière, organisme intergouvernemental indépendant, en charge de la lutte contre le blanchiment de capitaux, NDLR) et des gels de patrimoine importants dans d’autres cas. Le Bureau du procureur général de la République, le secrétariat à l’Hacienda (ministère des Finances), et des agences internationales comme le FinCEN aux États-Unis ou Europol disposent d’informations sur les flux d’argent, les sociétés écrans et les circuits de blanchiment.
La fenêtre post-Mencho est courte, mais réelle : les réseaux financiers du CJNG sont dans une phase d’incertitude et de réajustement. C’est là qu’il faut agir, avec une précision chirurgicale, pour geler, saisir et démanteler ces actifs. Sans argent, ces « entreprises criminelles » s’étouffent. Ce qui a manqué jusqu’à présent, ce n’est pas la capacité technique, mais une volonté politique soutenue.
Le crime organisé ne prospère pas là où il y a l’État ; il prospère exactement là où l’État est absent.
Et que faudrait-il faire, de manière urgente, dans les États les plus touchés par la présence du CJNG et d’autres groupes ?
Il faut cesser de prétendre que tout va bien dans des régions qui sont en réalité gouvernées par ces groupes. Le CJNG contrôlait ou disputait une présence dans au moins 27 des 32 États du pays. Si nous croisons les chiffres avec ce que vivent les gens, nous voyons clairement des foyers critiques.
Guanajuato (au nord-ouest de Mexico), par exemple, souffre énormément car c’est un couloir traversé par plusieurs organisations criminelles. Ensuite, il y a Jalisco, Michoacán, Sinaloa, Tabasco, Tamaulipas, Guerrero et maintenant aussi le Chiapas, où la pauvreté extrême facilite grandement l’implantation de ces groupes. Même certaines zones du sud de l’État de Mexico sont très touchées. Et dans la ville de Mexico elle-même, que beaucoup imaginent comme une bulle, il y a des rues où le trafic de drogue au détail se voit à l’œil nu, sans que la police n’intervienne vraiment.
Dans ces territoires, une présence institutionnelle réelle est nécessaire : services publics, justice de proximité, polices municipales formées et bien payées. Le crime organisé ne prospère pas là où il y a l’État ; il prospère exactement là où l’État est absent.
Cette offensive contre le CJNG et contre « El Mencho » est-elle avant tout mexicaine ou s’inscrit-elle dans une logique bilatérale avec les États-Unis ?
Ce que nous savons, c’est qu’il ne s’agit pas d’une opération isolée d’une seule institution mexicaine. Les autorités ont parlé d’une véritable chasse à l’homme transnationale. Et dans d’autres notes officielles, il est reconnu que les États-Unis ont fourni des renseignements déterminants pour localiser « El Mencho » et resserrer l’étau.
Cela fait partie d’une dynamique ancienne : coopération en matière de renseignement, échange d’informations sur les flux financiers et la logistique internationale. La demande insatiable de drogues dans le Nord global fait partie du problème, et les agences américaines ont évidemment intérêt à frapper un acteur aussi central que le CJNG. Une des composantes à souligner est cette coopération technique, qui existe et est documentée ; une autre, très différente, serait de parler d’une pression politique directe de tel ou tel président. Il faut être prudent sur ce point. L’agenda de sécurité entre le Mexique et les États-Unis dépasse les individus et se poursuit indépendamment de qui occupe la Maison-Blanche.
Au-delà du cas d’« El Mencho », si vous deviez décrire honnêtement la situation de la sécurité aujourd’hui au Mexique, diriez-vous que c’est un pays « normal » ou un pays en crise ?
Je dirais que le Mexique vit sous une gouvernance criminelle très enracinée. Il ne s’agit plus seulement de cartels en marge de l’État, mais de véritables entreprises criminelles qui occupent l’espace que l’État laisse vide ou qui s’insèrent en son sein. Elles investissent dans des secteurs parfaitement légaux – commerce, agro-industrie, transport, services – et capturent des pans entiers de la décision publique locale. Dans une bonne partie du pays, l’État partage de facto le pouvoir avec ces structures.
Nous n’avons pas besoin d’un messie, mais d’un État qui fonctionne.
Le gouvernement se félicite d’une diminution de 30 à 40 % des homicides volontaires. Que pensez-vous de ces chiffres ?
