AU PAYS DES NARCOS (2/5). L’élimination de Nemesio Oseguera Cervantes après dix ans de cavale marque un tournant. La présidente Claudia Sheinbaum doit désormais transformer ce succès symbolique en une reprise en main durable des territoires.
Il était devenu un nom plus qu’un homme. Un diminutif, « El Mencho », qui alimentait les conversations au Mexique sans qu’on sache vraiment à quoi il ressemblait. Une photo de lui qui circulait montrait son visage au teint hâlé surmonté d’une moustache noire. Pendant des années, Nemesio Rubén Oseguera Cervantes a été le capo du cartel Jalisco Nueva Generación (CJNG), une organisation tentaculaire déployée sur l’ensemble du territoire mexicain et, dit-on, dans plus de trente pays.
Après sa mort, le 22 février 2026, lors d’une opération de l’armée mexicaine, le gouvernement a publié un document retraçant sa trajectoire. Nemesio Rubén Oseguera Cervantes entre dans le narcotrafic dans les années 1990 au Michoacán, dans l’orbite de l’ancien cartel du Milenio, puis il prend le contrôle absolu de sa propre structure en 2012.
La « légende » de ce narcotrafiquant commence bien avant l’affrontement final. En 1980, Nemesio est un jeune passeur de drogue né à Aguililla, dans le Michoacán, qui rêve de mener une vie criminelle « similaire à celle de Maradona », un chef local aux cheveux afro nommé Armando Valencia Cornelio, cofondateur du cartel du Milenio. L’ascension d’Oseguera Cervantes se fait progressivement.
Le CJNG est fondé en 2009 et devient, au fil des années, l’une des organisations les plus violentes du pays. Dès mai 2016, les États-Unis l’inscrivent sur leur liste des fugitifs les plus recherchés, sous le coup d’un mandat d’arrêt d’une cour fédérale au Texas. Au Mexique, la justice fédérale promet pour sa capture trente millions de pesos (environ 1,5 million d’euros). En 2024, Washington porte la récompense à quinze millions de dollars.
Un professionnel de la disparition
« El Mencho » était un professionnel de la disparition. L’armée et la Marine mexicaines suivaient ses traces depuis plus de dix ans, entre le Michoacán, Jalisco et Colima, où il avait tissé un filet de protection pour se déplacer sans difficulté entre les sierras et les villes.
Selon une source fédérale citée par le quotidien El Universal, El Mencho aurait été localisé « en plus de cinq occasions », principalement dans les montagnes de Villa Purificación, Autlán de Navarro, Tapalpa, Teocaltiche et Chapala, et aussi dans la zone métropolitaine de Zapopan. Pour s’évaporer, le criminel s’appuyait sur le relief, les routes secondaires, les abris et sur des complicités parmi les autorités.
À chaque tentative, il parvient à berner les opérations fédérales parce qu’il est alerté selon le journal « par des corporations locales et des dépendances de sécurité des trois niveaux de gouvernement ». Sa force n’est pas seulement de disposer d’une foule d’hommes lourdement armés. Il a des complicités et des loyautés à sa disposition.
Avec son groupe, il se comporte en véritable mécène. Il distribue des colis alimentaires et participe à des travaux dans certaines localités, construit même des hôpitaux afin d’obtenir des faveurs de la population. Le cartel Jalisco Nueva Generación remplace ainsi souvent un État absent ou discrédité. De quoi rendre l’organisation plus résiliente, plus acceptable pour certains et plus difficile à isoler.
Les détails de la traque finale
En mai 2015, à Villa Purificación, des sicaires du CJNG abattent un hélicoptère de la Force aérienne mexicaine. L’événement fait date parce qu’il démontre la capacité du CJNG à tenir tête aux forces armées. Même localisé, « El Mencho » n’est pas forcément prenable. Il se permet même de se faire soigner dans un hôpital public du secrétariat de la Santé de Jalisco, situé dans la communauté agricole de 200 habitants d’Acíhuatl, dans la municipalité de Villa Purificación.
Pour en finir avec le chef du cartel, la localisation d’une de ses petites amies a été déterminante. Le renseignement mexicain est averti par une de ses sources que la femme le visite dans un quartier résidentiel fermé luxueux du Tapalpa Country Club, situé dans une zone reculée à une dizaine de minutes de route de la ville touristique de Tapalpa, dans l’État de Jalisco, le 20 février.
Elle le visite et quitte les lieux le 21 février. Le renseignement établit alors qu’Oseguera Cervantes reste dans la villa avec un cercle d’agents de sécurité. À partir de là, un plan est mis en œuvre le jour même et une force opérationnelle est constituée, avec des forces spéciales de l’armée, de la Marine, de la garde nationale et des moyens aériens de la Force aérienne mexicaine en soutien.
Alors que l’unité se déploie pour l’arrêter, des hommes armés du chef du cartel ouvrent le feu. « El Mencho » laisse un groupe dans la zone des cabanes pour freiner l’avancée, puis lui et son cercle rapproché fuient vers une zone boisée. Un dispositif de bouclage est établi, et, au moment où les forces resserrent l’étau, un hélicoptère est touché et doit effectuer un atterrissage d’urgence. « El Mencho » et ses escortes meurent de leurs blessures.
Un test pour Sheinbaum
L’armée mexicaine a reconnu avoir bénéficié d’informations complémentaires d’autorités américaines pour mener à bien cet assaut. Si l’opération a été officiellement conduite par les seules forces mexicaines, elle s’est déroulée dans un contexte de coopération sécuritaire renforcée avec Washington, bien que la part exacte du renseignement fourni par l’administration Trump reste encore inconnue.
Le décès d’« El Mencho » ferme une décennie de traque. Elle ne garantit pas la fin du CJNG. L’histoire du narcotrafic mexicain montre en effet qu’un chef peut tomber sans que la structure ne s’effondre. La question n’est plus celle d’un homme, mais celle d’un système.
Pour Claudia Sheinbaum, le véritable test consiste désormais à transformer un succès militaire en stabilisation durable des territoires. Sans cela, le nom d’« El Mencho » aura beau avoir disparu, la mécanique qu’il a construite continuera à fonctionner.

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