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Mort de Quentin : la grammaire des martyrs de Giorgia Meloni

Mort de Quentin : la grammaire des martyrs de Giorgia Meloni

En évoquant le décès du militant nationaliste, la présidente du Conseil italien a activé une mémoire politique forgée dans les années de plomb, qui structure encore la droite postfasciste au pouvoir à Rome.

Quand Giorgia Meloni a tweeté au sujet de Quentin Deranque, le 18 février, Emmanuel Macron y a vu une manœuvre politicienne. Une ingérence dans les affaires françaises. Une nationaliste qui s’immisce là où elle n’a pas à être. Il lui a répondu depuis l’Inde où il voyageait avec la formule paysanne et méprisante que l’on sait : « Que chacun reste chez soi et les moutons seront bien gardés. »

Puisque Macron l’a pris ainsi, Giorgia Meloni n’a pas laissé passer. Sur SkyTG24, elle a répondu en rappelant que la France avait accordé l’asile à des membres des Brigades rouges après les années de plomb – sous-entendant que le président Macron ferait mieux de balayer devant sa porte avant de lui donner des leçons de géographie politique. Le sommet franco-italien, prévu en avril, est reporté.

Ces morts qui ne passent pas

À vrai dire, Emmanuel Macron avait tort de s’étonner du tweet de Meloni. La présidente du Conseil italien ne pouvait pas se taire. Pas parce qu’elle cherchait à embarrasser le président français ou à flatter son électorat. Mais parce que la mort d’un jeune militant identitaire tué par la gauche radicale active chez elle un réflexe qui remonte à l’adolescence – une grammaire apprise dans une cave romaine, transmise de génération en génération, et qui a façonné son parti – Les Fratelli d’Italia – qui gouverne l’Italie.

Tout commence dans le parc du Colle Oppio, à mi-chemin entre le Forum et le Colisée. Là, une porte d’acier donne sur soixante-dix mètres de locaux souterrains. Le local porte un nom gravé sur la façade : « Circolo Stefano Recchioni. » Recchioni avait dix-neuf ans le 7 janvier 1978 quand il est mort d’une balle dans la tête – tirée par un capitaine des carabiniers lors des affrontements qui ont suivi le massacre d’Acca Larentia, à quelques rues de là.

Une martyrologie

Ce soir-là, un commando d’extrême gauche avait abattu à la mitraillette deux jeunes militants du MSI devant leur section : Franco Bigonzetti, vingt ans, et Francesco Ciavatta, dix-huit ans – ce dernier achevé d’un coup de grâce en tentant de fuir. Trois morts en une nuit. Les meurtriers, des membres d’un groupe d’extrême gauche armés, seront jugés en 1987 et acquittés, faute de preuves. L’affaire reste non élucidée à ce jour. L’impunité totale, c’est précisément ce qui fait le mythe, comme le documente le documentaire d’Arte, Le clan des goélands, de Barbara Conforti et Eric Jozsef.

Chaque 7 janvier depuis lors, des centaines de militants se réunissent via Acca Larenzia au crépuscule. Trois fois, ils lèvent le bras. Trois fois ils crient « Presente ! », hommage mussolinien pour les morts que l’on déclare toujours présents parmi les vivants. En 2024, parmi les participants : Fabio Rampelli, vice-président de la Chambre, et Francesco Rocca, président de la région Latium. Tous deux membres de Fratelli d’Italia. Giorgia Meloni a laissé passer.

L’élue de Tolkien

C’est dans ce même local du Colle Oppio qu’une adolescente venue du quartier populaire de la Garbatella a fait son apprentissage politique au début des années 1990. Elle s’appelle Giorgia Meloni. Elle a quinze ans. Sa mère a milité au MSI avant elle.

La section est alors dirigée par Fabio Rampelli – architecte, ancien espoir olympique de natation, qu’on surnomme « Dante » pour son nez aquilin. Fabio Rampelli a une ambition : sortir la droite de sa marginalité sectaire sans trahir ses morts. Il crée les « Gabbiani » – les Goélands –, lit Gramsci et Ezra Pound (un poète américain qui avait soutenu Mussolini et en avait payé le prix), et fait du Seigneur des Anneaux de Tolkien une nouvelle mythologie fondatrice. Et dans cette cave, les anciens transmettent aux jeunes la mémoire des camarades tombés : Recchioni, Ramelli, Bigonzetti, Ciavatta. Des noms récités comme un chapelet.

La dédiabolisation

Fabio Rampelli repère la jeune Giorgia Meloni et la propulse. « En 1998, je l’ai choisie parce qu’elle était à la fois irrévérencieuse et douce, confie-t-il au journaliste Valerio Renzi dans cet article de S’è destra. Et qu’elle se prêtait parfaitement à dédiaboliser l’image du militant de droite pur et dur, celui à la mâchoire carrée et au crâne rasé. Avec elle aux provinciales, nous sommes passés des dernières places aux premières : un miracle ! »

Dans un article du Monde, l’historien Miguel Gotor décrit l’atmosphère de la section en termes plus sombres : « Les jeunes écoutaient les anciens leur transmettre la mémoire des militants tombés. Voilà l’origine du discours victimaire de Meloni – une héritière des vaincus qui a une revanche à prendre. »

Cette mémoire, elle ne l’a jamais reniée. Le 25 avril 2025, jour du 80e anniversaire de la libération de l’Italie, Giorgia Meloni se prête au rituel républicain aux côtés du président Mattarella. Mais le soir, elle enregistre une longue vidéo – non pas pour les partisans antifascistes, mais pour Sergio Ramelli, mort cinquante ans plus tôt sous les coups de clés anglaises d’un commando d’extrême gauche.

Son message : « Cultivez la liberté, défendez vos idées avec force et amour comme le faisait Sergio. » Son gouvernement avait fait frapper un timbre à son effigie quelques semaines avant.

Déjà Charlie Kirk

Le 10 septembre 2025, Charlie Kirk est abattu sur le campus de l’Utah Valley University. Giorgia Meloni tweete dans l’heure : « Un meurtre atroce, une blessure profonde pour la démocratie. » Elle parle de « sacrifice ». Le vocabulaire est celui des martyrs.

Cinq mois plus tard, quand Quentin Deranque meurt à Lyon, elle emploie exactement la même formule : un jeune militant tué par des groupes liés à l’extrémisme de gauche, « une blessure pour l’Europe entière ». La rhétorique ne change pas parce que la conviction est la même. Parce que la mémoire est la même.

La gardienne du temple

Macron a interprété le tweet de Meloni comme une provocation. C’est plus simple que ça, et plus profond. Pour la présidente du Conseil italien, la mort de Quentin n’est pas un fait divers français. C’est un épisode de l’histoire universelle des militants identitaires qui tombent pour leurs idées – une histoire dont elle est gardienne depuis qu’on la lui a transmise à quinze ans dans la cave humide du Colle Oppio, entre le nom de Recchioni gravé sur la porte, et la lecture du Seigneur des Anneaux.

Ce que Macron a pris pour de l’ingérence, c’est en réalité un réflexe de solidarité entre martyrs. Une grammaire que les Fratelli d’Italia parle depuis la fondation du parti, et que Meloni a dans l’âme avant même que son parti existe. Ignorer Quentin aurait été, pour elle, trahir Recchioni. Trahir Ramelli. Trahir toute une généalogie de morts que son monde politique a toujours refusé d’oublier.

On peut trouver cela inquiétant. Mais le prendre pour de la diplomatie calculée, c’est passer à côté de l’essentiel.