Le problème est que les chiffres, au Mexique, sont extrêmement manipulables. Il existe ce que nous appelons le « chiffre noir » : tous les délits qui ne sont pas dénoncés, ou que les parquets classent mal. Un homicide peut être reclassé comme un « délit contre la vie » plus vague, ou se perdre dans la catégorie des disparitions. Les parquets locaux établissent leurs statistiques, puis les envoient au Secrétariat exécutif du système national de sécurité publique, qui publie des tableaux quotidiennement. Entre un niveau et l’autre, il y a une marge politique énorme.
Je l’ai vu moi-même sur le terrain : à Zamora, dans le Michoacán, trois policiers municipaux ont été assassinés. Le lendemain, ils n’apparaissaient pas dans le registre officiel des homicides volontaires. Tant que nous ne croiserons pas ces données avec les certificats de décès, avec les informations de l’institut de statistique et sans audits indépendants, on pourra toujours afficher une « amélioration » qui ne correspond pas à ce que les gens vivent dans la rue.
Quand Donald Trump parle du Mexique comme d’un « narco-État », diriez-vous que c’est une simple provocation ou qu’il y a une part de vérité dans cette formule ?
Il caricature, bien sûr, pour son électorat. Mais la caricature s’appuie sur quelque chose de réel. Sur les 2 471 municipalités du pays, on estime qu’entre 75 et 80 % d’entre elles comptent la présence d’au moins une cellule criminelle. Cela signifie que dans une grande partie du territoire, l’État ne garantit ni la sécurité physique des citoyens ni l’exercice plein de la souveraineté.
Le discours officiel insiste beaucoup sur la souveraineté nationale et sur le rejet des ingérences étrangères, mais si un citoyen ne peut pas marcher tranquillement dans sa propre rue, ni se déplacer d’une ville à l’autre sans peur d’un enlèvement, d’une extorsion ou d’une exécution, de quelle souveraineté parlons-nous concrètement ?
Dans ce contexte, quels sont, selon vous, les grands défis de Claudia Sheinbaum en matière de sécurité pour les années à venir ?
Le premier est de se débarrasser des « narcopolitiques » qui gravitent autour d’elle ou de son parti. Tant que des acteurs politiques ayant des liens opaques avec ces groupes occuperont des postes clés, toute stratégie de sécurité sera minée de l’intérieur.
Le deuxième est de rompre avec l’illusion que tout se résout par des opérations spectaculaires. Tant que l’on ne réformera pas véritablement la justice – en renforçant la carrière judiciaire, en professionnalisant les juges, en formant bien les procureurs – et que l’on ne reconstruira pas des polices civiles locales capables d’enquêter, nous continuerons à tourner en rond.
Enfin, il y a un défi culturel. Nous, les Mexicains, avons une double morale et avons tendance à romantiser nos leaders. Le poète Octavio Paz l’expliquait parfaitement dans Le Labyrinthe de la solitude : le Mexicain s’identifie au Christ humilié et attend un sauveur. Cela alimente une attente presque messianique envers des figures politiques comme Claudia Sheinbaum. On leur demande de « racheter » le pays, alors que ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’un messie, mais d’un État qui fonctionne.
Dans une chronique, vous parlez d’un « cadavre diplomatiquement utile ». Pensez-vous que la mort d’« El Mencho » en plein transfert a été, d’une certaine manière, politiquement plus commode qu’une arrestation en vie ?
Disons que la séquence est, a minima, extrêmement commode pour plusieurs acteurs à la fois. Un « El Mencho » arrivé vivant à Mexico aurait ouvert une boîte de Pandore judiciaire et politique, avec une pression immédiate de Washington pour l’extrader et, devant une cour fédérale américaine, la possibilité qu’il raconte en détail les complicités qui l’ont protégé pendant trois sexennats : généraux, gouverneurs, chefs de douane, entrepreneurs.
Mort dans l’hélicoptère, il devient un trophée silencieux : la présidente peut afficher un succès spectaculaire, Donald Trump peut dire que ses menaces d’intervention armée contre les cartels ou de droits de douane contre le Mexique ont porté leurs fruits, et personne n’a à affronter la vérité complète sur l’architecture des pactes qui ont permis à ce cartel de devenir une multinationale du crime. C’est exactement ce que j’appelle un État qui ne combat pas le crime, mais qui administre sa propre défaite pour qu’elle ne se voie pas comme telle.
Retrouvez tous les épisodes de notre série « Au pays des narcos » :

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